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27 août 2018 1 27 /08 /août /2018 22:22
La conversion fulgurante d’Alphonse Ratisbonne

Rome, jeudi 20 janvier 1842.

Un jeune avocat juif, athée, libre penseur et dilettante, entre dans l’église Sant’Andrea delle Fratte (Saint-André des Buissons) à Rome pour en sortir quelques minutes plus tard, chrétien, prêt à mourir pour défendre la foi en Jésus-Christ.

« Si quelqu’un m’avait dit dans la matinée de ce jour : « Tu t’es levé juif, tu te coucheras chrétien », je l’aurai regardé comme le plus fou des hommes », écrira Alphonse Ratisbonne (1814-1884). Et pourtant…

Une enfance aisée.

Comme saint Paul, Alphonse Ratisbonne est fils d’Abraham. Et comme lui, il va vivre une conversion fulgurante ! À sa naissance, le 1er mai 1814 à Strasbourg (Bas-Rhin), il reçoit, avec celui d’Alphonse, le nom de Tobie. Sa famille, d’origine juive, est nombreuse, aisée, connue.

Son père est banquier, adjoint au maire de Strasbourg et président du consistoire israélite du Bas-Rhin. Alphonse reçoit une instruction religieuse mais abandonne la foi à l’adolescence.

« J’étais juif de nom, mais je ne croyais même pas en Dieu », écrit-il plus tard. Inscrit au collège royal de Strasbourg, il y reçoit une solide formation littéraire et scientifique.   

Une haine des chrétiens.

En 1825 – il a alors 11 ans – un évènement important bouscule toute la famille. Théodore, son frère aîné, se convertit au catholicisme.

Pire encore, il entre au séminaire et est ordonné prêtre en 1830. Alphonse, tout comme ses proches, s’indigne.

« Tout jeune que j’étais, cette conduite de mon frère me révolta, et je pris en haine son habit et son caractère […]

La conversion de mon frère, que je regardais comme une inexplicable folie, me fit croire au fanatisme des catholiques, et j’en eus horreur », raconte-t-il.

C’est le début pour lui d’un fort sentiment anti-chrétien. Alphonse refuse de revoir son frère et coupe toute relation avec lui.

En 1840, Théodore quitte Strasbourg : il est nommé vicaire à la paroisse Notre-Dame des Victoires, à Paris. Il y rejoint le curé, l’Abbé Desgenettes, fondateur de l’Archiconfrérie du Très Saint et Immaculé Cœur de Marie pour la conversion des pécheurs.

L’association de prière, dont il devient le sous-directeur, en est à ses débuts, mais porte déjà des fruits de conversions miraculeuses en abondance.

Si Alphonse a enterré son frère, Théodore, lui, prie et fait prier Notre Dame des Victoires pour sa conversion. Alphonse aussi est à Paris pour ses études.

Il y fait son droit puis revêt la robe d’avocat. Devenu orphelin de mère, puis de père, il hérite d’une fortune importante qu’il dépense abondamment en plaisirs et frivolités. En 1841, le jeune avocat se fiance à Flore, une de ses nièces. L’âge tendre de la jeune femme, qui a alors 16 ans, retarde le mariage.   

L’ange envoyé de Dieu.

En attendant l’heure de l’union, Alphonse part en voyage. C’est ainsi qu’il quitte Paris en novembre pour un périple de plusieurs mois.

L’époque romantique a mis au goût du jour les voyages vers l’Orient : l’Italie, la Sicile, Malte, Constantinople et le Levant l’attendent ! Ratisbonne arrive à Rome le 6 janvier 1842.

Parmi les édifices et quartiers romains visités, le Ghetto, quartier des Juifs, lui fait une très vive impression.

Devant tant de misère, pitié et indignation le submergent.

« Je dois dire, sans crainte d’exagérer, que jamais de ma vie je n’avais été plus aigri contre le christianisme que depuis la vue du Ghetto.

Je ne tarissais point en moqueries et en blasphèmes. » Au cours d’une de ses visites de la ville éternelle, il rencontre un ami de collège, Gustave de Bussières, dont le frère, le baron Théodore de Bussières, fervent catholique, s’est fait connaître par ses voyages en Sicile et en Orient, dont il a publié les récits.

Alphonse lui raconte ses projets de voyage. Gustave l’invite alors à rencontrer son frère pour lui demander conseil. Alphonse accepte par politesse.

