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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 22:55
A Pâques au Mont-Saint-Michel, les cloches s'envolent à travers la baie

Une petite quinzaine de confinés vivent au Mont-Saint-Michel déserté par les touristes. Le curé de la paroisse a célébré, seul, sans assistance, sa messe pascale.
 

 

A Pâques au Mont-Saint-Michel, les cloches de Riton «s'envolent à travers la baie»
 

Il n’y a guère que les cris stridents des mouettes à déchirer l’intense silence qui s’est abattu sur le Mont-Saint-Michel et sa baie.

L’autre jour, les gendarmes ont confié à Henri Gesmier, figure locale et curé du lieu, avoir croisé une seule voiture sur plus d’une vingtaine de kilomètres. «Ils ne l’ont pas même pas arrêtée pour la contrôler», raconte le prêtre, surnommé «Riton» à l’unanimité par ceux qui le fréquentent.

A Beauvoir, l’ultime village avant le Mont, les hôtels ont fermé, créant l’étrange impression que les vivants ont déjà tous quitté ce monde.

Un vol rasant de canards sauvages traverse le ciel. Et dans la rue principale du Mont, un pigeon se dandine langoureusement, narguant les restaurants et les magasins de souvenirs, obstinément clos.

Saute au nez une odeur entêtante de fiente d’oiseaux qui sont devenus les maîtres du lieu. Le site, l’un des plus visités de France avec ses 2,5 millions de touristes annuels, a pris des allures de village fantôme. Ou si l’on préfère d’un décor magique de cinéma digne des studios de Cinecittà.

Pour briser ce troublant calme, outre les mouettes, il y a aussi les cloches de Riton.

Depuis le confinement, côté carillonnage, ce curé hors norme, s’en donne à cœur joie. Surtout ce dimanche de Pâques. A peine arrivé à sa sacristie, il fait sonner ses cloches : «Il faut bien rappeler qu’il y a encore ici des vivants.

Et puis, elles ne dérangent personne en ce moment.» Alors Riton envoie le son. Plusieurs fois par jour même. A des horaires un peu fantasques. Sauf à 20 heures pour saluer les mérites des soignants et de tous ceux qui continuent leur labeur.

En ces temps d’épidémie, le curé s’est créé ses rites. «Je fais aussi sonner un glas, tous les jours. A la mémoire de ceux qui sont partis sans que leurs proches ne puissent leur dire leur au revoir. Mes cloches, rien ne les empêchent de voler, de s’envoler à travers la baie.» Il y a du poète chez ce curé-là.

«Si j’ai la flemme de descendre à l’église, c’est Jean-Yves qui s’en charge», précise le prêtre, ancien éducateur pendant trente ans à la prison de Fleury-Mérogis et qui a pris sa retraite au pays de ses racines. Jean-Yves ?

C’est le voisin qui dresse la tête au-dessus de la haie d’un jardin de poche. Avec son épouse, ils sont les derniers des Mohicans, les derniers habitants du Mont-Saint-Michel à vivre ici à l’année.

D’arrache-pied, ils se battent pour que leur maison de famille ne devienne pas un commerce. Depuis belle lurette, les tenanciers de restaurants, de petits musées privés ou de magasins de souvenirs viennent au Mont-Saint-Michel comme à leur bureau.

Père Henri dit «Riton», le curé de la paroisse. Photo Edouard Caupeil pour Libération

Sur l’îlot, il n’y a qu’une quinzaine de confinés, si l’on compte les moines et les moniales, reclus, grâce à une convention avec l’Etat dans une petite portion de l’abbaye.

«Nous, on ne se plaint pas du confinement», reconnaît Jean-Yves. Riton, non plus : «Le Mont, c’est mon jardin. Rien n’est jamais pareil ici… Il y a les marées.»

Et puis surtout, pour lui, ici «c’est un lieu de transcendance» où il se sent relier à des générations de bâtisseurs.

De son presbytère à l’église, Riton n’a guère que deux cents mètres. Mais il faut les descendre. A 70 ans, le curé, coiffé d’une queue-de-cheval, plutôt sel que poivre, a ses coquetteries, ne veut pas être pris en photo avec sa béquille.

Ce dimanche de Pâques, il célèbre sa messe, seul, en milieu d’après-midi, dans la jolie église paroissiale, devenue sanctuaire des pèlerins depuis que l’Etat a, au XIXe siècle,  fait de l’abbaye un monument historique.

Pendant le confinement, il voulait être au Mont : «Saint Michel, c’est celui qui combat contre le mal, contre le dragon qui fait si peur aux enfants.

Ce virus, c’est un mal invisible.» Juste avant sa messe, Riton a la visite impromptue des moines et des moniales de l’abbaye, venus lui apporter des chocolats.

Chez eux, tout le monde va bien. «Le virus peut être caché quelque part», lâche un énigmatique Riton. On ne sait si c’est du lard ou du cochon.

En matière de «mal», le prêtre en connaît sans doute un bout. Depuis cinq ans, il est l’exorciste du diocèse. «J’écoute seulement ce que l’on me dit et je transmets», confie-t-il.

Dans sa sacristie, le prêtre passe une étole jaune par-dessus son aube blanche. C’est sobre. Un calice est posé sur le petit autel. Et trois lumignons, vert, jaune et rouge. Il chante un Kyrie Eleison. Plutôt joliment.

Dans l’église déserte, la voix de Riton porte. A l’ambon, il lit les textes évangéliques. Comme s’il le faisait devant une assemblée. Puis s’assied et médite.

Ce jour de Pâques, il est question d’un mort, le Christ qui revient à la vie… Pour être un peu moins seul peut-être, le curé met de temps en temps un CD dont les chants emplissent le petit sanctuaire. Que les cris des mouettes, une fois encore, accompagnent…

Bernadette Sauvaget envoyée spéciale au Mont-Saint-Michel (Manche)

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