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26 octobre 2018 5 26 /10 /octobre /2018 22:55
René Girard

René Girard

René Girard par Michel Zink

René Girard n’était pas docile. Mais il était fidèle. Il est revenu à la foi et à lÉglise de son enfance. Non par sentimentalisme ou par élan mystique. C’était un rationaliste. Il y est revenu parce que sa théorie ly ramenait. Il sest converti lui-me.

Son œuvre est aujourdhui universellement connue. Elle fait lobjet de travaux innombrables : cette année seulement, un livre de Bernard Perret en France et une biographie américaine due à Cynthia Haven.

. René Girard a une aversion spontanée envers tous ceux qui font trop grand cas de leur propre personne. C’est un moraliste. Le premier obstacle à la découverte de la vérité est pour lui lorgueil :

« Dès que le sujet désirant perçoit le rôle de limitation dans son propre désir, il doit renoncer au désir ou renoncer à son orguei3. » Certains entendront dans cette phrase une tonalité religieuse. Ils auront raison. Non seulement parce que depuis saint Augustin, lorgueil est considéré comme la source de tout pécet la racine de tous les mau4.

Mais aussi  parce que  cette phrase, sous la  plume de  René  Girard, prélude à une méditation sur le Christ, fondée sur Les Démons de Dostoïevski et sur certains passages de Nietzsche, méditation qui prépare elle-me la conclusion de louvrage, dont le point de départ est un commentaire prodigieux de lépisode déconcertant du démoniaque de Gérasa dans lÉvangile de Marc.

Épisode déconcertant, mais sur lequel René Girard ne cessera de revenir et qui deviendra un point dancrage de sa pensée. Son livre sur la littérature sachève par une réflexion sur lenseignement du Christ. La pensée girardienne est déjà présente de son origine à son aboutissement.

La littérature a permis à René Girard de démentir les tories qui ne font pas appel au mimétisme. Reste à montrer que la théorie du mimétisme sapplique de façon universelle. Cette démarche, dordre anthropologique, est en 1972 celle de La Violence et le Sacré.

Pour René Girard, les mythes des diverses civilisations ne sexpliquent ni par la théorie psychanalytique ni par la mise au jour de structures dont le fonctionnement commanderait lorganisation sociale et ses représentations,  quoi  quen  disent  les  deux  observateurs prodigieusement perspicaces que sont à ses yeux Freud et Lévi-Strauss, le second ayant droit à des amabilités et à des prudences de langage auxquelles notre auteur sastreint rarement. René Girard est convaincu que les mythes gardent la mémoire dévénements réels.

De quels événements réels les mythes conservent-ils un souvenir déformé,   et   pourquoi   ce   souvenir   est-il   déformé ?   Incapables didentifier la violence mimétique qui sexacerbe inexorablement, puisque plus les adversaires se ressemblent, plus ils sopposent, et inversement, les sociétés, menacées par elle, désignent comme son responsable un individu ou un groupe, quelles chassent ou tuent.

Comme tous se sont unis contre cette victime émissaire, la paix revient provisoirement. Cet effet bénéfique, on lattribue aussi à la victime sacrifiée, quon sacralise en même temps quon la rejette et quon invoquera dès lors chaque fois que la violence mimétique reparaîtra, comme elle ne manquera pas de le faire. Le sacré senracinerait donc toujours dans la violence et pratiquerait toujours une violence supposée purificatrice.

C’est ainsi que naîtraient et que sexpliqueraient les mythes de toutes les civilisations.

Mais aucun de ces mythes n’avoue ce processus. Tous au contraire le dissimulent, puisque tous, de celui dŒdipe aux mythes amérindiens, reproduisent le point de vue des persécuteurs, persuadés de la culpabilité de la victime émissaire, qui n’est plus là pour présenter sa version des faits ou qui se laisse persuader de sa culpabilitécomme Œdipe.

 

Dans le langage courant, on parle de « bouc émissaire ». Cette expression, qui donnera son titre à un livre ultérieur de René Girard, est éclairée par le mot grec φαρμακος, qui désigne un sorcier maléfique mais aussi guérisseur.

La traduction grecque de la Bible, dite des Septante, lapplique au bouc que, dans le Lévitique, on charge de tous les péchés du peuple dIsraël avant de lexpulser et de le chasser dans le déser6.

Or, la Bible ne dissimule pas que ce bouc, qui purifie la communauté de ses péchés en les emportant au loin, est lui-me innocent. La Bible sait et révèle que le bouc émissaire est innocent.

Parmi tous les mythes, toutes les religions et toutes les croyances du monde, la Bible a loriginalité de raconter lhistoire du point de vue des victimes, de faire entendre leur voix, de se prolonger dans une religion, le christianisme, qui fait de Dieu incarné une victime et qui place dans sa bouche un enseignement révélant « des  choses cachées  depuis la  fondation du monde », comme le dit lÉvangile de Matthie7.

Cette révélation, selon René Girard, est que lorigine de la violence est dans la rivalité mimétique,  que  la  victime  émissaire  est  donc  innocente  et  que  la violence dont elle est lobjet est injuste et inutile. 

La Bible fait entendre la voix des victimes et clame leur innocence.  Elle  répète  que  la  justice  est  du  côté  du  faible  et  de lopprimé,  de  lhumilié  et  de  loffensé.  

