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2 août 2021 1 02 /08 /août /2021 19:30

1 - Il faut savoir que l’homme est double, qu’il est fait d’âme et de corps, et que ses sens et leurs vertus sont également doubles. Il y a cinq sens de l’âme et cinq sens du corps. Les sens de l’âme, que les sages appellent aussi puissances ou facultés, sont l’intelligence, la réflexion, le jugement, l’imagination et la perception.

Les sens du corps sont la vue, l’odorat,  l’ouïe, le goût et le toucher. Mais si leurs vertus sont doubles, il s’ensuit assurément que leurs vices également sont doubles. Il est donc nécessaire que tout homme sache clairement quelles sont les vertus de l’âme, quelles sont les vertus du corps, et quelles sont, par ailleurs, les passions de l’âme et les passions du corps.

2 - Nous disons que les vertus de l’âme sont essentiellement ces quatre vertus générales: le courage, la prudence, la chasteté et la justice. C’est d’elles que naissent les vertus de l’âme,  la  foi,  l’espérance,  l’amour,  la  prière,  l’humilité,  la  douceur,  la  patience,  la résignation, la bonté, le calme, la connaissance divine, la ferveur, la simplicité, la sérénité, la sincérité, l’absence de présomption, d’orgueil, de jalousie, de ruse et d’avarice, la compassion, la miséricorde, la générosité, l’absence de peur et de tristesse, la componction,  la pudeur,  la piété,  la recherche des  biens  à venir, la tension  vers le Royaume de Dieu, le désir de l’adoption filiale.

3 - Les vertus du corps sont surtout les instruments des vertus, elles se pratiquent en connaissance de cause et selon Dieu, et hors de toute hypocrisie et de tout désir de plaire aux hommes; elles portent chacun à progresser dans l’humilité et l’impassibilité.

Ce sont : la tempérance, le jeûne, la faim, la soif, les veilles, rester debout toute la nuit, rester à genoux constamment, ne pas se laver, ne porter qu’un vêtement, manger des aliments secs, manger tard, ne boire que de l’eau, coucher à même la terre, la pauvreté, la dépossession, la misère, l’absence de toute parure et de tout amour propre, la solitude, le calme, ne jamais sortir, l’indigence,  n’avoir besoin de rien, le silence, travailler de ses propres mains, toute souffrance et toute ascèse du corps, et ces autres vertus qui toutes sont  des  plus  nécessaires et  des  plus  utiles  au corps  vigoureux  et  troublé  par  les passions de la chair. Mais lorsque le corps est malade et qu’avec le secours de Dieu il est au-delà de ces vertus, celles-ci ne sont plus tellement nécessaires : la sainte humilité et l’action de grâce les accomplissent toutes.

4 - Nous devons donc parler aussi des vices de l’âme et du corps, c’est -à-dire des passions. Les passions de l’âme sont l’oubli, la négligence et l’ignorance, ces trois vices par lesquels l’œil de l’âme – l’intelligence – aveuglé est soumis à toutes les passions, qui sont  l’impiété,  l’opinion  fausse,  c’est-à-dire  toute  hérésie, le  blasphème,  l’ardeur,  la colère, l’amertume, l’emportement, la haine des hommes, la rancune, la calomnie, la condamnation, la tristesse déraisonnable, la peur, la lâcheté, la dispute, la rivalité, la jalousie, la vanité, l’orgueil, l’hypocrisie, le mensonge, l’infidélité, l’avidité, l’amour de la matière, les penchants passionnés, la possession des choses de la terre, l’acédie, la bassesse d’âme, l’ingratitude, le murmure, l’aliénation, la présomption, l’arrogance, la vantardise, l’amour du pouvoir, le désir de plaire aux hommes, la ruse, l’impudence, l’insensibilité, la flatterie, la sournoiserie, la dissimulation, la duplicité, les consentements que la partie passionnée de l’âme donne aux péchés, la pratique continuelle de ces péchés, l’égarement des pensées, l’égoïsme – la mère des vices -, l’amour de l’argent – leur racine à tous -, la malignité et la méchanceté.

