Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
3 mai 2019 5 03 /05 /mai /2019 22:55
La cathédrale Saint-Etienne de Metz

Le 5 juin 2015, le quotidien régional « Le Républicain lorrain », dans un article intitulé « La cathédrale Saint-Etienne attire davantage les touristes » de Fabien Surmonne, se félicitait de l’attrait touristique exercé par ce monument (650 000 visiteurs en 2014).

Or, très vite il relativisait ce même score en le comparant avec celui d’autres cathédrales situées au nord de la France et notamment sa voisine de Strasbourg qui voit passer 4 millions de visiteurs par an !

Pourquoi cette relative désaffection ?

Certes l’affluence de la cathédrale messine va crescendo depuis l’ouverture du Centre Pompidou-Metz qui a accueilli 350 000 visiteurs l’an dernier.

Mais apparemment cela reste nettement insuffisant et donc on peut légitimement penser que la cathédrale de Metz souffre d’un réel « déficit d’image ». Car même sans citer la cathédrale de Strasbourg, celle de Metz semble irrémédiablement installée   dans le peloton de queue des dix cathédrales les plus prestigieuses de France.

Qu’elle soit située loin derrière Notre-Dame de Paris qui bat tous les records avec ses 12 à 13 millions de visiteurs, on peut le comprendre. En revanche rien ne permet de justifier l’écart important avec Reims avec ses 1,5 million de visiteurs ou même avec Chartres (1,2 million).

Dans ce match des grandes dames du gothique, la cathédrale de Metz ne semblerait jouer que dans une catégorie inférieure.

Celle d’une seconde « division » dominée de peu par Amiens avec ses 710 000 visiteurs en moyenne. Et où Metz ne dépasserait que Rouen ou Albi.

Absente au patrimoine mondial de l’Unesco

Le journaliste du Républicain Lorrain pense avoir trouvé l’explication de ce désamour dans le fait que toutes les cathédrales les plus visitées qui ont été citées (Paris, Chartres, Reims, Amiens, Strasbourg) sont toutes classées au patrimoine mondial de l’Unesco.

Ce classement « constitue (selon lui) un énorme plus sur le plan touristique ».

Alors qu’elle jouit d’indéniables atouts…

Effectivement la cathédrale de Metz n’aurait pas à rougir d’elle-même car elle ne manque ni d’atouts ni de réelles qualités qui pourraient la placer objectivement parmi les monuments français les plus visités.

Déjà son lieu est hautement symbolique car elle fut construite à l’emplacement d’un oratoire du Ve siècle dédié à St-Etienne préservé lors du sac de la cité par Attila le 7/04/451 . En 1186, une collégiale : Notre Dame de la Ronde fut construite contre la cathédrale. Les deux furent ensuite réunies pour devenir la cathédrale gothique Saint-Etienne, (construite de 1220 à 1522).

Au soleil elle brille de mille feux car elle fut bâtie comme beaucoup de bâtiments messins en pierre de Jaumont ce qui lui donne cette incomparable couleur ocre/dorée. Elle n’est peut-être pas la haute de France, mais avec ses 93 m elle fait déjà partie des plus hautes.

Elle domine la cité messine à la manière d’un Parthénon sur son Acropole comme l’indique fort justement Jean-Jacques Aillagon, messin et ancien ministre dans la préface sur les vitraux de Jacques Villon (Christian Schmitt, Les vitraux de Jacques Villon, Cathédrale Saint-Etienne de Metz, Ed. Les Paraiges, 2014). Et il justifie cette position dominante sur la ville en ces termes :

« Elle la domine physiquement par l’impressionnante élévation de sa nef qu’accentue encore le défi d’une tour, la tour de la Mutte, qui est aussi le beffroi des liesses et des peines de la communauté des hommes qui s’est rassemblée à ses pieds. »

Déjà Verlaine, un autre natif de Metz, rendait hommage à cette même cathédrale pour son effet d’élancement grâce également à sa tour principale dénommée la Mutte qui s’élève à 88 m. Par ailleurs celle-ci contient une célèbre cloche du même nom qui pèse onze tonnes et mesure 2,32 m de diamètre.