Le 15 janvier, avant de partir pour Naples, il se rend donc, bon gré, mal gré chez Théodore de Bussières pour la visite promise.

Alphonse ne le sait pas encore : comme Raphaël pour Tobie, il est l’ange que Dieu lui donne. La conversation est légère, mais prend vite des tournures passionnées quand Alphonse partage ses impressions de Rome.

Puis, le dialogue glisse sur le terrain religieux… Ratisbonne en profite pour égratigner un peu plus la foi catholique. Son hôte plein d’audace lui lance alors un défi.

« Enfin, me dit M. de Bussières, puisque vous détestez la superstition et que vous professez des doctrines si libérales, puisque vous êtes un esprit fort si éclairé, auriez-vous le courage de vous soumettre à une épreuve bien innocente ? – Quelle épreuve ? – Ce serait de porter sur vous un objet que je vais vous donner…

Voici ! C’est une médaille de la Sainte Vierge. Cela vous paraît bien ridicule, n’est-ce pas ? Mais quant à moi, j’attache une grande valeur à cette médaille. »   

Un jeu sans conséquence ? Ce défi, qualifié de puéril par Alphonse, est relevé avec humour.

Même pas peur ! Et voilà que Monsieur de Bussières lui passe la médaille au cou, puis complète l’épreuve : « Il s’agit de réciter matin et soir le Memorare [Souvenez-vous], prière très courte et très efficace, que saint Bernard adressa à la Vierge Marie.

– Qu’est-ce que votre Memorare ? m’écriai-je ; laissons ces sottises ! […] Cependant mon interlocuteur insista : il me dit qu’en refusant de réciter cette courte prière, je rendais l’épreuve nulle, et que je prouvais par cela même la réalité de l’obstination volontaire qu’on reproche aux Juifs.

Je ne voulus point attacher trop d’importance à la chose, et je dis : Soit !

Je vous promets de réciter cette prière ; si elle ne me fait pas de bien, du moins ne me fera-t-elle pas de mal ! »

Alphonse relève le défi, et la Sainte Vierge le prend au sérieux… La médaille qu’il porte est celle dont Marie avait dit à sainte Catherine Labouré, le 27 novembre 1830 : « Faites frapper une médaille sur ce modèle.

Les personnes qui la porteront recevront de grandes grâces. Les grâces seront abondantes sur les personnes qui auront confiance. »

La confiance en Marie ne fait pas défaut à M. de Bussières, ni à l’un de ses amis, le comte de Lafferonnays, qui prient ensemble pour ce jeune Juif.

Ratisbonne, lui, à force de lire et relire la prière imposée dans le but d’y découvrir sa valeur finit par la savoir par cœur, et se surprend à la réciter plusieurs fois malgré lui.   

Une apparition et une conversion.

Le 20 janvier 1842, Alphonse se rend dans un café de Rome pour y lire les journaux.

En sortant, il rencontre la voiture de Monsieur de Bussières qui l’invite pour une promenade.

Sur le chemin, il lui faut s’arrêter à l’église Saint-André des Buissons, près de la Trinité des Monts, régler les derniers préparatifs des funérailles de son ami, Monsieur de Laferronnays, mort brutalement, et devant être enterré le lendemain.

Théodore de Bussières propose à Alphonse de l’attendre dans la voiture, mais ce dernier préfère sortir voir l’église.

Il entre alors avec lui. Dix minutes plus tard, Monsieur de Bussières le retrouve en larmes, prosterné devant l’autel de saint Michel. Un véritable miracle a eu lieu.

« Ratisbonne tire sa médaille, l’embrasse, nous la montre et s’écrie : Je l’ai vue, je l’ai vue ! », raconte M. de Bussières.

Alphonse explique : « J’étais depuis un instant dans l’église, lorsque tout d’un coup je me suis senti saisi d’un trouble inexprimable.

J’ai levé les yeux ; tout l’édifice avait disparu à mes regards ; une seule chapelle avait, pour ainsi dire, concentré toute la lumière et au milieu de ce rayonnement a paru debout sur l’autel, grande, brillante, pleine de majesté et de douceur, la Vierge Marie, telle qu’elle est sur ma médaille.

