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18 août 2020 2 18 /08 /août /2020 19:02

A lire le cycle de Doon de Mayence, on en rabat sur l’impression première que pouvait laisser la magnifique préface de Giono à l’œuvre de Machiavel, dans l’édition de la Pléiade.

Giono parle d’une Renaissance qui s’efforce « de voir les choses telles qu’elles sont et non plus à travers l’illusion chrétienne ».  

Au Moyen Âge les fées, les sortilèges, la morale chevaleresque et pour finir la religion. À la Renaissance, et à notre époque après elle, le réalisme, et ces vessies qu’on prend pour ce qu’elles sont et non pour des lanternes (1).

Les aventures de Girart ne montrent malheureusement rien de tel. Le réalisme le plus plat, le plus cru, le plus vif est partout, et c’est plutôt la politique au sens où Machiavel la prend qui se révèle illusoire.

Loin d’y ressembler à un conte pour enfants, la religion, dans ses personnages mêmes, n’y est que l’expression d’une conscience sans cesse mise en péril, et l’incarnation de la nostalgie du bien.

Les héros la piétinent comme s’ils voulaient se débarrasser d’un remords, et Girart, après avoir assassiné les habitants de Montbrun, incendie et pille l’abbaye de Vaucouleurs, où les chevaliers fidèles au roi se sont réfugiés, sans souci de la tradition de l’asile et sans faire aucun quartier.

Nous sommes loin de la niaiserie idéaliste ou préromantique que Giono prête aux auteurs médiévaux, et cette saga de meurtres et de retournements évoque plutôt le proverbe afghan : « La terre est dure, le ciel est loin ». 

Si le ciel se rapproche parfois, c’est en prenant la forme du plus fragile, du plus démuni des êtres, comme cet ermite chez lequel Girart se réfugie après la bataille de Châtillon-sur-Seine, et qui essaie en vain de l’amener au pardon des offenses.

C’est le doute, non la foi, qui accompagne Girart jusqu’à la fin. Il doutera même, avant de s’ensevelir avec elle dans la retraite, de la vertu de sa femme, qui pourtant l’a accompagné dans tous ses combats.

Car la seule religion qui vaille est celle du monastère, la religion de l’ensevelissement qui ne se laisse pas voir. Ses agents invisibles soutiennent les efforts de ceux qui sont exposés au mal ou, pour leur malheur, transformés par lui. Comme dans nombre de chansons de geste, la sainteté n’est pas représentée ici par les grands saints des statues et des vitraux.

C’était d’ailleurs le début de la chrétienté, et leur nombre n’était pas si grand. Simon, Jude, Nicolas sont des êtres de pierre ou de bois qui décorent les dessus-de-porte ou accompagnent les processions. Les véritables saints, ce sont les saints utiles et ceux-là sont inconnus, à l’image de l’ermite qui sermonne en vain Girart.

Mais sa vraie fonction n’est pas de sermonner, elle est d’intercéder. Il ne sera pas élevé à ce qu’on nomme la gloire des autels, et peut-être les saints pensent-ils, à l’instar de Tauler, que toute gloire, y compris celle des autels, est mauvaise à cause de la vanité dont elle est faite, ou qui y demeure malgré tout.

De nos jours, écrit Jean Guitton, ce sont les agents de l’histoire visible qui sont canonisés. On oublie les autres, cette masse inconnue qui soutient le monde et l’empêche de disparaître sous le poids de ses fautes en se disposant, en chacun des atomes qui la composent, au service de ce Royaume qu’on ne voit pas, qui est, croit-on, déjà au milieu de nous tout en restant à venir.

Le Moyen Âge prisait l’anonymat. Ce n’était pas seulement par goût de la modestie, voire de l’humilité. On y était sans doute plus convaincu que l’homme qui se montre perd sa réalité dans l’instant où il se montre. Que ce qu’il donne à voir, même avec talent, n’est qu’une statue peinte, une représentation diversement habile des passions qui le défigurent, mais ne le constituent aucunement dans son être.

Que le seul nom qui vaille est le nom de baptême et qu’il suffit que ce nom-là soit connu du Dieu dont on recherche l’amitié. Cette recherche étant la seule qui vaille, et parce qu’elle fait de nous leurs frères, le maître de Wittingau ou celui de Schöppingen nous sont plus proches dans leur effacement volontaire que tous ces papillons avides de lumière que le XVIIIe siècle a créés, et qui, phares de la condition humaine, sont devenus lanternes, puis quinquets, enfin simples guirlandes de faible prix, dans l’indifférence générale. Les maîtres anonymes évoquent Noël et le temps de l’Avent, et pas seulement à cause de leurs noms de villages fumant, paisibles, au bord de forêts obscures, mais parce qu’ils semblent avoir compris ce que nous avons oublié, qu’il faut se perdre pour se sauver – et d’abord se perdre de vue.

Girart de Châtillon nous est connu aussi par un artiste anonyme, « le maître du Girart de Châtillon ». L’artiste était, semble-t-il, enlumineur du duc de Bourgogne puis de Charles le Téméraire, ayant été formé à Paris et à Bruges. Sa manière est en effet flamande, et annonce celle d’un autre anonyme, le « maître du carnet d’esquisses de Budapest », par son apparente simplicité, et la profondeur iconique de ses intentions.

Un fil ténu le relie ainsi à Nicolas Czinober, ce Hongrois auquel l’abbé Pierre avait demandé de dessiner les pauvres de Paris au cours de l’hiver 1954, et dont le trait immobile et moral suggère un enseignement caché.

Le maître du Girart a également illustré un « miroir d’humilité », sur des sermons de saint Augustin, et pour Philippe le Bon une « composition de la sainte Écriture » au titre superbe de Cy nous dit. Par la juxtaposition des lettres et de l’image se produit un étrange renversement, où nous sommes lus, pouvons-nous croire, par le livre, et percés à jour en même temps qu’instruits.

C’est d’ailleurs le même esprit que l’on retrouvera plus tard dans les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, et la même émotion nous saisit lorsque nous considérons à la fois, dans le même temps, une lithographie de Max Ernst et le titre énigmatique que le peintre lui a donné.

Le livre est conservé au musée royal de Vienne. Bagramko l’avait vu avant d’arriver en France, en traversant une Autriche démembrée, ruinée par la guerre. Il le décrit dans Ma source la Seine. Sur l’une des pages on voit la Seine et la colline de Châtillon entourée de forêts profondes, et, perché dans un arbre, un gentilhomme vêtu de vert qui semble leur appartenir.

Il est coiffé à la mode de ce temps et contemple trois cerfs qui s’ébattent et lui évoquent la mystérieuse trinité de Mambré aussi bien que la folie d’un roi de France.

C’est ainsi qu’après lui je remonte la Seine, sans plus de perspective que n’en avait le maître inconnu, soucieux d’embrasser tous les plans d’un seul regard, et de goûter la simple odeur du temps. Si le passé m’a fait une seconde nature, je n’y puis rien.

François Sureau
pérégrination érudite et onirique au fil du fleuve Seine

1. Avec plus de finesse, plus d’ambiguïté aussi, Pierre Gascar reprend la même chanson dans son Bal des Ardents, mais pour dire paradoxalement « la revanche de l’imagination, de la liberté intérieure, dans un monde aux structures inflexibles, auxquelles la bourgeoisie substituera le carcan de son rationalisme ».

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