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13 août 2022 6 13 /08 /août /2022 19:30

Hannah Arendt, la juive athée, confessait sa reconnaissance à l’égard de la tradition qui nous a légué ces quatre mots : Puer natus nobis est. Mis ensemble, ils forment une phrase étrange : « Un enfant nous est né. »

 La forme syntaxique étonne. Elle fait de la naissance de l’enfant, du don de la vie, un cadeau d’abord pour celles et ceux qui l’entourent de leurs soins.

Un enfant est né, et c’est  l’affaire de tous. 

« Un enfant nous est né » : le « nous » semble naître de l’enfant qui vient de naître.

Ce n’est pas un être humain de plus sur terre, c’est l’appel lancé alentour à empêcher Hérode de mettre la main dessus.

Un enfant est né, et chacun peut y reconnaître son enfant. Il est celui qu’on n’a peut-être pas eu mais que, sous nos habits d’adulte, on n’a jamais cessé d’être – cette part de nous, rebelle et joueuse, prompte à croire que le meilleur est là, à portée de ce jour.

Il y a trois jours, une fille nous est née. Ses parents, nos amis, l’ont appelée Aurore.

Ils lui ont donné le nom de cette décision du ciel, après qu’il enfila son aube, de rendre à la terre ses couleurs, d’en réveiller les habitants, de les inviter à préférer, à nos lumières artificielles, la lueur matinale.

Aurore est le nom de l’espérance : au plus fort des ténèbres, la nuit, doucement, cède le pas.

C’est si doux qu’on dirait qu’elle n’attendait que cela : la nuit, et avec elle toutes nos heures obscures, n’est peut-être que la patience du jour, le passage obligé de l’un vers l’autre afin qu’un matin soit à nouveau possible.

Le soleil est là, à flanc de planète. Alchimiste, il fait, avec la pierre noire de la nuit, de l’or. Et puis de l’or encore, de l’or partout, lumière se réfléchissant sur les vitres des maisons, se répercutant dans le chant des moineaux : aurore, « or-or ».

Mais l’aurore n’est pas encore le jour. Le soleil efface les étoiles une à une, il n’éblouit encore personne.

Il rend toute chose visible sans l’être lui-même, pour le moment.

L’aurore est une promesse que tout à coup le jour tient : les premiers rayons atteignent les arbres et allument les façades.

Je suis toujours étonné qu’un spectacle si beau soit aussi silencieux. L’orage, magnifique, tonne.

Nos fêtes sont chantantes, voire bruyantes.

Le jour, lui, se lève à pas de velours. La mécanique céleste est sans frottement.

On pourrait imaginer, pour le lever du jour, l’ouverture de l’Also sprach Zarathustra de Strauss. Mais non.

C’est, tout au plus, le concert des oiseaux.

C’est ainsi que viendra le Dernier Jour : à pas de colombe, sans faire de bruit.

Tout à coup, mais sans à-coup, le mal sera vaincu, la peur loin derrière nous. Enlevé, ce poids de soucis sur nos poitrines.

C’est silencieusement que l’histoire du salut commence : un bébé, à Bethléem, dans un canton égaré de l’univers.

C’est silencieusement peut-être que cette histoire, pleine de bruits et de fureur, s’achèvera.

Jésus compare la venue du Royaume à un voleur : s’il est doué, on ne remarque pas tout de suite qu’un voleur est passé par-là.

On sort de sa nuit et quelque chose, dans la maison, manque.

Au jour de la parousie, toute nuit traversée, ne nous sera pas dérobé tel bien précieux. Seulement la mort et le péché. Un rien sera ôté, et tout sera nouveau.

Ce jour nous est donné. Ce n’est pas le premier. On peut y deviner, toutefois, la lumière des commencements.

Un enfant, qui s’appelle Aurore, nous est né. Dans la paume du Père, l’histoire de nos vies s’écrit en lettres d’or.

Martin Steffens, philosophe (1)

(1) Dernier ouvrage paru en avril 2022, Être père, c’est…, Éditions Salvator, 138 p., 9,90 €.

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