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14 juin 2020 7 14 /06 /juin /2020 22:58

Quelle est la part de mon mérite et de ma liberté personnelle dans le cours de mon existence ? Comment comprendre la Providence, cette collaboration spirituelle entre Dieu et l’homme aux contours si mystérieux ?

«C’est vraiment Dieu qui m’a guidé là. »« J’ai compris que cette épreuve m’avait été envoyée pour approfondir ma foi. »

Chez les croyants, l’usage de ces formules est fréquent, comme une reconnaissance, souvent émue, de la présence tangible de Dieu dans leur existence. Elles évoquent l’expérience de foi – parfois sensible – d’une personne, de l’accomplissement du dessein de Dieu pour elle.

Des portes qui s’ouvrent pour un projet qui paraissait à première vue infaisable. Des consolations qui viennent et même du sens qui émerge au creux d’épreuves cruelles. Mais, passé ce cercle « d’initiés », ces interprétations de foi dans le déroulement des événements risquent de faire se lever quelques sourcils.

Croire en Dieu ? Passe encore. Mais croire en la « Providence », mot jadis intégré au vocabulaire courant et désormais exclusivement relégué au registre chrétien, peut apparaître, dans une société sécularisée, comme un recours au langage du magique et de l’autosuggestion.

Même dans l’Église, l’utilisation du terme se raréfie. « Vous n’entendrez jamais un sermon à ce sujet dans une église », s’agace le père Pierre Descouvemont, prêtre du diocèse de Cambrai, auteur d’un ouvrage sur la Providence (1). « Pour les cultures modernes, l’action divine apparaît désormais comme datée, ça évoque des affaires anciennes », reconnaît le père François Euvé, rédacteur en chef de la revue jésuite Études.

Les raisons sont multiples. Pour partie, l’histoire contemporaine, particulièrement la barbarie du XXe siècle, la chute des grands récits et la crise écologique que nous affrontons ont affaibli la conviction que Dieu maîtrise le cours de l’histoire.

Et cette perte de foi se répercute à l’échelle du croyant. Si bien que, désormais, la Providence peine à se frayer un chemin dans les cœurs. Pourtant, dans cette affirmation que « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment » (Rm 8, 28), se joue notre authentique rapport à Dieu.

Comment pensons-nous qu’Il agit dans nos vies et répond à nos prières ? Selon le Catéchisme de l’Église catholique, « le témoignage de l’Écriture est unanime : la sollicitude de la divine providence est concrète et immédiate, elle prend soin de tout, des moindres petites choses jusqu’aux grands événements du monde et de l’histoire. »

Croire à l’action de la Providence dans nos vies, c’est se heurter à deux immenses paradoxes : d’abord, l’énigme du mal permis par un Dieu dont la volonté est, nous le croyons, toujours parfaite. Il faut aussi se résoudre à admettre la coexistence de notre libre arbitre avec la souveraineté absolue de Dieu sur nos vies.

Deux apories qui ont donné lieu à nombre de disputes théologiques au cours de l’histoire, entre les tenants d’un providentialisme confinant à la prédestination des êtres et ceux qu’on pourrait ranger du côté des « pélégianistes ».

Ces derniers postulant que l’homme peut accéder au salut avec ses mérites propres, sans la grâce de Dieu. Dans son exhortation apostolique Gaudete et exsultate (mars 2018), le pape François désigne cette doctrine comme un des subtils ennemis contemporains de la sainteté.

Car, dans la vie d’un croyant, ces mauvaises compréhensions de la Providence peuvent bien jouer un rôle démobilisateur. Comment se motiver à porter des projets quand l’on pense que tout est joué d’avance, le succès comme l’échec ?

Ou, à l’inverse, comment comprendre la sollicitude de Dieu pour nous sans croire que l’on peut compter sur ses réponses à nos prières et son aide dans nos vies ? « Il y a cette tension inhérente à toute existence chrétienne qui est de se glorifier ou se mépriser à tort », soupire le père jésuite Paul Valadier.

