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9 juin 2019 7 09 /06 /juin /2019 22:56
Le don des langues

C’est une histoire étrange. Une histoire de pentecôte, mes amis.

Dans un minuscule village des Pyrénées, un vieil homme n’avait jamais parlé que sa langue, celle du pays. Un occitan gascon que l’on parle dans le Luchonnais.

J’avais peut-être treize ans la première fois que je l’ai vu et quand il m’invita sans un mot à venir passer des heures dans les montagnes avec lui.

Des mois et quelques années avec lui sans pouvoir se parler. Il me montrait des fleurs, des traces d’animaux, des arbres, des nuages dans le ciel, et nous marchions en silence avec le sentiment pourtant de partager quelque chose.

Il me semble qu’on se comprenait. Sans le savoir, nous avions tous les deux un langage capable de signifier sans déclarer, sans dire. Une langue avant les langues.

Les années ont passé (si vite), et avec elles est venu peu à peu le désir de comprendre la langue de l’autre. Et c’est lui, au détour d’un chemin escarpé, un été à la tombée du jour, quand nous redescendions d’un col d’estive où paissaient ses brebis, qui a prononcé pour moi ses premiers mots en français.

Il voulait savoir si je reviendrais l’année prochaine. Oh mes amis, je ne suis jamais revenu, la vie m’a emporté.

Mais lui m’a laissé ainsi un enseignement formidable : parler la langue de l’autre, même si peu, si maladroitement, c’était appeler à une communauté humaine manquante et désirée.

Parler les langues de chacun, nous n’en sommes pas forcément capables en entrant dans la vie.

Il nous faut passer souvent par des incompréhensions, des silences parfois coupables ou terrifiants, des regrets, un désir de rencontre et d’échange inassouvi.

C’est aussi cela grandir : éprouver le désir de comprendre autrui et de se faire comprendre de lui. Je veux dire, mes amis, qu’il s’agit de l’hospitalité que nous accordons à d’autres vies et d’autres paroles que nous.

Apprendre la langue d’autrui, ou traduire, c’est le mouvement même de la vie spirituelle : répondre au désir de se faire comprendre d’autrui et de le comprendre.

Et dans ce désir de parler la langue de l’autre, il y a au fond une pentecôte : la compréhension de la Parole traverse nécessairement les autres.

Pour accéder à mon propre désir de dire, d’échanger, de parler, je dois faire ce chemin à travers d’autres langues.

Pour être compris et se comprendre, pour comprendre les autres, je dois laisser cette force spirituelle (pneuma en grec, souffle, vent, esprit) me traverser, ce vent qui ouvre les bouches, qui descelle les lèvres, comme les cœurs.

Toute pentecôte est ce qui nous conduit à reconnaître dans la dispersion, l’altérité, l’épreuve même de l’incompréhension, la grâce d’avoir à dire et entendre, et de se faire entendre.

C’est aussi quitter sa mère, en quelque sorte. Pouvoir exprimer en dehors de sa langue maternelle ce qui vient d’une autre mère, d’un autre engendrement charnel, spirituel.

Que les langues intimes, maternelles, puissent s’ouvrir à l’autre de l’autre mère, cela, mes amis, s’appelle culture.

« Des langues comme des langues de feu leur sont apparues séparées les unes des autres et se sont posées sur chacun d’entre eux.

Et tous ont été remplis du Souffle saint et se sont mis à parler dans des langues autres (heteros, différentes) ce que le Souffle leur donnait de dire » (Actes 2, 3-4).

Eux-mêmes accueillant ce vent, ce souffle d’ouverture en eux, ont parlé des langues différentes, autres, pour parvenir à exprimer ce que ce souffle d’ouverture leur permettait de découvrir.

Est-ce ainsi que m’est venu le désir de traduire ? Cette curiosité pour les autres langues ?

Il n’y a pas pour moi de langue sacrée. Ce qui est sacré, c’est-à-dire distinct, lointain et désirable, c’est la marque de l’Autre. Cette cicatrice qui témoigne d’une unité rêvée dans la différence, et que chaque langue réalise quand elle s’ouvre à d’autres langues.

Le récit des Actes retourne littéralement celui de Babel. La tentation de Babel de ne parler tous qu’une seule langue est en réalité celle de ne parler tous que d’une seule bouche, d’une seule voix, d’un seul bord (saphah, en hébreu dans le récit biblique, qui signifie lèvre, parole, rivage, rive, bord, côté, fil, frontière, reliure…).

La Pentecôte dissout le fantasme d’une seule langue, d’un seul rivage d’où parler ensemble, fantasme totalitaire d’obéissance collective, de transparence absolue les uns aux autres, d’un même lieu d’oppression gigantesque, défiant le cosmos, et qui ne peut conduire qu’à l’effondrement.

Qu’il y ait d’autres langues nous appelle à l’importance de l’acte de la traduction dans la vie d’un sujet ou d’une communauté, au cœur d’une existence qui s’avoue et qui se cherche, et tente de s’exprimer comme vie à vivre en s’expatriant un temps dans la langue et l’œuvre d’autres vies, d’autres cultures. Je ne suis pas retourné dans les montagnes.

Mais je sais qu’une part de moi-même y demeure. Et toute ma vie se souvient encore de ce don que me fit l’autre de ma propre langue.

Frédéric Boyer

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