Une force irrésistible m’a poussée vers elle, la Vierge m’a fait signe de la main de m’agenouiller, elle a semblé me dire : C’est bien ! Elle ne m’a point parlé, mais j’ai tout compris. »

Les écailles tombent de ses yeux : Alphonse voit désormais la lumière ! Il acquiert la foi et la connaissance. « J’ai tout compris », dit Alphonse : le poids de son péché, l’amour de la Vierge pour les pécheurs, la toute-puissance de la miséricorde de Dieu.

Comme dans l’Évangile, Marie est restée silencieuse.

Mais Alphonse a été éclairé sur tous les mystères de la vie du Christ que Marie méditait dans son cœur.

Le fruit de cette apparition est sa conversion totale. Il demande aussitôt le baptême, veut entrer à la Trappe, mourir martyr et convertir ses frères…   

Frère Marie.

Après sa conversion, naît dans son cœur une véritable dette de reconnaissance.

D’abord pour Monsieur de Laferronnays. « Ô, comme ce monsieur a prié pour moi », s’est écrié Alphonse dans l’église Saint-André.

Un proche de la famille témoigne en effet que le comte a prié avec ardeur pour la conversion du jeune homme.

Ensuite, pour son frère Théodore et l’Archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires. Le 12 avril 1842, quelques mois après le miracle, il écrit une longue lettre à l’Abbé Desgenettes en action de grâces.

« C’est à vous, Monsieur le Curé, à vous qui avez fondé l’Archiconfrérie pour la conversion des pécheurs, c’est à vous que les pécheurs doivent compte des grâces qu’ils ont obtenues. »

Il résume ainsi l’événement qui a bouleversé sa vie : « Si je ne devais vous raconter que le fait de ma conversion, un seul mot suffirait : le nom de Marie ! »

Le 31 janvier 1842, onze jours après son illumination, il reçoit les trois sacrements de l’initiation chrétienne (baptême, confirmation et eucharistie).

Théodore de Bussières est son parrain. Le 20 juin, il devient Frère Marie, de la Compagnie de Jésus, dans laquelle il sera ordonné prêtre en 1848, avant de rejoindre son frère dans la Congrégation Notre-Dame de Sion que celui-ci a fondée en 1843.

Il s’installe alors en Palestine, y fonde successivement deux monastères et consacre le reste de sa vie au catéchuménat des convertis d’origine juive, pendant plus de trente-cinq ans.

Il meurt le 6 mai 1884 au monastère Saint-Pierre de Sion (dit monastère Ratisbonne, aujourd’hui Centre d’études salésien) dans un faubourg de Jérusalem. 

Alphonse Ratisbonne a goûté à la communion des saints.

Le Ciel et la Terre se sont unis pour demander sa conversion, qui aura été double : retournement de son cœur vers Dieu en même temps qu’accomplissement de sa foi juive.

Grâce obtenue par Marie, fille d’Israël, dont le Cœur Immaculé est le refuge des pécheurs.

Il écrit à l’Abbé Théodore le 4 février 1842 : « Un frère de sauvé ! Et une victoire de plus pour Notre Dame des Victoires ! »

Et ce ne fut ni la première, ni la dernière !

Père Antoine d’Augustin
Curé-recteur de la basilique Notre-Dame des Victoires à Paris

Récit de la conversion d’Alphonse Ratisbonne par le baron de Bussières. 
Celui qui, sur la route de Jéricho, se servit d’un peu de boue, pour ouvrir à la lumière du ciel les yeux d’un aveugle-né, le Christ, a permis que je fusse le principal témoin de l’événement le plus extraordinaire, si on le considère au seul point de la raison humaine.

Je raconte un fait incontestable, je dis ce que j'ai vu de mes yeux, ce qu'une foule de témoins honorables peuvent affirmer, ce que Strasbourg ne pourra croire, ce que Rome entière admire : un homme jouissant de tout son bon sens, de toute la plénitude de ses facultés, est entré dans une église, juif obstiné, et par un de ces coups de la grâce qui terrassa Saul sur le chemin de Damas, il en est sorti, dix minutes après, catholique de cœur et de volonté.   

Vers la fin de l’automne 1841, un jeune homme appartenant à une famille de Strasbourg, distinguée par sa position et par l'estime de tous, arrivait à Naples, afin de poursuivre jusqu'en Orient un voyage de santé et de plaisir. Ce n'était pas sans regret qu'il avait quitté sa patrie, car il y laissait une fiancée chérie, une jeune fille, belle et douce, qu'il aimait comme un trésor d'espérance. Cette jeune fille était sa propre nièce ; mais un sentiment mutuel, bien plus que des convenances de famille, avait déterminé ce mariage. Alphonse Ratisbonne était israélite.