Cathédrale tout en volute,

Où le vent chante sur la flûte,

Et qui lui répond par la Mutte,

Cette grosse voix du bon Dieu !

   

« Ode à Metz » écrit à Paris le 17/09/1892

Au fond et au centre la façade occidentale d’Hermann de Munster avec sa rosace

Le plus étonnant aussi, comme le signale  encore Jean-Jacques Aillagon, c’est sa nef qui culmine à 41,41 m et la place troisième de l’hexagone derrière Beauvais et Amiens (42,3 m).

Mais en définitive c’est son architecture de verre qui va la distinguer véritablement de toutes les autres. Car fait unique et incomparable, cette cathédrale est dotée d’un immense espace vitré occupé par les plus grandes verrières d’Europe.

Elle est la première cathédrale de lumière de France

Metz peut s’enorgueillir d’avoir la cathédrale de France qui dispose la plus grande surface vitrée, près de 6 500 m2, mais également celle qui présente les plus grandes verrières gothiques d’Europe.

C’est pourquoi elle est familièrement surnommée la « lanterne du Bon Dieu »,

Jean-Jacques Aillagon l’évoque plus loin dans la même préface précitée (Les vitraux de Jacques Villon, Cathédrale Saint-Etienne de Metz, op.cit.):

« Dans la nuit, celle si précoce de l’hiver lorrain, celle du temps parfois aussi, elle (la cathédrale) n’a cessé de répandre sa lumière sur la civitas mediomatricorum Mettis encore appelée Metz.

Elle l’éclaire grâce à l’extraordinaire transparence d’une architecture si légère que la surface des verrières – la plus importante d’Europe – y laisse entrer généreusement la lumière et permet, la nuit venue, grâce au miracle de la fée électricité comme dirait Raoul Dufy, de transformer l’édifice en une lanterne, la fameuse « lanterne du Bon Dieu » dont les Messins sont fiers. »

Le croisillon sud de Valentin Bousch (vue extérieure)

A gauche, la chapelle du Saint-Sacrement avec les vitraux de Jacques Villon

(vue extérieure)

Avec ses grandes verrières gothiques

Le visiteur qui accède pour la première fois dans cet édifice est avant tout attiré par la façade occidentale d’Hermann de Munster (1384-1392) avec notamment sa rose monumentale du grand portail (350 m2) qui irradie tout l’accès principal.

Ensuite plus loin, le chœur est illuminé par Valentin Bousch, peintre verrier de la Renaissance (1521-1527) qui fait éclater les couleurs primaires avec ses rouges, ses jaunes or et ses bleus les plus intenses. Notamment dans la baie d’axe du chœur avec la lapidation de Saint Etienne.

Ce même artiste va s’illustrer également dans le croisillon sud avec une deuxième immense verrière.

En face dans le croisillon nord, c’est un autre maître de la Renaissance dénommé Théobald de Lixheim (1504) qui illuminera à son tour cet espace.

En réalité les deux verrières opposées de ces deux artistes de la Renaissance qui occupent respectivement les croisillons nord et sud et mesurant chacune 424 m2, constituent rien de moins que les baies vitrées les plus grandes du monde !

A gauche le croisillon nord de Théobald de Lixheim et au centre le chœur de Valentin Bousch

A droite le croisillon sud de Valentin Bousch

Mais elle est aussi la première cathédrale à accueillir des artistes contemporains

En plus d’offrir des surfaces vitrées impressionnantes et souvent inégalées, cette cathédrale compte également des vitraux contemporains.

En effet suite aux dégâts causés par le second conflit mondial et grâce à l’opiniâtreté éclairée de l’architecte en chef des Monuments historiques de l’époque (Robert Renard), on fit appel à des artistes de notre époque pour remplacer certains vitraux trop dégradés.

Au départ il était question de grands artistes comme Fernand Léger, Picasso et même Jean Cocteau. Mais le premier s’est désisté alors que les deux autres n’ont pas été retenus.