5  -  Les  passions  du  corps  sont  la  gourmandise,  la  gloutonnerie,  la  jouissance, l’ivrognerie, manger en cachette, l’amour des plaisirs de toutes sortes, la prostitution, bêtes, les convoitises mauvaises et toutes les passions infâmes contre notre nature; le vol, le sacrilège, le brigandage, le meurtre et toute licence  et jouissance des volontés de la  chair  pour  conforter  toujours  davantage  le  corps;  les  oracles,  les  sortilèges,  les présages, les augures, l’amour des parures, la frivolité, l’indolence, le maquillage, le massage des visages, l’oisiveté condamnable, les distractions, les jeux de hasard, le mauvais usage passionné des plaisirs du monde, la vie qui aime le corps, qui alourdi l’intelligence, qui la rend terrestre et bestiale et ne lui permet jamais de s’élever vers Dieu et la pratique des vertus.

Les  racines  de  toutes  ces  passions,  leurs  causes  premières,  pourrait-on  dire,  sont l’amour du plaisir, l’amour de la gloire et l’amour de l’argent, d’où naît tout mal. L’homme ne connait aucun péché si d’abord ces trois géants, comme les appelle Marc le très sage ascète, ne l’entourent et ne le dominent : à savoir l’oubli, la négligence et l’ignorance, qu’engendrent le plaisir, le confort, l’amour de la gloire des hommes et de la distraction. La cause première de tous ces vices et comme leur très mauvaise mère est, on l’a dit, l’égoïsme, c’est à dire l’amour irraisonné du corps et ses penchants passionnés. Les débordements et le relâchement de l’intelligence – la grossièreté et l’obscénité –, comme la liberté de langage et le rire, sont à l’origine de bien des vices et de biens des chutes.

6 - Outre tout cela, il faut savoir que l’amour passionné des plaisirs est divers et prend beaucoup de formes: les plaisirs qui trompent l’âme sont nombreux, quand celle-ci n’est pas fortifiée par la crainte divine et par l’amour du Christ, en étant sobre et vigilante devant Dieu et en s’appliquant à la pratique des vertus.

Car des myriades de plaisirs attirent à eux les yeux de l’âme: les plaisirs du corps, ceux de l’argent, ceux de la jouissance, ceux de la gloire, ceux de la nonchalance, ceux de la colère, ceux du pouvoir, ceux de l’avarice, ceux de l’avidité.

           Leur  apparence  est  trompeuse,  brillante  et  aimable,  capable  d’attirer  ceux-là mêmes qui les craignent mais qui ne sont pas fortement épris de la vertu et ne supportent pas sa rigueur. Toute relation terrestre et le penchant passionné pour quelque chose de matériel plongent dans le plaisir et les délices celui qui se passionne, et montrent en lui par cette passion qu’est vaine et nuisible la convoitise de l’âme dès lors qu’à cause de cela celui qui est vaincu est soumis à l’ardeur et à la colère, à la tristesse et au ressentiment,  à la privation  de  ce  qu’il  désire.

Mais  si  avec le penchant  passionné s’instaure une petite habitude, celle-ci prépare insensiblement et incurablement, hélas, celui qui s’est laissé prendre à être possédé jusqu’à la fin par les penchants déraisonnables, à travers le plaisir qu’ils cachent.

7 - Car le plaisir de la convoitise est multiple, comme on l’à dit; il ne s’accomplit  pas seulement dans la prostitution et dans les autres jouissances du corps, mais dans toutes les passions. La chasteté n’est pas seulement de s’abstenir  de la prostitution  et des plaisirs du bas-ventre, mais d’être en dehors de tous les autres plaisirs. Donc celui qui est possédé par l’amour de la richesse, l’amour de l’argent et la cupidité est un débauché.

           Car de même que celui-là est épris des corps, celui-ci est épris de la richesse. Il est même encore plus débauché, dans la mesure où la nature ne le pousse pas avec une force aussi grande. Le cavalier ignorant, pourrait-on dire non sans vérité ni justesse, n’est pas celui qui ne domine pas le cheval fougueux et difficile à maîtriser, mais celui qui est incapable de soumettre le cheval dressé et docile. Il est évident de tous côtés que le désir des richesses est vain et n’est pas conforme à la nature, dès lors qu’il ne tire pas sa force de la nature, mais d’une volonté pervertie.