Destiné à une position brillante, il se promettait de consacrer tous ses efforts à la régénération de ses coreligionnaires ; il rapportait à ce but toutes ses pensées et toutes ses espérances [...]. Il n'était encore qu'un enfant, lorsqu'il y a quinze ans, un coup bien sensible vint briser une de ses affections les plus chères. Théodore Ratisbonne, son frère, se convertit au catholicisme, et entra dans les ordres sacrés. Le temps n'avait pu cicatriser cette plaie ; chaque année ajoutait à sa haine ; jamais il n'avait pu pardonner à celui qu'il regardait comme un transfuge, et contre lequel il excitait, il nourrissait sans cesse l'opiniâtre ressentiment de la famille. […]   
 

[À Rome] 
 

Le voilà donc visitant les ruines, les églises, les galeries, entassant en vrai touriste les courses, les impressions et les souvenirs confus. Il a hâte d'en finir avec cette ville qu'il est venu voir, moins encore par curiosité que par une sorte d'entraînement qu'il s'explique mal. Il part demain ; mais il doit une visite d'adieu à un ancien ami.

Gustave de Bussière a été élevé avec lui dans la même pension, et les deux camarades d'enfance sont restés intimement liés, malgré l'opposition de leurs idées religieuses. Gustave, mon frère, est protestant très-zélé de la secte des piétistes.

Il avait quelquefois essayé, mais en vain, d'attirer à lui le jeune Israélite ; les causeries se terminaient ordinairement par deux mots, qui rendaient assez bien la situation morale des deux interlocuteurs : Protestant enragé ! disait l'un ; Juif encroûté ! répondait l'autre. Ratisbonne ne trouve point mon frère qui était parti pour la chasse.

Il vient chez moi ; mais il n'entrera pas ; il se contentera de mettre une carte pour prendre congé. Le hasard, ou plutôt la Providence, permet qu'il s'adresse à un domestique italien, qui le comprenant mal, l'introduit à son grand regret dans le salon. Jusqu'à ce moment, nous ne nous étions rencontrés qu'une seule fois chez mon frère ; et malgré mes avances, je n'avais obtenu de Ratisbonne que la froide politesse d'un homme bien élevé.

Cependant c'est l'ami de Gustave, c'est le frère de l'abbé Ratisbonne avec lequel je suis intimement lié ; je le reçois donc de mon mieux, je lui parle de ses courses ; il me raconte ce qu'il a vu et ses impressions. Il m'est arrivé, ajoute-t-il, une chose assez extraordinaire : en visitant l'église de l’Ara Cœli au Capitole, je me suis senti saisi d'une émotion profonde, que je ne pouvais expliquer.

Témoin de mon agitation, le valet de place me demanda ce qui m'arrivait, si je voulais me retirer, prétendant que, plusieurs fois, il avait vu des étrangers éprouver cette même émotion. Il paraît qu'au moment où Ratisbonne me faisait cette confidence, mes regards étincelants de joie semblaient lui dire :

Tu seras des nôtres ; car il se hâta d'affirmer, avec une intention bien marquée, que cette impression avait été purement religieuse et nullement chrétienne. « D'ailleurs, continua-t-il, en descendant du Capitole, un bien triste spectacle vint rallumer toute ma haine contre le catholicisme : je traversai le Ghetto, et tout en voyant la misère et la dégradation des juifs, je me disais, qu'après tout, il valait mieux être du côté des opprimés que des oppresseurs. »

Notre causerie tendait à la discussion ; j’essayais, dans mon entraînement, de lui faire partager mes convictions catholiques ; et lui, souriant de mes efforts, me répondait avec une bienveillante pitié pour ma superstition, qu’il était né juif, et qu’il mourrait juif. Alors il me vint l'idée la plus extraordinaire, une idée du ciel ; car les sages du monde l'auraient appelée folie : «

Puisque vous êtes un esprit si fort et si sûr de vous-même, promettez-moi de porter sur vous ce que je vais vous donner. « Voyons, de quoi s'agit-il ? « — Simplement de cette médaille. — Et je lui montre une médaille de la Vierge miraculeuse. Il se rejette vivement en arrière avec un mélange d'indignation et de surprise. « — Mais, ajoutai-je froidement, d'après votre manière de voir, cela doit vous être parfaitement indifférent, et c'est me faire, à moi, un très-grand plaisir. « — Oh ! Qu'à cela ne tienne, s'écria-t-il alors en éclatant de rire ; je veux au moins vous prouver qu'on fait tort aux juifs en les accusant d'obstination et d'un insurmontable entêtement.