Cependant Robert Renard, malgré les réticences et les pressions exercées par les autorités civiles et religieuses, a réussi malgré tout à imposer trois signatures importantes de l’art moderne : Jacques Villon, Roger Bissière et Marc Chagall.

Jacques Villon et les cinq baies de la chapelle du Saint-Sacrement

Jacques Villon de son vrai nom Gaston Duchamp est le frère aîné du célèbre Marcel Duchamp. Même si le cheminement artistique des deux frères a suivi des voies différentes, chacun d’eux a paradoxalement réalisé une œuvre maîtresse grâce au verre, Marcel Duchamp avec son Grand Verre et Jacques Villon avec ses vitraux de Metz.

Figure de proue du cubisme, Jacques Villon a pris pour modèle la « Section d’or » et les théories du tracé pyramidal pour faire déambuler son œuvre vers un absolu.

Les vitraux qu’il a réalisés à Metz constituent, à l’évidence, son œuvre majeure au soir de sa vie.


Le face-à-face étonnant des deux verrières de Roger Bissière

Introduire dans une cathédrale l’art abstrait ou totalement non figuratif comme cela a été le cas pour Bissière conduit également à une autre révolution initiée par ce sanctuaire messin !

Une révolution qui a été rendue possible grâce également à la prouesse technique des maîtres verriers de Reims qui ont dû utiliser des échantillons de verre de très petites dimensions représentant 422 pièces au m2.

Les deux verrières de Bissière où prévalent le bleu dans le tympan nord et l’ocre dans le tympan sud nous invitent en permanence à contempler la nuit et le jour, la mort et la résurrection. C’est pourquoi, il est possible d’affirmer, sans prétention aucune, que ces deux baies vitrées peuvent revendiquer un rôle essentiel qui est celui d’être à la fois « source et sommet » de toute l’architecture de lumière de cette cathédrale.

Elles ont, en effet, cette particularité unique de rappeler les débuts de la création et notamment ce 4° jour dont parle la Genèse où apparaissent les deux luminaires au firmament des cieux pour séparer le jour et la nuit.

L’embrasement coloré de Marc Chagall

C’est Marc Chagall qui termine l’embrasement coloré déjà bien entamé dans le choeur grâce à ses deux vitraux du déambulatoire nord et à son vitrail du croisillon septentrional. La chimie de la couleur trouve ici un nouveau style dans ses œuvres. Ainsi la couleur enveloppe tout, le dessin et le sujet ; elle domine, mais elle exalte aussi chacune de ces trois baies vitrées.

A cet effet Chagall utilise les teintes les plus surprenantes comme ces bleus et ces jaunes les plus vibrants, les plus profonds mais aussi les plus sublimes, tous issus de sa célèbre épopée vétéro-testamentaire.

Plus haut dans le triforium, l’artiste s’adonnera même à une création florale digne du jardin d’Eden. Mais dans son univers où les personnages renoncent aux principes de la gravitation, le peintre, lui, ne renonce jamais à ses racines.

Dans ses visions énigmatiques, où se mêlent la culture yiddisch et l’art populaire russe, le judaïsme et le christianisme, le rationnel et l’absurde. Sa peinture est à l’image du yiddisch, une langue de métissage, sa langue maternelle qui lui sert par sa structure, de métaphore à son art pictural.

C’est pourquoi il n’est pas étonnant que la cathédrale Saint-Etienne de Metz puisse accueillir si bien son art. Car si ce lieu réussit à concentrer dans ses murs autant de richesses si différentes c’est grâce à sa capacité avérée de marier l’art et la spiritualité.

Maurice Barrès, ne s’y était pas trompé lui qui voyait cet édifice comme un facteur incomparable de transcendance qui relie et élève :

« Devant Metz, toute plate au ras de la plaine, et que spiritualise le vaisseau de sa haute cathédrale. »

Aussi dans le but de partager tout cela avec le plus grand nombre, nous devons sans plus tarder réveiller cette Belle Endormie !