C’est pourquoi celui qui se laisse vaincre par cette passion pèche impardonnablement. Il nous faut donc savoir clairement que ce n’est pas seulement dans les délices et la jouissance des corps que se définit l’amour du plaisir, mais dans ce qui, en tout mode et en toute chose, est aimé par une volonté et un penchant passionné de l’âme. Il nous faut le savoir, afin que les passions soient connues encore plus clairement dans les trois parties de l’âme et que nous puissions les exposer avec concision.

8 - L’âme se divise en trois: en raison, en ardeur et en désir. Les péchés de la raison sont l’infidélité, l’hérésie, la démence, le blasphème, l’ingratitude, les consentements aux péchés, qui viennent de la partie passionnée de l’âme. La guérison et le traitement de ces vices sont la foi inébranlable en Dieu et les dogmes de la piété, vrais, infaillibles et orthodoxes, l’étude continuelle des paroles de l’Esprit, la prière pure et sans relâche et l’action de grâce rendue à Dieu.

Les péchés de l’ardeur sont la dureté du cœur, la haine, l’insensibilité, la rancune, la jalousie, le meurtre et la pratique continuelle de pareils vices. Leur guérison et leur traitement sont l’amour des hommes, la charité, la douceur, l’amour fraternel, la compassion, la résignation et la bonté.

Les  péchés  du  désir  sont  la  gourmandise,  la  gloutonnerie,  l’ivrognerie,  la prostitution, l’adultère, l’impureté, l’impudeur, l’amour de l’argent, la convoitise de la vaine gloire, de l’or, de la richesse et des plaisirs de la chair. La guérison et le traitement des ces vices sont le jeûne, la tempérance, la vie dure, la dépossession, distribuer l’argent aux pauvres, la tension vers les biens immortels du siècle à venir, la recherche du Royaume de Dieu et le désir de l’adoption filiale.

9 - Il faut donc mettre aussi en nous toute la connaissance des pensées passionnées par lesquelles s’accomplit tout péché. Toutes les pensées qui embrassent le mal sont au nombre de huit : la pensée de la gourmandise, celle de la prostitution, celle de l’amour de l’argent, celle de la colère, celle de la tristesse, celle de l’acédie, celle de vaine gloire et celle de l’orgueil. Que ces huit pensées nous troublent ou ne nous troublent pas fait partie des choses qui ne dépendent pas de nous. Mais qu’elles demeurent ou ne demeurent pas en nous, qu’elles suscitent les passions ou ne les suscitent pas, fait partie de ce qui est en notre pouvoir.

Une chose est la suggestion, et autre chose l’accord.  Une chose est la lutte, et autre chose la passion et le consentement qui mène et assimile à l’acte. De même, une chose est l’accomplissement et autre chose la captivité. La suggestion est simplement ce que nous propose l’ennemi, par exemple : « Fais ceci, ou fais cela » comme ce qui a été demandé au Seigneur notre Dieu : « Dis à ces pierres de devenir des pains » (Mt. 4,3). Ceci, on l’a dit, ne dépend pas de nous.

L’accord est l’accueil de la pensée que l’ennemi nous a suggérée : par exemple, nous en occuper et nous entretenir avec lui dans le plaisir, malgré nous.

La passion est l’habitude de l’accord,  habitude qui nous vient de la suggestion mauvaise de l’ennemi et qui est comme une pratique et une imagination continuelles.

La lutte est la résistance  de la pensée pour enlever d’elle-même la passion, c’est- à-dire la pensée passionnée, ou pour y consentir, comme dit l’Apôtre : « La chair  désire contre l’esprit, et l’esprit contre la chair. Ils s’opposent l’un à l’autre » (Gal 5,17).

La captivité est le déracinement violent et involontaire du cœur tyrannisé par la présomption et la mauvaise habitude. Le consentement est l’assentiment  à la passion de consenti.

10 - Donc, celui qui a considéré avec impassibilité le premier vice, c’est à dire la suggestion, ou qui l’a repoussé d’emblée par la contestation et la violence, a retranché d’un coup tous les autres. Mais supprimer les huit passions doit se faire ainsi.

La gourmandise est supprimée par la tempérance.

La prostitution  est supprimée par le désir de Dieu et la tension vers les biens du siècle à venir.

L’amour de l’argent est supprimé par la compassion  envers les pauvres.

La colère est supprimée par l’amour pour tous et par la bonté.

La tristesse que donne le monde est supprimée par la joie spirituelle.

L’acédie est supprimée par la patience, la persévérance et l’action de grâce rendue à Dieu.

