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18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 23:48

« Les occidentalistes savent gérer une banque, voire publier Guerre et Paix ; ils le feront mieux, même, que les slavophiles ; mais jamais ils ne seront capables d'écrire Guerre et Paix », disait en substance Rozanov. Depuis 1991, l'écart s'est encore creusé. Jamais peut-être le problème russe n'a autant obsédé les consciences, et jamais, pareillement, il n'a reçu de traitement aussi pauvre, aussi consternant, aussi peu raisonné. Mais, à vue humaine, il est vrai aussi que le désespoir est de mise tant, une nouvelle fois, tout semble perdu. Tant, hors la « foi » qui la suppose, la Russie n'est qu'un gâchis.

Le problème russe ? Reprenons dans l'espoir — faux, certainement — d'en finir une fois pour toutes. Serait-ce que la Russie ne participerait pas du christianisme ? Serait-ce que la Russie ne participerait pas des Lumières ? Serait-ce que la Russie ne participerait pas de l’Europe ? Mais il est un christianisme russe, des Lumières russes, une Europe russe. Faudrait-il croire alors que ce ne sont pas le bon christianisme, les bonnes Lumières, la bonne Europe ? Ou serait-ce plutôt que la Russie ne participe pas des idéaux de l’Occident, dont, en premier lieu, la démocratie ? Mais ces idéaux, dont en premier lieu la démocratie, sont-ils eux-mêmes si anciens et si sûrs ? Ne doit-on pas, au contraire, à la Russie d'avoir arrêté les deux plus grandes entreprises antidémocratiques à vocation mondiale de l'Europe moderne : Napoléon au XIXe siècle, Hitler au XXe siècle ? Le tort de la Russie ne serait-il pas au contraire de trop témoigner du christianisme, de montrer, à travers Byzance dont elle est l'héritière, que le christianisme est d'abord oriental ? Le tort de la Russie ne serait-il pas au contraire une européanisation trop réussie, dans la peinture, la musique, la littérature, au point de rendre la culture européenne impensable sans elle ? Le tort de la Russie ne serait-il pas au contraire, dans l'histoire récente, d'avoir trop concouru à sauver les idéaux de l'Occident, tout en considérant qu'elle devait s'en garder sauve, et sans se sauver pour autant elle-même ? Paradoxale Russie ! Le pays le plus grand du monde, le pays qui a fait trembler le monde, et si peu sûre, pourtant, cette Russie, de ce qu'elle est, de son identité, de son histoire, de sa géographie, de sa culture, de ses frontières. Une Russie qui fait peur de ses peurs. Une Russie qui est un laboratoire historique, néanmoins, à cheval sur les mondes, et dont les expériences servent de protocoles aux tours et détours impériaux ou nationaux, populaires ou étatiques, religieux ou révolutionnaires, puis religieux, de l'Iran, de l'Inde, de la Chine, du Japon.

Impardonnable Russie, surtout. Partout ailleurs la culture corrige la religion. Ici, c'est la religion qui corrige la culture. Ou, plus exactement, il y va en Russie de cette épiphanie de l'orthodoxie, russe ou autre, de ce recommencement perpétuel par coupures prophétiques, de cette manifestation de l'Eglise comme permanence de la Révélation et révélation du Royaume, de cette « vie nouvelle » que l'Écriture ne fait pas qu'annoncer, ou anticiper, mais qu'elle donne aux saints, en communion d'ores et déjà réalisée. Or, cette ecclésialité, la Russie l'a rendue manifeste universel face au nihilisme. Par la littérature et par le martyre. Par le sacrifice, ce point extrême où la polarité est assumée et dépassée. Le Dieu de la Bible était peut-être absent d'Auschwitz. Le Christ de l'Evangile était assurément présent au Goulag.

Ce sacrifice, Dostoïevski, Soljénitsyne, ces deux prophètes que la Russie, incidemment, aura donnés au monde le disent, a été incarné dans le peuple, par le peuple. Ce peuple qui fait que, dans l'orthodoxie, le pire et le miracle sont toujours certains. Ce peuple russe, absurde, saint et insensé, plein de péchés, à la démesure de ses piétés, qui fait honte au monde entier et que le monde entier envie. Ce peuple par qui et en qui l'Église de Russie est l'Eglise des menteurs, des voleurs, des assassins, des prostituées, des stropiats, des mouchards, des idiots, des ivrognes, c'est-à-dire des infirmes de l'humanité, mais se sachant tels, mais en cela repentants, et en cela, justement, membres de l'Eglise primitive, attentive à la Nouvelle, avide de celle-ci. Tous ceux-là, les pauvres, les humbles, les anonymes, qui, comme sortis de quelque fabuleuse Kitège, il y a cent ans et plus, vinrent des quatre coins de la terre russe, accoururent en psalmodiant « Mémoire éternelle » pour embrasser et bénir la dépouille mortelle de Dostoïevski, lui qui avait su les consoler de son inconsolation-Les mêmes qui demain, après-demain, entoureront Soljénitsyne. Et, avec eux, marchant à leurs côtés» invisibles mais présents, tous leurs morts sans sépulture, jetés dans la fosse, abandonnés à l'abîme, et ce jour définitivement sauvés de l'oubli, entrant enfin à la suite d'Alexandre Issaïevitch, en sa compagnie dans cette lumière que la liturgie byzantine chanta « sans déclin ».

Me faudrait-il conclure ici, comment pourrais-fe le faire sans répéter le mot d'Aliocha Karamazov adressé à des enfants réunis sur la tombe d'un de leurs compagnons : « Oui, nous ressusciterons, nous nous reverrons, et nous nous raconterons joyeusement tout ce qui s'est passé » ? Or cette citation clôt déjà quelques livres éminents sur la Russie ou sur Dostoïevski. Mais me ressouvient une autre parole, celle que Marméladov, dans Crime et Châtiment, attribue au Père céleste au jour du Jugement, jour redoutable mais qui verra aussi la délivrance de tous, selon l'espérance que l'Orient chrétien garde dans sa prière, parce que, dit l'apôtre, cette « espérance est en nous ». Et sans doute une telle parole peut-elle suffire de viatique pour l'éternité, à moi comme à une multitude : « Cochons que vous êtes, votre image est celle de la Bête et vous portez son sceau ; mais approchez quand même. »

Dernières nouvelles des Solovki : à l'automne 2007, quatre-vingt-dix ans après Octobre, une croix, simple, nue, taillée dans quelques bouleaux de l'archipel, a été acheminée, par voie maritime, de l'Océan glacial au polygone de Boutovo, près de Moscou, où les fusillés se comptaient quotidiennement par milliers, en 1937. Cette croix a traversé toute la Russie. Aucun officiel n'a été invité à la cérémonie.

Jean-François Colosimo
L'Apocalypse russe
Dieu au pays de Dostoïevski
Fayard

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