Christian Schmitt

Vidéos
__________________________________
 

277163 234956736553388 1210667500 qSi vous souhaitez recevoir chaque jour un texte spirituel choisi par le diacre Marc abonnez-vous à son blog (et regardez votre dossier spam ou indésirable pour valider ensuite votre inscription envoyée par Feedburner) :

 

Enter your email address:

Delivered by FeedBurner

 

Partager cet article
Repost0
2 mai 2019 4 02 /05 /mai /2019 22:55
J’attends des nouvelles d’un ami qui a dû ressusciter 

Je ne sais pas pour vous, mais je suis toujours désemparé devant ce que nous appelons la résurrection. Cela me semble hors d’atteinte et relever du mystère ultime. Je me souviens de cette femme que l’on disait « un peu perdue », qui vivait dans une institution psychiatrique. Je venais la voir.

Elle ne paraissait pas vraiment malheureuse, plutôt préoccupée. Postée où qu’elle soit comme une vigie. On aurait dit qu’elle attendait impatiemment quelque nouvelle venue de très loin. Je lui demandai ce qu’elle guettait ainsi.

Sa réponse, je ne l’ai jamais oubliée : « Il est déjà très tard et… j’attends des nouvelles d’un ami qui a dû ressusciter. »

Derrière son inquiétude, causée par l’absence de son hypothétique ami, se tenait une autre inquiétude, plus abstraite, mais plus écrasante aussi, et devenue insupportable pour elle : qu’il ne fût pas ressuscité.

Et plus encore, s’il l’était, qu’il ne lui donnât pas de signe. Je l’ai rassurée comme j’ai pu, avec maladresse. J’ai dû dire quelque chose comme il était important d’y croire, et que dans son cœur à elle, sûrement, cet ami avait déjà une place bien vivante.

Que j’étais désolé. Elle a seulement ajouté en tournant son visage dans l’ombre du soir qui tombait : « C’est pour ça que je suis ici. »

J’ai pensé plus tard à la phrase de Paul devant ses accusateurs, dans les Actes : « C’est pour la résurrection des morts que je passe aujourd’hui en jugement devant vous » (24, 21). Quelle est cette chose irréalisable et inacceptable aux yeux des autres (mais pas seulement, à nos propres yeux également) et qui devient notre accusation ?

Cette chose dont nous guettons avec inquiétude et doute, reconnaissons-le, les signes. Croire en la résurrection, ce n’est pas imaginer un monde autre que le monde réel où l’on ne perdrait plus ceux qu’on aime, ni attendre une autre vie, c’est plus étrangement compliqué que cela. C’est reconnaître non pas que l’impossible se réalise mais qu’il est une affirmation possible au cœur même du monde sensible.

Ce qui est difficile avec la résurrection des morts, c’est qu’on a beau lui résister, sa seule convocation dans le langage change imperceptiblement notre rapport à l’absence. Rend toute séparation moins affirmative.

Nous n’avons plus aucune nouvelle de ceux qui ont disparu, mais leur absence est devenue mystérieuse, elle semble rejoindre sinon notre espérance du moins une curieuse impatience.

Comme l’inquiétude folle de cette femme qui était d’espérer la possibilité d’un impossible. À nous de ne pas en faire un sujet d’accusation ou d’incompréhension.

L’impossible n’est jamais donné mais toujours différé, et dans ce différemment quelque chose se passe. L’attente n’est plus un temps mort. L’attente devient événement.

C’est parce qu’il existe comme objet de l’attente, parfois la plus brûlante (et non par référence à quelque chose de tangible, qui existe), que l’impossible peut nous mettre en route à sa suite, peut faire advenir, non pas lui-même qui n’advient pas, mais l’événement de l’attente qui est la chair sensible de l’impossible.

Nous ne possédons l’impossible que de penser à lui.

Dans son Journal, Kafka délivre cet étrange constat : « Aucun mot ne me parvient directement de son lieu d’origine. » Appliqué au mot résurrection, cela laisse entendre que nous n’avons pas à chercher une signification donnée au préalable mais à suivre le mouvement du mot dans son errance au cœur des choses sensibles.