La vaine gloire est supprimée par l’exercice caché des vertus et par la prière continuelle dans la contrition  du cœur.

L’orgueil est supprimé en ne jugeant ou ne méprisant personne à la manière du Pharisien présomptueux, mais en se considérant soi- même comme le dernier de tous.

Ainsi donc l’intelligence, délivrée des passions que nous venons de dire et élevée vers Dieu, mène désormais une vie bienheureuse et reçoit le gage du Saint-Esprit. Après avoir quitté les choses d’ici dans l’impassibilité et la vraie connaissance, elle se porte vers la lumière de la Sainte Trinité, illuminée avec les anges divins dans les siècles infinis.

11 - L’âme est triple, on l’a déjà dit, et ses trois parties sont la raison, l’ardeur, et le désir. S’il y a dans l’ardeur charité et amour de l’homme, et s’il y a dans le désir pureté et chasteté, la raison est illuminée. Mais s’il y a dans l’ardeur haine de l’homme, et s’il y a dans le désir débauche, la raison est enténébrée.

Donc la raison est saine, sage et lumineuse lorsque les passions lui ont été soumises, qu’elle contemple dans l’Esprit les raisons des créatures de Dieu, et qu’elle s’élève vers la bienheureuse et sainte Trinité.

L’ardeur, de son côté, se déploie selon la nature lorsqu’elle aime tous les hommes, n’est affligée par aucun d’eux et n’a de ressentiment pour personne.

Quant au désir, il est selon la nature lorsque, par l’humilité, la tempérance et la dépossession, il met à mort les passions, c’est à dire le plaisir de la chair et la recherche de l’argent et de la gloire qui passe, et qu’il se tourne vers la ferveur de l’amour immortel de Dieu. En effet, le désir se porte dans trois directions: ou vers le plaisir de la chair, ou vers la vaine gloire, ou vers l’acquisition de la richesse.

Par cette recherche dénuée de raison, il méprise Dieu et ses commandements, il oublie la noblesse de l’origine divine, il est pour le prochain comme une bête sauvage, il enténèbre la raison et ne lui permet pas de regarder la vérité. Mais celui dont le sentiment est plus haut que tout cela reçoit désormais le Royaume des cieux, comme il a été dit, et mène une vie bienheureuse, dans l’attente de la béatitude réservée à ceux qui aiment Dieu. Puissions-nous en être jugés dignes, nous aussi, par la grâce de notre Seigneur Jésus Christ. Amen.

12 - Il faut aussi savoir qu’il n’est pas possible de parvenir à la mesure d’une telle vertu si l’on ne cherche pas surtout, durant toute sa vie, autant qu’on le peut, à se donner de la peine pour l’acquérir par une sollicitude active: par exemple pour la compassion, ou la tempérance, ou la prière, ou la charité, ou l’une des vertus générales. C’est à partir de celles-ci, en effet, que chacun poursuit partiellement la vertu.

Ainsi, quelqu’un a exercé la compassion à certains moments, mais parce qu’il l’a rarement exercée, nous ne dirons pas qu’il était à proprement parler compatissant,  et singulièrement quand le geste n’est pas fait comme il faut et pour plaire à Dieu. Car le bien n’est pas bien lorsqu’il n’est pas fait comme il faut.

Mais le bien est vrai s’il ne reçoit pas comme son dû un salaire pour ceci ou pour cela, et s’il ne cherche pas à plaire aux hommes et à connaître la gloire par les voies de la renommée de la violence, de la cupidité, ou de l’injustice.

Car ce que Dieu recherche, ce ne sont pas les biens qui se font et semblent se faire, mais le but pour lequel ils se font.

Les Pères théophores le disent aussi: quand l’intelligence oublie le but de la piété, alors  l’œuvre  manifeste  de  la  vertu  devient  vaine.  Les  gestes  qui  se  font  sans discernement et sans but, non seulement ne servent à rien, mais ils nuisent, même s’ils sont des biens. A l’inverse, des gestes apparemment marqués par le mal peuvent être faits selon Dieu, en vue de la piété, comme  le geste de celui qui est entré dans un mauvais lieu et qui a enlevé la prostituée à la perdition.

