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15 décembre 2007 6 15 /12 /décembre /2007 13:53

"Quand le dernier arbre aura été coupé, quand la dernière rivière aura été empoisonnée, quand le dernier poisson aura été attrapé. Seulement alors, l'homme se rendra compte que l'argent ne se mange pas..."dit une prophétie indienne. Le modèle sur lequel est organisé le monde d'aujourd'hui, reposant sur l'idéologie du "toujours plus" et du matérialisme intégral, révèle de plus en plus son caractère destructeur. "A quoi bon conquérir la Lune si c'est pour s'y suicider ?" répétait André Malraux qui prononça, au milieu des années 1970, cette phrase fameuse : "Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas."C'est davantage à un changement d'ordre spirituel, à un retour du sacré dans nos vies qu'en appellent Pierre Rabhi, pionnier de l'agriculture écologique, philosophe, et Alain Chevillât, fondateur de l'université Terre du ciel des savoirs et sagesses du monde.

Les crises climatiques et écologiques que nous traversons ne traduisent-elles pas une perte du sens du sacré? Un profond désarroi spirituel de l'homme moderne?

Pierre Rabhi : Pour moi, il est évident que le monde, tel que l'homme l'a organisé, est l'émanation, le reflet de sa propre conscience. La crise profonde que nous traversons réside d'abord en l'être humain. Elle est la traduction concrète de sa vision du monde. A l'origine, il avait une perception sacrée de la réalité, que l'on retrouve dans l'animisme : tout ce qui existe, tout ce qui est dans la réalité est porteur de l'âme du créateur.

L'esprit est immanent, il est partout : dans la source, le rocher, l'arbre et dans tous les êtres vivants. Du fait de l'omniprésence de cet esprit, l'être humain se sentait intégré à la réalité. C'était l'écolo-gisme fondamental des tout débuts. L'homme se sentait appartenir à cette réalité vivante animée par l'esprit créateur. Il ne commettait pas d'exactions contre le milieu dont il dépendait directement. Et qu'il ne fallait pas en faire n'importe quoi.

L'humanité a commencé à connaître une forme de profanation - à abuser des ressources naturelles - au moment de l'émergence des grandes civilisations. Au néolithique, lors de la révolution de l'agriculture qui a permis à l'homme de susciter sa propre nourriture et ainsi de mieux maîtriser sa survie. Certaines l'ont fait avec une telle exagération qu'elles ont créé, à coups de déforestation, des déserts sous lesquels elles sont enfouies. C'était le début de la dégradation de la planète.

Alain Chevillât : Ces calamités sont le fruit de la main de l'homme moderne, qui est en train de détruire la planète et de s'auto-détruire. Pourquoi un tel comportement? Manifestement, c'est le fruit d'une avidité insatiable et d'un égoïsme foncier, l'expression inconséquente et infantile de la puissance non maîtrisée. L'être humain a perdu le sens de qui il est et de ce qu'est la nature. Il a perdu aussi le sens de la valeur de ses actes.

On pourrait dire qu'il est « disjoncté » du réel. Il n'a plus conscience de ce qui est juste et de ce qui ne l'est pas, d'où son comportement insensé. L'homme moderne s'est coupé de sa dimension la plus profonde par laquelle sa vie acquiert sens et plénitude. C'est lorsqu'il est connecté en lui à la source de toute vie qu'il peut développer vision juste et action juste.

"Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas", soutenait André Malraux. Partagez-vous cette assertion ?