Il n’y a pas de chose résurrection que nous puissions attraper par un mot. Le grec du Nouveau Testament ne s’y est pas trompé puisqu’il nous offre au moins deux verbes pour désigner par analogie cet impossible-là (être relevé et être éveillé).

« Pour tout ce qui est en dehors du monde sensible, expliquait aussi Kafka, le langage ne peut être employé que d’une manière allusive… car conformément au monde sensible, le langage ne traite que de la possession (Besitz en allemand). »

Nous ne pouvons en effet par le mot de résurrection traiter d’une quelconque possession d’une chose sensible. Ce que sans doute signifiait déjà le Noli me tangere du Christ à ­Marie Madeleine (Jean, 20, 17).

Ne me touche pas, ou plus finement : Ne me retiens pas, ne t’attache pas à moi, selon les emplois du verbe grec (haptomai). Ne cherche pas à retenir l’impossible, le corps ressuscité.

Oh mes amis, et si cette femme dont je me souviens aujourd’hui avait eu raison dans sa déraison ?

Nous ne possédons rien de notre foi, mais ce manque, cette absence est le bien sensible de notre foi.

« Mon amour a migré /il est passé de l’autre côté /Ma vie sortait de sa parole /Je l’ai supplié, impossible de le revoir /Je l’ai appelé, pas de réponse. » (Cantique des Cantiques 5, 6, traduction personnelle).

Chaque existence est peut-être ainsi appelée à veiller sur le monde sachant que tout de ce monde ne se possède pas. Et que tout le sensible du monde est encore à venir.

Frédéric Boyer
La Croix

__________________________________
 

277163 234956736553388 1210667500 qSi vous souhaitez recevoir chaque jour un texte spirituel choisi par le diacre Marc abonnez-vous à son blog (et regardez votre dossier spam ou indésirable pour valider ensuite votre inscription envoyée par Feedburner) :

 

Enter your email address:

Delivered by FeedBurner

 

Partager cet article
Repost0
1 mai 2019 3 01 /05 /mai /2019 22:55
L'expérience de mort imminente de Jean-Yves Leloup

Arrivé à Istanbul, je tombai gravement malade. On m’a dit par la suite que j’avais dû être empoisonné mais je ne trouve personne à accuser sinon moi-même qui, dans mon indifférence, pouvait manger ce qui restait dans les rues après un marché et boire des eaux qui ne coulaient pas toutes de source. Je mangeais si peu qu’à mon avis c’est dans les eaux sales du Bosphore qu’il faut chercher le microbe fatal. On me trouva dans la rue sans connaissance.

Voyant que j’étais européen, on me conduisit dans un hôpital où vivaient encore des médecins et des infirmiers français. Après les examens d’usage, dont un électro-encéphalogramme, on me déclara « mort ».

 Je n’étais pas le premier de ces jeunes Européens qu’on retrouvait ainsi. Drogue, misère, empoisonnement, peu importe, on les déclarait vite morts et, s’ils n’avaient pas de papiers, ce qui était mon cas, on ne tardait pas à les enterrer, ce qui allait être mon cas. On décida néanmoins d’attendre un peu et de m’installer dans une chambre fraîche, à l’écart.

Raconter ce que j’ai vécu alors me semble bien difficile ; d’abord parce que, avec un électro-encéphalogramme plat, on ne pense plus, ensuite parce que mon expérience n’a rien de très original lorsqu’on connaît les nombreux récits de near death experience dont on parle aujourd’hui.

Je suis toujours étonné de l’abondance d’images et de lumière dont témoignent ces rescapés de la mort. Pour moi ce fut plutôt le vide. Rien, mais j’avoue n’avoir jamais connu un état de plénitude semblable à ce vide, à ce Rien. 

Je vais essayer d’être le plus honnête possible et te décrire avec des mots ce que je sais hors d’atteinte des mots. Les concepts en effet appartiennent à l’espace-temps, et font toujours référence à un « quelque chose » ou au monde. Or cette expérience ne s’est pas vécue dans notre espace-temps et demeure donc hors d’atteinte des instruments qui y sont forgés.