D’où  il  est  clair  que  n’est  pas  compatissant   celui  qui  exerce  rarement  la compassion, et que n’est pas tempérant celui qui, de même, pratique peu la tempérance. Mais est vertueux celui qui, longtemps, durant toute sa vie, a recherché en tout et pour tout la vertu, avec un discernement sûr.

Car le discernement est la plus grande de toutes les vertus: il est la reine des vertus, la vertu des vertus.

Ainsi, également, en sens inverse, nous ne disons pas prostitué, ivrogne ou menteur, celui qui s’est laissé aller une fois à l’un de ces vices, mais celui qui y tombe  souvent et demeure incorrigible.

13 - Outre ce que nous avons dit, il faut surtout savoir aussi ce qui est le plus nécessaire pour tous ceux qui souhaitent pratiquer la vertu et qui s’efforcent de se détourner du vice autant l’âme est incomparablement meilleure que le corps, l’emporte sur lui et est plus précieuse que lui en beaucoup de choses et dans les plus grandes choses, autant les vertus de l’âme, et singulièrement celles qui imitent Dieu et portent le nom de Dieu, sont meilleures que les vertus du corps.

Mais il faut au contraire considérer que les vices de l’âme l’emportent sur les passions   du corps par la manière dont ils s’accomplissent et par les châtiments qu’ils subissent, même si cela, à leur insu, échappe à la plupart, je ne sais comment.

Ceux qui se gardent de l’ivrognerie, de la prostitution, de l’adultère, du vol et des vices qui leur sont proches, qui les fuient ou qui les retranchent, visiblement les tiennent, la plupart du temps, pour exécrables. Mais les passions de l’âme, qui sont bien pires et bien plus graves que ces vices du corps, et qui réduisent à l’état de démons et mènent au châtiment éternel qui leur est réservé ceux qui s’attachent à eux irrémédiablement, ils ne les sentent pas. Je veux dire la jalousie, le ressentiment, la malignité, l’insensibilité, et la racine de tous les vices selon l’Apôtre: l’amour de l’argent, ainsi que les passions qui leur ressemblent.

14 - Toutes ces choses, nous les avons exposées de manière élémentaire, comme si nous étions ignorants, en rédigeant de manière claire et facile à embrasser un discours sur les vertus et les passions, afin qu’on puisse aisément discerner et distinguer, avec minutie et clarté, ce qui les sépare et fait leur différence.

C’est  pourquoi  nous  avons  exposé  chaque  chose  dans  sa  diversité  et  ses variations, afin que ne soit ignorée, autant qu’il est possible, aucune idée de vertu ou de vice, que nous amenions de bon cœur à nous-même les unes, c’est-à-dire les vertus, et singulièrement les vertus de l’âme, par lesquelles nous approchons Dieu , et que nous échappions aux autres, c’est-à-dire aux vices, en les écartant tout à fait.

Vraiment bienheureux, en effet, celui qui s’efforce de découvrir la vertu, qui la poursuit et cherche avec soin à savoir ce qu’elle est, car par elle il approche Dieu et il est avec lui dans son intelligence. S’élever par la vertu active vers la contemplation du Créateur, c’est là, à proprement parler, la prudence et le courage, la sagesse, la connaissance véritable et la richesse indéfectible.

La vertu est appelée ainsi parce qu’elle est choisie. Elle est choisie et voulue, parce que nous faisons le bien en le choisissant et en le voulant nous-mêmes, non de manière involontaire et forcée. Et ce qu’on appelle la sagesse, c’est de porter dans l’intelligence ce qui lui est utile.

15 - Si tu veux, ajoutons à ce discours élémentaire, comme un sceau en or, quelques mots sur la plus précieuse des créatures de Dieu, celle qui est à l‘image et à la ressemblance : le vivant, doué d’intelligence et de raison, l’homme, le seul entre toutes les créatures qui soit à l’image et à la ressemblance de Dieu.

Tout homme est dit «à l’image», selon la dignité de l’intelligence et celle de l’âme, c’est-à-dire l’incompréhensible, l’invisible, l’immortel, le libre arbitre, mais aussi ce qui originel, ce qui enfante, ce qui édifie.

Et il est dit «à la ressemblance», selon la raison de la vertu et selon ces actes qui portent le nom de Dieu et qui imitent Dieu, c’est-à-dire selon notre comportement bienveillant envers notre semblable : avoir compassion et pitié de notre compagnon de service, l’aimer, faire preuve envers lui de toute miséricorde et de toute charité. «Soyez compatissants,   dit  en  effet  le  Christ  notre  Dieu,  comme  votre  Père  céleste  est compatissant.»

