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10 novembre 2020 2 10 /11 /novembre /2020 20:36

À l’heure où des terroristes tuent pour « venger le prophète Mohammed », retour sur une figure souvent idéalisée.

Que représente Mohammed pour les musulmans ?

Ni saint ni Dieu, Mohammed (le « Loué », le « Glorifié ») est d’abord, dans l’islam, un messager, que Dieu a choisi pour lui révéler son message. Celui-ci, révélé à ce fils d’orphelin des environs de La Mecque à partir de 610 par la voix de l’archange Gabriel, peut se résumer en une phrase : « Il n’y a de dieu que Dieu – Allah, le Dieu Unique – et Mohammed est son Prophète. »

Loin d’être le vecteur passif de la révélation coranique, le Prophète la traduit dans sa propre vie. « En mettant en œuvre ce que Dieu attend des hommes, par exemple sur la manière de prier, Mohammed est la clé de lecture du Coran, celui qui permet aux musulmans d’en comprendre les versets abscons », explique le dominicain Emmanuel Pisani, théologien et islamologue.

La tradition musulmane le dote d’innombrables qualités : bonté, droiture, équilibre… Mohammed serait-il parfait ? « C’est un exemple humain accessible, avec ses faiblesses et ses qualités, nuance l’imam de Bordeaux Tareq Oubrou. Il n’est pas infaillible par lui-même, mais il est “infaillibilisé” par la révélation. » 

Emmanuel Pisani ajoute toutefois : « Entre le XIe et le XIVe siècle, la tradition en a fait un homme sans péché. Non seulement il transmet le message de manière infaillible, mais il est devenu un modèle en tout. Les musulmans voient aussi en lui leur intercesseur pour le jour du jugement. »

Qu’en dit le Coran ?

Mis par écrit une cinquantaine d’années après la mort de Mohammed en 632, le Coran le désigne comme le dernier des prophètes (après Adam, Moïse, David ou encore Jésus) sans le « sacraliser » outre mesure. Il est d’ailleurs souvent écrit à son propos : « Dis : Je ne suis qu’un être humain comme vous, sauf que je reçois une révélation. »

Sur sa vie, le Coran n’est guère prolixe : il indique que Mohammed est orphelin de père (93,6), qu’il n’a pas eu de fils qui lui survive (108,3) et qu’il appartient à un clan tribal en déclin (94,4).

Déjà handicapé par son statut social, il sera banni de La Mecque quelques années plus tard, en 622 : son message mais aussi sa personne seront rejetés par les Mecquois, qui le considéreront comme un être « ensorcelé » et un « raconteur de fables ».

Tout en relayant ces critiques, le Coran érige Mohammed en modèle : « Vous avez, dans le Prophète de Dieu, un excellent modèle (à suivre) pour celui qui espère en Dieu » (33,21). La nature de ce modèle n’est pas précisée, mais le Coran justifie ainsi théologiquement tout le corpus postérieur, qui se chargera d’étoffer considérablement sa biographie.

Comment la tradition musulmane l’a-t-elle « sacralisé » ?

Outre le Coran, deux sources majeures peuvent nous renseigner sur Mohammed : la sîra (biographie du Prophète) et la sunna (recueil des hadiths, les actes et paroles du Prophète).

Toute la question est celle de la valeur historique de ces textes, transmis oralement pendant plus d’un siècle avant d’être mis par écrit à partir de 780, sous la dynastie des Abbassides. « Pour se légitimer politiquement, les Abbassides ont sacralisé la figure de Mohammed, auquel ils étaient apparentés par son oncle, et l’ont utilisée contre ses descendants directs (qui deviendront plus tard les chiites, NDLR)explique l’historienne Jacqueline Chabbi (1). Le Prophète devient alors un modèle d’identification. »

Marquée par la fin du système tribal, cette époque voit aussi une certaine expansion territoriale de l’islam et donc l’apparition de débats théologiques avec les chrétiens, prompts à critiquer la vie « déréglée » de Mohammed pour mieux exalter la pureté de Jésus. 

« En réac­tion, et comme par un effet de miroir, la tradition musulmane a fait de Mohammed un saint, qui accomplit des miracles, guérit des malades et peut même multiplier la nourriture », explique le dominicain Emmanuel Pisani. La mention dans la tradition musulmane de ses nombreuses épouses dont une fillette de 9 ans, même si elle n’est pas attestée historiquement, a contribué à la « légende noire » du Prophète dans l’Occident chrétien dès le VIIIe siècle.

Est-il vraiment interdit de le représenter ?

Le Coran ne formule aucune interdiction concernant la représentation du Prophète – tout simplement parce que la question ne se pose pas dans la péninsule arabique à l’époque, où rien n’est mis en images. Mais le culte des idoles, lui, est sévèrement condamné.

« Pour ne pas risquer de tomber dans l’idolâtrie, les images du Prophète furent peu à peu proscrites dans les lieux de culte, comme cela fut le cas dans le judaïsme et le christianisme, qui a lui aussi connu des périodes iconoclastes, explique John Tolan, qui enseigne l’histoire à l’université de Nantes (2). 

En revanche, à l’extérieur des mosquées, et notamment dans les manuscrits, une riche iconographie s’est développée à partir du XIIIe siècle. L’interdiction de représenter le Prophète ne date que du XXe siècle, et a été émise dans les milieux salafistes. » 

Cette iconographie avant tout narrative fut particulièrement riche en Perse – et encore aujourd’hui, certains Iraniens arborent chez eux des portraits du Prophète. À partir du XVIe siècle, Mohammed est souvent représenté le visage couvert d’un voile blanc ou entouré d’une flamme, en signe de sacralité.

Pourquoi se moquer du Prophète est-il si sensible ?

« Plus le Prophète est idéalisé, plus les critiques qui lui sont portées deviennent inaudibles, estime Emmanuel Pisani. Or l’attachement affectif des musulmans à la figure de Mohammed est très important, parce qu’il est la clé du Coran, et celui qui intercédera pour le salut. Au Moyen Âge comme à l’époque des Lumières, cette question était déjà tendue. »

Pourtant, selon la tradition musulmane, Mohammed recevait des critiques et savait y répondre avec ironie. « Quand, passant dans les rues de La Mecque, il se faisait appeler ”Dammâm” qui veut dire “l’homme indésirable et laid”, il répondait à ses compagnons – qui ne comprenaient pas pourquoi il ne se défendait pas – qu’il n’était pas cet “homme indésirable et laid” mais que son nom est Mohammed. Le prophète avait de l’humour ! », sourit Tareq Oubrou.

Si la tradition relaie de telles insultes à l’égard de Mohammed, c’est avant tout pour rappeler que celles-ci seront punies par Dieu, qui aura toujours le dernier mot. Ainsi lit-on dans le Coran : « Un châtiment douloureux est réservé à ceux qui attaquent le Prophète » (9,61). Un verset que les terroristes ont vraisemblablement pris personnellement, quand tous les exégètes s’accordent à dire que seul Dieu pourrait être l’auteur d’un tel « châtiment ».

(1) Dieu de la Bible, Dieu du Coran, avec Thomas Römer et Jean-Louis Schlegel, Seuil, 2020, 304 p., 22 €.

(2) Mahomet l’Européen, Albin Michel, 2018, 448 p., 24,50 €.

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