D'ailleurs vous me fournissez là un fort joli chapitre pour mes notes et impressions de voyage. » Et il continuait des plaisanteries qui me navraient le cœur ; car pour moi c'étaient des blasphèmes.

Cependant je lui avais passé au col un ruban auquel mes petites filles, pendant notre débat, avaient attaché la médaille bénite. Il me restait quelque chose de plus difficile encore à obtenir : je voulais qu'il récitât la pieuse invocation de saint Bernard : Memorare, O Piissime Virgo !... (Souvenez-vous, ô très pieuse Vierge).

Pour le coup, il n'y tint plus ; il me refusa positivement avec un ton qui semblait dire : Cet homme est en vérité par trop impertinent. Mais une force intérieure me poussait moi-même, et je luttais contre ses refus réitérés avec une sorte d'acharnement.

Je lui tendais la prière, le suppliant de l'emporter avec lui, mais d'être assez bon pour la copier, parce que je n'en avais pas d'autre exemplaire. Alors, avec un mouvement d'humeur et d'ironie, comme pour échapper à mes importunités : « Soit, je l'écrirai ; vous aurez ma copie et je garderai la vôtre » et il se retira en murmurant tout bas : « Voilà un original bien indiscret. Je voudrais savoir ce qu'il dirait, si je le tourmentais ainsi, pour lui faire réciter une de mes prières juives. » […]

Le soir, selon un pieux usage de Rome, je devais faire, avec le prince M. A. B. et d'autres amis, la veillée devant le Saint-Sacrement. Je leur recommandai de se joindre à mes prières, pour obtenir de Dieu la conversion d'un juif. […]   

Ce même jour [le lendemain 16 janvier], dînant au palais Borghèse avec M. le comte de La Ferronnays, je lui racontai, dans la soirée, ma préoccupation du moment, et je recommandai instamment à ses prières mon jeune israélite.

De son côté, il me dit ingénument dans l’épanchement de cette causerie intime, la confiance qu'il avait toujours eue en la protection de la Sainte-Vierge, même à une époque où les agitations de la politique ne lui permettaient pas toujours cette piété pratique, dont il nous a donné l'exemple dans les dernières années de sa vie : « Ayez confiance, me répétait-il ; s'il dit le Memorare, vous le tenez, lui et bien d'autres encore. »  

Lundi 17. Je fis quelques promenades nouvelles avec Ratisbonne, qui vint me prendre vers une heure. Je remarquais avec chagrin le peu de fruit que produisaient nos conversations ; car il était toujours dans les mêmes dispositions : hostile et dénigrant pour le catholicisme, et cherchant à échapper, par la raillerie, aux arguments qu’il ne se donnait pas la peine de réfuter.

M. de La Ferronnays mourut presque subitement le soir à onze heures, laissant aux amis qu'il avait édifiés par la ferveur de ses dernières années, comme à la famille qui le pleurait, l'exemple de ses vertus, et la consolation d'espérer que Dieu ne l'avait appelé à lui que parce qu'il était mûr pour le ciel.

Habitué depuis longtemps à l'aimer comme un père, je partageais, avec les larmes de tous les siens, les tristes soins qu'imposait cette douloureuse circonstance ; mais le souvenir de Ratisbonne me poursuivait jusqu'auprès du cercueil de mon ami.   

Mardi 18. J'avais passé une partie de la nuit au milieu de cette famille si justement éplorée ; comprenant mieux que personne sa douleur, j'hésitais à me séparer d'elle ; et pourtant une préoccupation inquiète ramenait sans cesse ma pensée sans cesse ma pensée à Ratisbonne, comme si une main invisible m'eût poussé vers lui.

Je ne voulais pas me séparer de ce qui restait ici-bas de mon ami ; je ne pouvais pas éloigner ma pensée de cette jeune âme que je voulais conquérir à ma foi.