Tout homme porte en lui la création à l’image, car les dons de Dieu sont irrévocables. Mais la création à la ressemblance, rares sont ceux qui la portent : seuls la portent les vertueux, les saints, ceux qui imitent la bonté de Dieu, autant qu’il est possible aux hommes.

Nous aussi, puissions-nous être dignes de son amour pour l’homme, qui dépasse toute bonté, en lui plaisant  par toute œuvre bonne, et en devenant les imitateurs de ceux qui ont plus au Christ depuis l’origine des siècles. Car à lui est la pitié, et à lui reviennent toute gloire, honneur et adoration, ainsi qu’à son Père qui n’a pas de commencement, et à son Esprit saint, bon et vivifiant, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.

Saint Jean Damascène

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1 août 2021 7 01 /08 /août /2021 19:35

« Ne savez-­vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous », dit saint Paul (1 Co 3,16).

Chaque homme est appelé à devenir ce temple. C’est la vocation fondamentale du chrétien. Pour devenir cette maison du Dieu Vivant, il doit toujours porter en lui le Nom de Dieu : « Je consacre cette maison que tu as bâtie, en y plaçant mon Nom à jamais ; mes yeux et mon cœur y seront toujours » (1 Ro 9,3).

A travers la Bible, l’invocation du Nom de Dieu est source de salut ( Jl 3,5). Dans le Nouveau Testament, les choses sont encore plus concrètes, tangibles : le Nom salvateur par excellence qui nous a été donné et révélé est celui de notre Seigneur Jésus­-Christ (Ac 4,12).

Au début, durant les temps apostoliques, les chrétiens étaient appelés « ceux qui invoquent le Nom de Jésus » (Ac 9,21), en tout lieu et en tout temps (1 Co 1,2). Cela, afin de cultiver leur paradis intérieur, de garder le feu reçu à la Pentecôte.

Mais, comme le précise saint Paul, pour être agréable à Dieu et porter du fruit, cette invocation du Nom doit être faite d’un cœur pur (2 Tm 2,22).

L’Eglise orthodoxe est restée fidèle à cette tradition. Dans la filiation des premiers moines – les Pères du désert –, des saints ascètes et des auteurs de la Philocalie, elle invite les disciples du Christ à cette invocation continuelle du Nom de Jésus­-Christ

Cette prière peut sembler extrêmement simple.

Théoriquement, elle l’est. Mais pratiquement, elle est difficile.

Car nous sommes divisés intérieurement : la tête et le cœur, l’âme et le corps, la pensée et la vision ne sont pas unifiés.

Nous vivons avec notre tête séparée du cœur. Notre esprit est comme une girouette agitée par le vent. Nous ne sommes jamais en paix.

L’invocation du Nom est un remède contre cette division de l’être et cette agitation mentale. C’est une grande science que nous devons apprendre toute notre vie. Imprimer le Nom du Christ dans notre cœur et le faire résonner sans arrêt dans notre poitrine est à la fois une grande prouesse et un don de la grâce.

Le but de la prière est de rendre l’homme capable de vivre dans la présence du Dieu Vivant. Car cette présence est extrêmement bénéfique. Elle est thérapeutique. Elle nous purifie. Elle nous sauve.

Son pouvoir consume l’esprit de méchanceté en nous. Il guérit l’intellect et le cœur de l’homme. Il unifie l’être.

Dans cette unité, le désir de Dieu possède la personne dans toutes les dimensions de son être et de son existence. L’homme n’a plus qu’un seule pensée, un seul désir, une seule aspiration : vénérer Dieu en esprit et en vérité comme l’Un de la Sainte Trinité.

Il poursuit, atteint cet état surtout à travers la prière de repentir, la prière dite « de Jésus » ou « prière du cœur »: « Seigneur Jésus­Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur. »

Là où est le Nom de Dieu, là est sa présence.

Ce Nom, pour nous chrétiens, est inséparable de la personne de Jésus­-Christ.

Le secret qui rend la prière de Jésus efficace et féconde est l’attention et l’humilité.

Dite ainsi, elle attire la puissance de l’Esprit saint. Dans la pratique de cette prière, deux parts doivent être unies, harmonisées.