D’abord, « je ne voulais pas mourir » ! J’avais souhaité la mort, je m’y étais préparé de toutes sortes de façons, conscientes et inconscientes, et, au moment où « cela » arrivait, je disais, non ! J’ai peur, et plus je dis non, plus je souffre... quelque chose d’intolérable, une révolte de tout mon corps, de tout mon psychisme, non ! Puis, devant l’inéluctable, l’intolérable surtout de la souffrance, quelque chose en moi craque, sombre, et en même temps acquiesce. À quoi bon lutter ? Oui. J’accepte...

À l’instant même de ce « oui », toute douleur s’évanouit. Je ne sentais plus rien, ou quelque chose de très léger. Je comprenais le symbole de l’oiseau dont on se sert pour représenter l’âme. J’étais toujours dans ma petite boîte ou dans ma cage, mais l’oiseau déjà étendait ses ailes, prenait son vol.

Sensation d’espace, « horizon non empêché », mais toujours conscience, extrêmement vive, lumineuse, que je percevais à la fois dans mon corps et hors de mon corps. Puis, pour reprendre l’image (inadéquate), « l’oiseau sortit de sa cage », sortit du corps et du monde qui l’entourait, mais l’oiseau avait encore sa conscience d’oiseau, autonome et bien différenciée de sa cage... 

L’« âme » existe bien en dehors du corps qu’elle informe ou qu’elle anime, cela a été rapporté par d’autres témoins. 
Puis... comment dire ? comme si le vol sortait de l’oiseau, un vol qui continue sans l’oiseau et qui s’unit à l’Espace... Il n’y eut plus de conscience, plus de « conscience de quelque chose », corps, âme ou oiseau : rien...

Mais ce rien, ce no-thing (pas une chose, disent mieux les Anglais), c’était l’Espace qui contenait le vol, la cage et l’oiseau, cette vastitude contenait la conscience, l’âme et le corps, ce n’était rien de particulier, de déterminé, d’informé. Cela n’est Rien, cela Est... c’est tout ce que je peux dire.

Pendant ce « temps-là », ou plutôt pendant cette « sortie de ce temps-là », on préparait mon enterrement... 

Que s’est-il passé ? 

Je me souviens seulement d’un homme qui a crié en français : « Il n’est pas mort ! » et on entreprit alors des choses désagréables pour me réanimer.

Le vol revint dans l’oiseau, l’oiseau redescendit dans sa cage, l’oiseau suffoquait, il n’arrivait pas à respirer, on lui mit dans les poumons « un air qui n’était pas le sien », on lui transfusa dans les veines toutes sortes de liquides qui n’étaient pas son sang...

Quand il commença à gémir, tout le monde fut rassuré : « Il sort du coma . »

Je te disais que je ne vois rien à ajouter à ce récit. Pourtant, presque quarante années après cet événement, je me pose la question : « Faut-il attendre de mourir, de se suicider précocement pour goûter ce qui reste quand il ne reste plus rien, c’est-à-dire : « ce qui est vraiment » ? 

Je ne referais pas deux fois la même erreur, je ne revivrais plus sans vivre, car c’est vrai que je ne vivais pas avant cette expérience. Je me faisais des illusions, je me racontais des histoires – je prenais mes discours sur la réalité pour la réalité, comme les scientistes autrefois prenaient leur représentation du réel, ce que pouvaient en saisir leurs instruments sophistiqués, pour le Réel... 

Ce que je croyais être la vie, ce n’était pas la « Vie », mais la « vie mortelle ». 

Cette expérience de « mort clinique » m’a appris que mourir, c’est perdre ses limites, ces limites auxquelles nous nous identifions, physiquement, psychiquement et mentalement.
La Vie qui prend forme en moi est plus que moi. La Conscience qui prend corps en moi est plus que mon corps. Le Logos qui se fait chair en moi subsiste quand je ne suis plus là pour le manifester. 