Je dis ma lutte intérieure à M. l'abbé G., que la Providence a établi depuis longtemps l'ange gardien et consolateur de la famille Laferronnays. « Allez, me répondit-il, allez, continuez votre œuvre ; c'est vous conformer aux intentions de M. de La Ferronnays, qui a prié avec ardeur pour la conversion de ce jeune homme. »

[…] Me voilà donc de nouveau, courant après Ratisbonne, m'emparant de lui, lui montrant les antiquités religieuses, pour fixer sa pensée sur les vérités catholiques ; mais je parlais en vain. […]  

Jeudi 20 janvier. Ratisbonne n'a point fait un seul pas vers la vérité ; sa volonté est restée la même, son esprit toujours railleur, ses pensées toujours aux choses de la terre, entre vers midi au café de la place d'Espagne pour y lire les journaux ; il y trouve mon beau-frère Edmond Humann, s'entretient avec lui des nouvelles du jour avec un abandon et une légèreté qui excluent l'idée de toute préoccupation grave.

Il est une heure. Je dois prendre quelques arrangements à l'église Saint-André pour la funèbre cérémonie du lendemain. Mais voici Ratisbonne qui descend la Via Condotti ; il viendra avec moi, m'attendra quelques minutes, et nous poursuivrons notre promenade.

Nous entrons à l'église. Ratisbonne apercevant les préparatifs du service, me demande pour qui ils sont destinés. « Pour un ami que je viens de perdre, M. de La Ferronnays, que j'aimais extrêmement. »

Alors il se met à se promener dans la nef ; son regard froid et indifférent semble dire : Cette église est bien laide. Je le laisse du côté de l'épître, à droite d'une petite enceinte disposée pour recevoir le cercueil ; et j'entre dans l'intérieur du couvent.

Je n'avais que quelques mots à dire à l'un des moines : je voulais faire préparer une tribune pour la famille du défunt ; mon absence dure à peine dix à douze minutes. En rentrant dans l'église, je n'aperçois pas d'abord Ratisbonne ; puis je le découvre bientôt agenouillé devant la chapelle de l'Ange Saint Michel.

Je m'approche de lui, je le pousse trois ou quatre fois, avant qu'il s'aperçoive de ma présence. Enfin il tourne vers moi un visage baigné de larmes, joint les mains, et me dit avec une impression impossible à rendre : « Oh ! Comme ce monsieur a prié pour moi ! »

J'étais moi-même stupéfait d'étonnement : je sentais ce qu'on éprouve en présence d'un miracle. Je relève Ratisbonne ; je le guide, je le porte pour ainsi dire hors de l'église ; je lui demande ce qu'il a, où il veut aller. « Conduisez-moi ou vous voudrez, s'écria-t-il ; après ce que j'ai vu, j'obéis. » Je le presse de s'expliquer ; il ne le peut pas : son émotion est trop forte. Il tire de son sein la médaille miraculeuse qu'il couvre de baisers et de larmes.

Je le ramène chez lui, et, malgré mes instances, je ne puis obtenir de lui que des exclamations, entrecoupées de sanglots : « Ah ! Que je suis heureux ! Que Dieu est bon ! Quelle plénitude de grâces et de bonheur ! Que ceux qui ne savent pas, sont à plaindre ! »

Puis il fond en larmes en pensant aux hérétiques et aux mécréants. Enfin il me demande s'il n'est pas fou... « Mais non, s'écrie-t-il, je suis dans mon bon sens ; mon Dieu ! Mon Dieu ! Je ne suis pas fou ! Tout le monde sait bien que je ne suis pas fou. »

Lorsque cette déchirante émotion commence à se calmer, Ratisbonne, avec un visage radieux, je dirai presque transfiguré, me serre dans ses bras, m'embrasse, me demande de le mener chez un confesseur, veut savoir quand il pourra recevoir le baptême sans lequel il ne saurait plus vivre, soupire après le bonheur des martyrs dont il a vu tous les tourments sur les murs de Saint-Étienne.

Il me déclare qu'il ne s'expliquera qu'après en avoir obtenu la permission d'un prêtre : « Car ce que j'ai à dire, ajoute-t-il, je ne dois, je ne puis le dire qu'à genoux. » Je le conduis aussitôt au Gesù près du Père de Villefort, qui l’engage à s’expliquer. Alors Ratisbonne tire sa médaille, l'embrasse, me la montre et s'écrie : « Je l’ai vue ! Je l’ai vue !!! » et son émotion le domine encore.