L’une de ces parts est petite, l’autre est grande. La petite part, c’est l’effort de l’homme pour rendre le cœur prêt à recevoir la grande part qui est la grâce de l’Esprit saint, grâce sans laquelle l’homme ne peut rien.

Il y a là toute une synergie. Jésus­-Christ justifie le Créateur par son amour infini. Il justifie également l’homme, car Il a montré et réalisé l’image de l’homme parfait qui plaît au Père.

Dieu nous donne sa grâce à la mesure de notre reconnaissance envers Lui. Autrement dit, nous ne possédons que ce que nous reconnaissons avoir reçu de Lui.
 
La prière de Jésus est une prière d’une seule pensée. Sa simplicité est justement ce qui la rend si exigeante.

En enfermant l’esprit dans les mots de la prière ou plutôt dans la partie supérieure du cœur, nous évitons l’action dissipante de l’imagination et l’attachement aux réalités éphémères de ce monde.

Nous contraignons le cœur et l’esprit à vivre avec la seule pensée de Dieu, accompagnée de repentir.

Cet effort ascétique a pour vertu de rendre le cœur contrit, sensible, plein d’une douleur spirituelle.

Cette souffrance, à son tour, attire l’intellect, le fait descendre dans le cœur.

L’intellect et le cœur sont alors unis, renforcés par la grâce ; notre cœur devient véritablement le centre de notre être. « D’un cœur brisé, Dieu n’a point de mépris » (Ps 50,19). Et un cœur contrit est sans pensées.

Par ses efforts et la grâce de Dieu, la synergie entre sa volonté et celle de Dieu, l’homme est ainsi guéri, restauré dans son intégrité première.

Par ce processus de guérison, qui passe par l’unification de l’esprit et du cœur, il revient à un état « normal », naturel : celui d’Adam au paradis, de l’homme avant la chute. Détaché des biens matériels, il devient capable d’accomplir le grand commandement évangélique : aimer Dieu de tout son cœur, de tout son esprit et de tout son être, et son prochain comme soi­-même.

Pour arriver à l’état d’unification intérieure, pour mettre le cœur dans une juste disposition, il n’y a qu’un moyen : le repentir, la métanoïa.

Par le repentir, nous nous voyons tels que nous sommes. Si nous étions capables de voir toutes les impuretés de notre cœur, tout ce qui en nous nous sépare de Dieu, nous rend opaques à l’action de l’Esprit saint, notre zèle spirituel et notre désir de purification intérieure exploseraient.

Ici aussi, l’humilité est la clé. Elle nous préserve de la tentation du désespoir quand nous voyons notre néant et notre état misérable.

Elle nous permet d’éviter de nous enorgueillir quand nous sentons la force du Nom et l’action de l’Esprit saint en nous.
Dans ce processus, qui est une lutte, nous sommes « initiés » à la vie mystique en Christ. Nous voyons tout ce qui existe à travers cette Présence, dans la lumière de l’Esprit.

Nous apprenons à discerner, de plus en plus finement, aussi bien les mouvements de notre cœur qui nous ouvrent à l’amour que les passions et les pensées étrangères à l’esprit du Christ qui nous séparent de Dieu.

Notre capacité de vigilance augmente. Le mal, les pensées passionnées continuent certes de nous environner, de nous attaquer, mais elles ne peuvent plus pénétrer dans notre cœur.

Ainsi, la prière et toute notre vie – intérieure et extérieure – qui en découle, concourt à notre sanctification par l’amour dans l’Esprit.

La sobriété de l’esprit redevient naturelle en nous, car Celui qui trône dans le cœur, qui est en nous, est
« plus grand que celui qui est dans le monde » (1
Jn 4,4).
La prière, par l’action de la grâce, nous aide, nous apprend à transformer nos états psychiques en états spirituels.

Imaginez qu’un ami vous trompe, vous frappe ou répande des calomnies sur vous.

Vous êtes profondément blessé, triste, déçu. Vous souffrez. Qu’allez­-vous faire de cet état émotionnel, de ces énergies psychiques négatives qui travaillent en vous ?

Si vous en restez-­là, à les ressasser, cela ne sert à rien ; vous vous ferez souffrir encore davantage, inutilement.

Vous resterez dans la logique du vieil homme, qui conduit à la mort.