P. R. : L'emploi du mot religieux est ambigu. Faut-il l'appréhender selon son étymologie :

« être relié à »? Le mot religieux, tel qu'on l'entend aujourd'hui, signifie plutôt une appartenance à une doctrine, à un dogme, un credo sur lesquels se fondent les religions que je ne récuse pas. Je préfère le mot spirituel. A condition que ce terme ne soit pas circonscrit dans un ordre temporel. Il n'y a pas, d'un côté, l'individu et, de l'autre, l'esprit. L'esprit est omniprésent. Il faudrait considérer la spiritualité comme le fondement même, le souffle créateur. Le souffle spirituel est dans l'univers. L'univers tout entier est esprit. Je ne vois pas comment notre société peut perdurer si elle n'intègre pas cette dimension spirituelle. C'est-à-dire ce sentiment profond qui nous permet de ressentir l'arbre comme étant vivant, de sentir la vie en tout. Dès lors qu'on atteint cette dimension sacrée, on perçoit la vie comme étant respectable. Et l'on ne peut alors que la respecter.

A. C. : Une société équilibrée est à l'image d'un individu. Ce sont les valeurs spirituelles qui doivent la guider et non ses appétits de puissance. Ce sont de ces valeurs que découle le respect de l'homme pour l'homme et la nature, la laïcité bien comprise étant l'acceptation et la prise en considération de la diversité des courants spirituels et non leur négation. Face à l'ampleur de la crise, seules des solutions d'ordre spirituel sont capables de répondre en profondeur et durablement. Elles-mêmes sont les fondements véritables de relations fraternelles entre les hommes et d'une relation respectueuse de l'homme à la nature. L'homme doit se ressaisir, reprendre conscience de qui il est, se reconnecter au réel. « De l'irréel conduis-moi au réel, de l'obscurité conduis-moi à la lumière », dit un écrit indien.

Quels changements dans le domaine de l'être, des consciences, sont les plus urgents pour sortir de cette impasse?

P. R. : Nous sommes prisonniers d'une vision du monde qui est profondément erronée. Dans notre civilisation vaniteuse, l'être humain, véritable démiurge, croit pouvoir prétendre qu'il peut maîtriser son destin, seul avec l'aide de la déesse raison, de la science et de la technique. L'homme a perdu toute humilité. Mon engagement, en tant qu'agroécologiste, repose sur la production et l'usage de cette matière organique et symbolique absolument vitale, et que l'on appelle humus, née des résidus et des déchets que produit la forêt. Une fois que la feuille a joué son office et fait respirer l'arbre pendant toute une saison, elle meurt en beauté, nous émerveille de ses couleurs. Elle tombe au sol et rentre dans un cycle de transformation. En concentrant et transformant les nutriments de la matière morte, l'humus faire rebondir la vie. Quand on enfouit cet humus dans la terre, il redynamise la terre de façon à ce qu'elle puisse continuer à être féconde. C'est prodigieux. Les mots humanité, humidité et humilité sont étymologiquement dérivés du mot humus. Je pense que nous manquons, aujourd'hui, terrible ment d'humanité et d'humilité.

A. C. : Notre civilisation s'est engagée complètement et exclusivement dans la poursuite de l'avoir. La société de consommation " est officiellement, structurellement une société de l'avoir - et on ne peut pas imaginer plus grave dérapage. L'homme sain se définit d'abord par un « je suis », par l'être. Le bonheur par l'avoir est une illusion, un mirage et sa poursuite démente détruit la planète. Il nous faut revenir à l'être comme valeur essentielle. C'est un revirement à 180°. un changement de paradigme. C'est toute notre vision du monde et tout notre art de vivre qui en seront changés.     

PROPOS RECUEILLIS PAR ÉRIC TARIANT
TGV magazine Décembre 2007

A lire :
Conscience et environnement, par Pierre Rabhi.
Editions du Relié 2006.
Réconcilier sagesse et société : charte de l'Europe
des consciences, par Alain Chevillât. Editions
Jouvence 2006.

ALAIN CHEVILLAT est directeur de l'université Terre du ciel des savoirs et sagesses du monde, qui organise de nombreux séminaires et formations, et publie les revues Sources et Alliance. http://www.terre-du-ciel.fr
PIERRE RABHI, expert international pour la lutte contre la désertification, est l'un des pionniers de l'agriculture écologique en France. Auteur, philosophe et conférencier. http://www.mouvement-th.org

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Published by Marc-Elie - dans Textes
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