« Un  pauvre  a  crié,  Dieu écoute » : les psaumes ne cessent de faire entendre ce cri. Et, plus fort que tous les cris, retentit le silence de lagneau mené à labattoir, le silence de la dégradation absolue, le silence de celui qui endure depuis toujours le mépris, sans beauté, sans apparence, à qui on arrache la barbe et qui ne détourne pas son visage des outrages et des crachats, le silence du serviteur souffrant dIsaï8, préfiguration du Christ, comme lest aussi le supplicié outragé du psaume 21.

Cette double préfiguration, ce   n’est   pas   René   Girard   qui   linvente.  Elle   est   explicitement revendiquée par les Évangiles, qui scandent le récit de la Passion par des citations du psaume 21 pris à lenvers, jusquà son premier verset qui devient  la  dernière  parole  du  Christ  en  croix :  « Eli,  Eli,  lamma sabacthani ? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné 9 ? », parole de souffrance et de déréliction qui, selon la philosophe Simone Weil, « est la preuve quil y a dans le christianisme quelque chose de divin ».

Quant à la préfiguration du Christ dans la figure du serviteur souffrant, elle est tout aussi explicitement revendiquée au début des Actes des Apôtres dans lépisode de la conversion de leunuque de la reine Candace par Philippe, qui lui explique le texte dIsaïe (« Comme une brebis il a été conduit à la boucherie, comme un agneau muet devant celui qui le tond, ainsi il n’ouvre pas la bouche, dans son abaissement la justice lui a été dénié10 »).

Elle lest aussi dans lÉvangile de Matthieu, qui se réfère toutefois, non au martyre accepté par le serviteur, mais à son refus de triompher de la faiblesse par la force (« Il ne brisera pas le roseau froissé, il néteindra pas la mèche qui vacill11 »).

 

En revanche, ce qui dans lAncien et dans le Nouveau Testament n’avait jamais paru jusque là explicite à personne, ni aux exégètes, ni aux biblistes, ni aux théologiens, ni aux historiens des religions, ce que René Girard affirme seul face à ces nouveaux rivaux mimétiques, c’est que la lente maturation de la Bible sacheminait tout entière vers la révélatioque toute violence est mimétique et quelle sexerce aux dépens dune victime émissaire innocente.

Cette révélation, René Girard en trouve dans les Évangiles lexpression complète et elle constitue pour lui le message même du Christ.

Il met au jour ce message partout, avec une virtuosité confondante dans la pratique de lexplication de texte. Fondamentalement, il voit dans le commandement premier du christianisme   « Tu   aimeras   ton   prochain   comme   toi-m12 » léquivalent, sous une formulation positive, des interdits détaillés par le dernier commandement du Décalogu13, qui se résume en : « Tu ne désireras rien qui appartienne à ton prochain », ce qui est pour René Girard une façon de  dire :  « Tu n’entreras pas en conflit avec  ton prochain en partageant son désir. » Il écrit : « Le prochain est le mole de nos désir14. »

Et il en tire des conclusions radicales touchant linfluence du christianisme sur lhistoire de lhumanité.

Relevant le contraste entre les passages où Jésus, « doux et humble de cœu15 », dit apporter la paix et ceux où il annonce quil provoquera, jusquau sein des familles, des dissensions entraînant des persécution16, René Girard suppose que Jésus a dabord pensé quil lui suffirait de révéler lorigine mimétique de la violence pour la faire disparaître avant de constater que ce n’était pas le cas et que son enseignement, à demi reçu sans être vraiment compris, aurait au contraire dabord pour effet dexacerber cette violence en ébranlant la croyance au mythe de la victime émissaire et en interdisant lapaisement temporaire de la violence quelle procure.

De fait, dit René Girard, partout où le christianisme sest implanté, aucun mythe nouveau lié à la victime émissaire n’a pu prendre corps, mais les violences contre elle se sont au contraire amplifiées. La mémoire de ces violences ne sest plus conservée à travers des mythes qui les travestissent et les voilent, mais ouvertement dans des récits de persécution qui les justifient.

Il prend pour exemple, dans Le Bouc émissaire, le prologue dun poème de Guillaume de Machaut, Le Jugement du roi de Navarre, qui, faisant sienne la rumeur qui courait à lépoque, accuse les Juifs davoir provoqué la grande peste de 1348 en empoisonnant les puits. Mais le récit de persécution n’a pas lefficacité du mythe.

Il peut être mis en doute. René Girard, sil en avait eu le loisir, aurait pu signaler que, quelques  années  seulement  après   Machaut,  le   chroniqueur  Jean Froissart  sindigne  au  contraire  des  accusations  absurdes  et  des violences criminelles exercées contre « les pauvres Juifs », contraints de « se réfugier sous laile du pape », Clément VI les ayant accueillis dans ses États avignonnais pour les soustraire aux persécutions. 

Je m’égare à nouveau. Pourquoi étais-je, il y a plus de trente anssi ému de voir et découter René Girard en chair et en os ? Parce que sa théorie me séduisait, comme tant dautres, mais surtout parce quil me faisait entendre la voix de la liberté.

Dans les années 1970 et 1980, il fallait une liberté et une audace peu communes pour prendre au sérieux les auteurs, les textes, les mythes, les peuples, pour ne pas les manipuler avec les pincettes condescendantes des sciences sociales, pour ne pas considérer  a  priori  quils  ne  comprennent  pas  ce  quils  disent  ni pourquoi ils le disent et que nous sommes bien obligés de penser à la place de ces demeurés :

« Nous rejetons sans hésiter le sens que lauteur donne à son texte. Nous affirmons quil ne sait pas ce quil dit. À plusieurs siècles de distance, nous autres modernes le savons mieux que lui et nous sommes capables de rectifier son dir19. »

Mais la

Discours intégral

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