Par la puissance du Nom, vous pouvez réorienter ces énergies, les retourner du bas vers le haut, les transformer.

Certes, la blessure que l’autre vous a infligée ne disparaît pas ; elle demeure, mais vous en oubliez le comment.

Vous oubliez d’où est venue cette énergie négative, qui vous l’a donnée.

Votre cœur reste triste, contrit, vous continuez à souffrir, mais de psychique votre souffrance devient spirituelle ; d’humaine, elle devient divino­humaine, transfigurée par la grâce. Alors, vous pouvez dire, en vous adressant au Père :
« Tu as vu que j’étais dans un état de paresse spirituelle, d’autosatisfaction, de sommeil, et tu as envoyé mon frère comme un ange pour me réveiller. Je te rends grâce pour ta bienveillance. Par les prières de mon frère qui m’a blessé, Seigneur, aie pitié de moi et sauve-­moi ! »

Nous devons apprendre à retrouver notre cœur profond, à vivre avec lui, en lui. C’est essentiel.

Car la parole de Dieu s’adresse d’abord au cœur, et si nous n’apprenons pas à vivre dans notre cœur, comment pourrons­nous la comprendre ?

Sans la purification du cœur, l’Evangile reste un livre fermé. Vivre selon les commandements du Christ, c’est porter la parole de Dieu dans notre cœur pour qu’il s’enflamme.

Il en va de même pour la liturgie eucharistique. Pour célébrer ce grand mystère, il faut un cœur brûlant comme le Buisson ardent ; si nous ne vivons pas dans notre cœur, si notre cœur ne brûle pas pour le Christ, comment voulons-­nous comprendre la fraction du pain ?

L’Archimandrite Sophrony définissait la prière comme une « création infinie ».

La prière pure est la prière qui est propre à celui qui a réalisé la ressem­blance de Dieu. Par l’invocation du Nom, l’homme – créé originellement à l’image de Dieu – justifie son Créateur qui a déposé dans sa nature le germe d’une gloire et d’une paix, d’une beauté et d’un amour infinis.

Par cette prière, on peut devenir si proche du Seigneur, si plein de son Esprit, si enveloppé de son amour, qu’on entre dans la Lumière incréée, où l’on ne sait plus si l’on est hors ou dans son corps.

On commence par de petites choses, mais, à force d’attention, de persévérance et de patience, on peut devenir comme des anges devant le trône de Dieu qui glorifient le Seigneur jour et nuit, sans repos.

Les anges ont un tel désir de Dieu qu’ils n’ont qu’une pensée, qu’une volonté: s’unir à Lui et l’absorber de tout leur être.

Par l’invocation du Nom de notre Dieu et Sauveur Jésus-­Christ, un humble esprit est établi dans le cœur profond.

Alors est renouvelé en nous l’Esprit d’adoption qui crie dans notre cœur : « Abba, Père » (Rm 8,15).

Quand l’Esprit de Dieu prie en nous, quand Il « intercède pour nous en des gémissements ineffables » (Rm 8,26), nous devenons des enfants de Dieu. La vraie prière est engendrement, filiation.

Ainsi l’invocation du Nom, d’un cœur pur, devient le but de tout chrétien.

Par elle, la présence de Dieu règne dans l’homme.

Par cette présence, il devient la montagne ou le temple de Dieu. Et le temple de Dieu est saint, « et ce temple, c’est vous » (1 Co 3,17).

Quand le Nom est dans le cœur, on a tout, car Jésus­-Christ est présent.

Hiéromoine Zacharie Reproduit de la revue Itinéraires : Recherches chrétiennes d'ouverture (Le Mont­sur­Lausanne, Suisse), No. 23, 1998.
Prêtre et moine d’origine chypriote, le père Zacharie vit au monastère Saint-Jean-Baptiste (Essex, Angleterre), fondé en 1959 par l’Archimandrite Sophrony (1896-1993) qui était lui-même le disciple du starets Silouane (1866-1938), canonisé en 1987 par le Patriarcat de Constantinople. Il vient de soutenir une thèse sur le Principe de l’Hypostase (la Personne) dans les écrits spirituels de l’Archimandrite Sophrony à la Faculté de théologie de Thessalonique (Grèce).

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31 juillet 2021 6 31 /07 /juillet /2021 19:30

 

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