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31 mai 2009 7 31 /05 /mai /2009 23:12

La culture n’a pas de développement infini. Elle n'est pas une fin en soi ; dans ses propres limites, son problème est insoluble. Objectivée, elle devient un système de contraintes.[ ... ]Tôt ou tard, l'art, la pensée, la conscience morale, le social s'arrêtent à leur propre limite, et alors le choix s'impose : s'installer dans l'infini vicieux de sa propre immanence, s'enivrer de sa vacuité ou transcender ses strangulantes limitation dans la transparence de ses eaux claires, refléter le transcendant. Dieu l'a voulu ainsi, le Royaume de Dieu n'est accessible qu'à travers le chaos de ce monde ; il n'est pas une transplantation étrangère, mais révélation de la profondeur nouménale (1) cachée de ce monde même.

[…]La chrétienté n'est-elle pas frappée d'un sommeil lourd, tragique, au moment même où le monde se défait, se décompose ? Le monde vit dans les hérésies chrétiennes à cause des chrétiens qui ne savent pas manifester la présence triomphante de la Vie.

[…]Les ponts s'écroulent, les liens se rompent. Il y a un fait plus angoissant que la première tour de Babel : maintenant ce n'est plus la confusion des langues, c'est l'impossibilité de s'entendre parler la même langue, c'est la confusion des esprits. Le monde se replie sur lui-même et peut-être n'entendra plus jamais la voix du Christ ; la chrétienté se replie sur elle-même et n'a plus aucune emprise sur l'histoire. Elle s'est trop installée dans le temps ou dans les tout petits problèmes de la vie quotidienne, si aveuglément, que ce sont les autres qui s'occupent de la reconstruction du monde et cherchent la grande synthèse du destin nouveau. Telle est l'actualité brutale. […] Le message de la résurrection plonge les corps historiques, et donc la culture, dans cette attente du dernier printemps.

Comme au temps des catacombes (l'art de celles-ci nous l'apprend), il faut choisir entre vivre pour mourir ou mourir pour vivre. L'art moderne n'a devant lui aucune possibilité d'évolution, car il est essentiellement démolition rafraîchissante de toutes les horreurs des siècles de décadence. L'art abstrait, à son point le plus avancé, retrouve la liberté, vierge de toute forme préjugée. La forme extérieure est défaite, mais l'accès à la forme intérieure est barré par l'ange à l'épée flamboyante. Il ne s'ouvrira que par le baptême, et c'est la mort. L'artiste ne retrouvera son sacerdoce qu'en accomplissant un sacrement théophanique : dessiner, sculpter et chanter le nom de Dieu dans lequel Dieu fait sa demeure.

Le piétinement des copistes, l'art pétrifié, momifié, tout est heureusement dépassé. De la copie, par l’impressionisme et la décomposition ultime de l’art abstrait, l'artiste d'aujourd'hui est appelé à la construction créatrice de la forme intérieure. Mais sa vérité ne peut venir que du contenu de la vision mystique : « La gloire des yeux c'est d'être les yeux de la Colombe » (2)

Paul Evdokimov
L'orthodoxie

(1) noumène
(Philosophie) Chez Kant, désigne la chose en soi, par opposition à phénomène, qui désigne l’objet tel qu’il nous apparaît en passant par notre esprit.
(2) Saint Grégoire de Nysse

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