Mais bientôt plus calme, il peut s'exprimer ; voici ses propres paroles : « J'étais depuis un instant dans l'église, lorsque tout d'un coup, je me suis senti saisi d'un trouble inexprimable. J'ai levé les yeux : tout l'édifice avait disparu à mes regards ; une seule chapelle avait, pour ainsi dire, concentré toute la lumière ; et au milieu de ce rayonnement, a paru debout, sur l'autel, grande, brillante, pleine de majesté et de douceur, la Vierge Marie, telle qu’elle est sur ma médaille.

Une force irrésistible m'a poussé vers elle ; la Sainte Vierge m'a fait signe, de la main, de m’agenouiller ; elle a semblé me dire : C'est bien ! Elle ne m’a point parlé, mais j’ai tout compris. »

Ce court récit, Ratisbonne nous l'avait fait en s'interrompant souvent comme pour respirer et. Maîtriser l’émotion qui l’oppressait. Nous l’écoutions, nous, avec une sainte frayeur mêlée de joie et de reconnaissance, admirant la profondeur des voies de Dieu et les trésors ineffables de sa miséricorde.

Un mot surtout nous avait frappés par sa mystérieuse profondeur : Elle ne m'a point parlé, mais j'ai tout compris. Désormais, en effet, il suffit d'entendre Ratisbonne : la foi catholique s’exhale de son cœur, comme un parfum précieux du vase qui le renferme, mais ne peut le contenir. Il parle de la présence réelle, comme un homme qui la croit de toutes les forces de son âme : c'est encore trop peu dire, comme un homme qui la sent. 

En quittant le Père de Villefort, nous allâmes rendre grâces à Dieu, d’abord à Sainte-Marie-Majeure, la chère basilique de la Vierge, puis à Saint-Pierre. 

Impossible de rendre les transports de Ratisbonne lorsqu’il se trouva dans ces églises. « Ah ! me disait-il en me pressant les mains, je comprends maintenant l’amour des catholiques pour leurs églises, et la piété qui les porte à les orner et à les embellir !...

Comme on est bien ici l’on voudrait n'en jamais sortir... Ce n’est plus la terre : c’est presque le ciel. » Auprès de l'autel du Très-Saint-Sacrement, la présence réelle de la Divinité l’écrasait à tel point, qu’il allait perdre connaissance s'il ne se fût éloigné aussitôt, tant il lui paraissait horrible d’être en présence du Dieu vivant, avec la tache originelle. Il alla se réfugier dans la chapelle de la Sainte Vierge.

Ici, me dit-il, je ne puis pas avoir peur : je sens que je suis protégé par une miséricorde immense.

Il pria avec la plus grande ferveur auprès du tombeau des Saints-Apôtres. L’histoire de la conversion de Saint Paul que je lui racontai, lui fit encore verser d’abondantes larmes. (Baron Marie-Théodore de Bussières,

Relation de la conversion de M. A.-M. Ratisbonne, suivie de la lettre de M. A.-M. Ratisbonne sur sa conversion. Édition augmentée du décret de Rome constatant ladite conversion miraculeuse, Paris, P. J. Camus, 1842)

Sources documentaires
- Bussières Marie Théodore Renouard, baron de, Relation authentique de la conversion de Marie-Alphonse Ratisbonne, 17 février 1842. 
- Bussières, Marie Théodore Renouard, baron de, Le converti de la médaille miraculeuse : Alphonse Ratisbonne, Paris, rééd. Pierre Téqui, 1998, 96 p. 
- Guitton Jean, La Conversion de Ratisbonne, Wesmael-Charlier, 1964. 
- Laurentin René, Alphonse de Ratisbonne, vie authentique, 2 vol., F. X. de Guibert, 1980 et 1993. 
- Mondésert Claude s.j., Théodore et Marie-Alphonse Ratisbonne, 3 vol. 
- Ratisbonne Marie-Alphonse, Lettre à M. Dufriche-Desgenettes, 12 avril 1842. 
- Ratisbonne Théodore, Mes souvenirs, Sources de Sion, Presses monastiques, rééd. 1966.
- Sœur M. Carmelle, Notre-Dame de Sion, L’évènement du 20 janvier 1842 et Marie Alphonse Ratisbonne, Sources de Sion, 1977.

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