Seule meurt la mort, ou ce qui est mortel, seulement ma peur de la mort, c’est-à-dire « moi ».

La Vie continue.
La Conscience rayonne. 
Le Logos demeure…

On peut m’enlever la vie que j’ai, mais non la Vie que « je suis »... 
J’ai découvert dans cet instant « clinique et tragique » que je n’avais pas la vie, mais que « j’étais la Vie... »

« La vie que j’ai », comme tout ce que j’ai d’ailleurs (biens matériels, relationnels, intellectuels, etc.), un jour je ne l’aurai plus..., c’est une évidence.

La Vie que « je suis » (non identifiée à celle que j’ai), je la serai toujours. C’est une autre évidence... celle à laquelle je ne m’attendais pas.

Qu’est-ce que je fais ici ? me demandes-tu.

Rien d’autre que de « laisser être la Vie que je suis », demeurer dans ce mouvement de la Vie qui se donne, être présent à cela, de tout mon corps, de toute mon intelligence, de toute mon affectivité, avec gratitude… 

Nous ne sommes pas nés pour faire quelque chose, mais pour être quelqu’un... 

Ici, comme partout, c’est un bon lieu pour être vivant et pour « laisser être la Vie » dans la forme précaire et provisoire qui nous est donnée (moi-toi-la société-le cosmos) pour encore un peu de temps.

Mais, il faut le savoir, nous ne sommes pas nés seulement pour mourir, bien davantage pour perdre nos idées sur la vie et sur la mort, pour perdre nos prétentions et nos limites.
Tu me diras : « Et Dieu dans tout ça ? »

Je te rappelle que Dieu n’existe pas ; s’il existait, comme tout ce qui existe, il serait voué à disparaître... Quel intérêt d’« avoir » un dieu qui existe, ou d’avoir la « vérité » ? Comme tout ce qu’on a, un jour on ne l’aura plus...

L’important ce n’est pas le « dieu qu’on a » mais le « Dieu qu’on est ». L’important ce n’est pas la vérité, la vie qu’on a, mais la Vérité, la Vie qu’on est. 

Je te rappelle également que dans la Bible il n’est nulle part question de Dieu, mais davantage de YHWH, d’Adonaï, de Shaddaï, d’Eyeh asher Eyeh, d’Elohim, de Shabbaot, chacun de ces noms étant une tentative pour mettre un mot sur une expérience.

L’expérience de l’Inconnu, du Silence ineffable au cœur de tout ce qui vit et respire (YHWH) ; l’expérience d’un Sens qui nous oriente, nous structure et nous conduit (Adonaï) ; l’expérience du monde comme manifestation d’une Force et d’une Énergie incommensurable (Elohim) ; l’expérience d’une Présence qui nous enveloppe, nous soutient, presque d’une « Mère » qui nous porte (Shaddaï) ; l’expérience d’un Ordre, d’une Harmonie qui structurent les différents plans de l’être ou les différents « niveaux de réalité » pour parler comme les physiciens d’aujourd’hui (Shabbaot)...

Il y a bien d’autres noms de Dieu, c’est-à-dire bien d’autres façons d’entrer en relation avec la Réalité une – diverse et ineffable.

L’expérience que je te racontais il y a quelques instants n’est-elle pas proche de celle de Moïse lorsqu’il accueille Dieu comme étant Eyeh asher eyeh : « Je suis qui je suis » ?

N’est-ce pas l’expérience que tout être humain peut faire de la « Vie qu’il est » ; non seulement au moment où il perd la « vie qu’il a », mais dans le quotidien même de cette vie mortelle ?

Extrait de  "Lettres à un ami athée"

__________________________________
 

277163 234956736553388 1210667500 qSi vous souhaitez recevoir chaque jour un texte spirituel choisi par le diacre Marc abonnez-vous à son blog (et regardez votre dossier spam ou indésirable pour valider ensuite votre inscription envoyée par Feedburner) :

 

Enter your email address:

Delivered by FeedBurner

 

Partager cet article
Repost0