Or, tout vient en même temps de Dieu et de l’homme. « Je me rapproche du dessein de Dieu pour moi quand je mets en œuvre les talents qu’il m’a confiés. C’est dans cette collaboration, cette synergie que la Providence s’incarne », détaille-t-il.

Si la parabole des talents peut résoudre la question de la réussite, elle peine pourtant à répondre à celle des drames qui peuvent nous frapper.

« La grande difficulté pour un prêtre, c’est de parler de la Providence aux fidèles sans tomber dans le systématisme », expose le père Descouvemont.

« Si je suis aumônier d’hôpital, il est évident que je ne vais pas dire aux malades que c’est la Providence qui les a cloués au lit et qu’ils y découvriront forcément un sens ici-bas. Je crois que ce qu’il faut toujours rappeler sur ce sujet, c’est que Jésus lui-même a eu du mal à affronter la volonté de Dieu, s’émeut-il.

Le Christ a ressenti de la frayeur et de l’angoisse avant sa crucifixion, il dit qu’il ne veut pas monter au Calvaire. Mais il n’est pas descendu de sa croix. Accepter la Providence, c’est le sommet de la vie chrétienne. »

De là à dire que le sublime dans la foi se nomme « résignation » devant les épreuves de la vie, il n’y aurait qu’un pas. Et pourtant, c’est l’exact opposé que nous enseigne la tradition chrétienne.

Si les récits de la Bible ne manquent pas de figures, modèles d’abandon dans la confiance à Dieu, ces mêmes personnages sont également en proie à des luttes spirituelles intenses. Job ou Abraham en sont les exemples les plus connus.

Les Écritures exigent bien de chaque chrétien qu’il participe à la révolte pour que le péché du monde soit combattu. C’est donc dans le Christ et sa croix qu’il faut toujours continuer à chercher le mystère de la Providence.

« La croix est le signe que Dieu n’agit pas d’abord à coups de miracles, en empêchant les échecs et en effaçant les blessures. Elle indique que l’Évangile de Dieu aide plutôt à assumer le mal et les épreuves de la vie lorsqu’ils sont inéluctables.

La providence divine s’exerce à un niveau plus profond, celui du lien qui nous attache à la vie de Dieu et à son Royaume », explique le théologien Jacques Lison dans son ouvrage Dieu intervient-il vraiment ? (2).

« Ce qui est envoyé par Dieu n’est pas l’épreuve qui nous assaille mais, en elle, l’Esprit qui nous pousse à nous laisser nous unir au crucifié », précise encore Jean-Baptiste Lecuit (3), théologien carme.

À cet égard, l’enseignement chrétien nous indique qu’il faut sans cesse travailler à accueillir l’Esprit et la grâce de Dieu, notamment à travers la prière et la méditation des Évangiles. Ainsi, résume le père Descouvemont, « car rien n’est écrit à l’avance, Dieu est toujours en train de nous créer par une parole d’amour ».

Héloïse de Neuville

Repères
Deux ennemis subtils de la sainteté

Dans le second chapitre de son exhortation apostolique Gaudete et exsultate (mars 2018) sur l’appel à la sainteté dans le monde actuel, le pape François désigne deux ennemis subtils de la sainteté : le gnosticisme et le pélagianisme. Ces deux dérives se caractérisent par une spiritualité désincarnée, due à une mauvaise interprétation de la grâce de Dieu dans nos vies.

Le gnosticisme désigne la croyance selon laquelle l’accumulation de connaissances spirituelles pourrait permettre d’apprivoiser le mystère de Dieu. Le risque est d’oublier dans sa vie de chrétien la valeur première de la charité.

Le pélagianisme attribue à la volonté humaine la capacité d’obtenir son salut grâce à ses bonnes actions, en se passant de la grâce de Dieu. Se croyant en mesure de mener une vie morale par ses propres forces, le croyant se dispense de prière et se coupe d’une relation vivante à Dieu.

(1) Peut-on croire à la Providence ? Éditions de l’Emmanuel, 2007.

(2) Éditions Novalis, 2006.

(3) L’épreuve de la providence. Plan infaillible ou liberté qui se risque ?, Recherches de science religieuse (2018).

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