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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 23:37

Dans les années soixante ou soixantedix, il était malséant de célébrer le travail. Pétain n'en avait-il pas fait ('une de ses trois valeurs emblématiques? Si vous aviez le malheur, dans la même phrase, d'évoquer la famille ou la patrie, votre compte était bon: vous étiez rangé dans le camp des collabos, des fascistes et autres nostalgiques de la « Révolution nationale ». Le mot d'ordre pétainiste -, Travail, Famille, Patrie » - semblait avoir définitivement compromis ces trois notions, qui n'avaient plus leur place que dans les poubelles de l'histoire, comme on disait alors, ou dans les tracts de l'extrême droite.


Ce n'est plus tout à fait vrai. On se revendique à nouveau volontiers, à droite comme à gauche, de la valeur travail ». Et Ségolène Royal n'eut pas peur, lors de la campagne électorale de 2007, de vanter le rôle irremplaçable des familles et du patriotisme. On le lui reprocha (certains d'ailleurs parlèrent à son propos de pétainisme). Il me semble qu'on eut tort. Le travail, la famille et la nation font partie de notre vie. Pourquoi faudrait-il les abandonner aux populistes ou aux démagogues? La prochaine campagne électorale le confirmera: aucun parti de gouvernement ne peut faire l'impasse sur ces trois notions, ou plutôt sur ces trois réalités, si précieuses, si nécessaires, si fragiles.


Reste à ne pas se méprendre sur elles, comme fit Pétain, et c'est ce qu'il me paraît, pour l'avenir, important de clarifier. L'erreur du régime de Vichy (sans parler de ses crimes, que chacun connaît) ne fut pas de promouvoir, au moins en paroles, le travail, la famille ou la patrie. Ce fut d'y voir des valeurs morales, ce qu'aucun des grands maîtres spirituels de l'humanité ne fit jamais. Relisez les Evangiles. Il n'est pas écrit « Travaillez les uns les autres comme votre Père du ciel travaille ». Ni « Soyez patriote comme Dieu l'est ». Ni même (sauf en un sens métaphorique et théologiquement discutable) « Vivez en famille comme Dieu le fait ».

 

Au reste, la vie contemplative (y compris lorsqu'elle laisse au travail sa place, toujours seconde), le célibat des prêtres et l'universalité de l'Église suffisent à le rappeler : le travail, la famille ou la patrie ne sont en rien l'essentiel du message évangélique, qui est d'amour, de justice et de paix, ni ne sauraient remplacer les trois vertus théologales du christianisme, qui sont la foi, l'espérance et la charité.

 

C'est vrai, je n'ai pas le temps de m'y attarder, dans toutes les grandes traditions morales ou spirituelles : la compassion, la générosité, l'amour ou la justice y sont placés beaucoup plus haut que l'acharnement; au travail, le sens de la famille ou le patriotisme. D'ailleurs, nul n'ignore qu'un salaud peut être travailleur, patriote et père de famille...

 

Faut-il alors revenir au mépris des années soixante ou soixante-dix? Surtout pas ce serait tomber d'une erreur dans une autre. Le travail, la famille ou la patrie ne sont pas des valeurs morales, mais ce sont des biens, qu'il ne faut n i adorer ni sous-estimer.

 

Par exemple celui qui n'a pas de travail : sauf à être rentier ou retraité, cela veut dire qu'il est chômeur. Il n'y a rien, moralement, à lui reprocher le chômage est un malheur, point une faute.

 

Et celui qui n'a pas de famille: il est orphelin et célibataire. On peut le plaindre, si l'on veut on n'a aucun titre à le condamner.

 

Et celui qui n'a pas de patrie il est apatride, et ce serait un comble que de lui en faire grief!

 

Voilà: la faute de Pétain, dans son triptyque, ce fut d'ériger des biens objectifs en valeurs morales.

 

Ne tombons pas dans l'erreur symétrique, qui reviendrait à méconnaître qu'il s'agit en effet de biens, qui doivent à ce titre être protégés.

 

Le triptyque républicain, à l'inverse, célèbre des valeurs morales (" Liberté, Égalité, Fraternité "), qui valent universellement. Mais qui ne suffiront pas à donner du travail à chacun, ni à faire vivre ce qu'il y a d'irremplaçablement singulier dans nos familles et notre pays.

André Comte-Sponville


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