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19 janvier 2022 3 19 /01 /janvier /2022 12:23
Du 18 au 25 janvier a lieu la semaine de prière pour l'unité des chrétiens. À l'occasion de ce temps œcuménique, le frère Patrice Mahieu appelle à dépasser les divergences entre confessions pour vivre le don de l'amitié et de l'union.

Frère Patrice Mahieu est moine de Solesmes et membre du comité mixte catholique-orthodoxe de France. Il a suivi des études en théologie œcuménique à l'Institut catholique de Paris, à l'Institut orthodoxe Saint-Serge et à l'Institut protestant de théologie. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont «En quête d'unité - Dialogue d'amitié entre un catholique et un orthodoxe» (Salvator, 2021).

Devons-nous attendre encore ? Pouvons-nous attendre encore ? Quand est-ce que catholiques et orthodoxes donneront au monde le témoignage de leur unité retrouvée ? Quand pourront-ils montrer que leurs différences ne sont plus des oppositions mais la manifestation d'une plénitude vie ?

Au fil des années, les relations entre orthodoxes et catholiques ont continué à s'approfondir, avec des hauts et des bas, à l'intérieur même des Églises. Le dialogue théologique qui explore les zones de dissension doctrinale s'est poursuivi à tous les échelons, national, international, même si actuellement des turbulences sont apparues, suite à des questions canoniques entre Églises orthodoxes.

Même gêné, le processus suit toujours son cours, ce qui a fait dire au patriarche de Constantinople que tôt ou tard l'union entre catholiques et orthodoxes est inévitable. Inévitable ou désirable comme le désert en manque d'eau ?

Mais qui sommes-nous pour ne pas reconnaître les limites de l'intelligence humaine dans la formulation d'affirmations définitives sur la vie intime de Dieu ?

Frère Patrice Mahieu


La question de la procession du Saint-Esprit, le Filioque, a été traitée de façon approfondie par le dialogue théologique nord-américain en 2003. Mais qui sommes-nous pour ne pas reconnaître les limites de l'intelligence humaine dans la formulation d'affirmations définitives sur la vie intime de Dieu ? La réflexion se poursuit aussi sur les relations entre la synodalité et la primauté, à la lumière de ce qui a été vécu au premier millénaire.

Cela touche la place du pape dans une Église où catholiques et orthodoxes seront en communion. L'Église orthodoxe vit actuellement une synodalité perturbée avec des patriarcats qui ne sont plus en communion eucharistique les uns avec les autres. La question de la procession du Saint-Esprit, le Filioque, a été traitée de façon approfondie par le dialogue théologique nord-américain en 2003.

Mais qui sommes-nous pour ne pas reconnaître les limites de l'intelligence humaine dans la formulation d'affirmations définitives sur la vie intime de Dieu ?

La réflexion se poursuit aussi sur les relations entre la synodalité et la primauté, à la lumière de ce qui a été vécu au premier millénaire. Cela touche la place du pape dans une Église où catholiques et orthodoxes seront en communion. L'Église orthodoxe vit actuellement une synodalité perturbée avec des patriarcats qui ne sont plus en communion eucharistique les uns avec les autres.

L'Église catholique s'est engagée dans un processus synodal axé précisément sur la question de la synodalité, de la communion et de la mission, pour palier à un déficit de synodalité. Encore faudrait-il que nos frères catholiques allemands ne discréditent pas le processus synodal par ce qui se vit chez eux !

Mais la réflexion théologique, soignée, exigeante, nécessaire est-elle suffisante ? L'adhésion à des définitions théologiques précises est-elle le dernier mot, décisif, qui va permettre une communion retrouvée entre catholiques et orthodoxes ? Tout en se gardant de relativiser les exigences de la vérité, on peut répondre résolument : Non !

Le plus urgent consiste à reprendre une vie en commun, à donner toujours plus une place centrale à l'amitié dans nos relations, à tous les niveaux : le pape avec les patriarches, les évêques orthodoxes avec les évêques catholiques, les prêtres et tous les fidèles, orthodoxes et catholiques.

On peut se reporter à une amitié emblématique, entre saint Paul VI et le patriarche Athénagoras, celle qui s'est nouée lors de leur rencontre à Jérusalem, en janvier 1964.

Frère Patrice Mahieu

L'amitié exige l'ouverture de cœur, le respect du mystère de l'autre, la confiance a priori, et une vision prophétique qui permet d'anticiper dans la vie quotidienne ce qui est désiré pour l'avenir. L'amitié, dans son audace, est patiente, et les fidèles savent respecter les normes disciplinaires des Églises, ce qui évite d'exacerber les peurs et les oppositions qui bloquent tout.

On peut se reporter à une amitié emblématique, entre saint Paul VI et le patriarche Athénagoras, celle qui s'est nouée lors de leur rencontre à Jérusalem, en janvier 1964. «Paul VI : “Je n'ai aucun désir de décevoir, de profiter de votre bonne volonté. Je ne désire d'autre chose que de suivre le chemin de Dieu”.

Athénagoras : “J'ai une confiance absolue en Votre Sainteté. Absolue. Absolue”. […] Paul VI : “Tout ce qui regarde la discipline, les honneurs, les prérogatives, je suis tout à fait disposé à écouter ce que Votre Sainteté croit être le mieux”. Athénagoras : “La même chose de ma part”.

Paul VI : […] “Voyons ce que le Christ nous demande et chacun prend sa position, mais pas avec des idées humaines de prévaloir, d'avoir de la louange, d'avoir des avantages. Mais de servir.” Athénagoras : “Comme vous m'êtes cher au fond du cœur.”»

Cette amitié se poursuivit dans les lettres, les échanges, les rencontres, conservée précieusement dans le Livre de l'amour, le Tomos Agapis. Cette amitié ne doit-elle pas se réfracter partout et inspirer sans cesse les relations fraternelles entre orthodoxes et catholiques ?

Se reconnaître en tant que frères et sœurs, en tant qu'Églises sœurs ne peut pas se limiter à des affirmations abstraites, mais doit s'incarner dans la vie...

Frère Patrice Mahieu

Telle est la voie qui nous est proposée à ce moment de l'histoire des Églises et du monde pour que le but soit atteint : une communion retrouvée qui se scelle et s'alimente dans le partage du vrai Corps et du vrai Sang de Jésus Christ lors de la célébration commune de l'Eucharistie.

Les avancées théologiques ne peuvent porter des fruits que dans un climat de confiance et dans une vie déjà partagée. Se reconnaître en tant que frères et sœurs, en tant qu'Églises sœurs ne peut pas se limiter à des affirmations abstraites, mais doit s'incarner dans la vie, c'est-à-dire dans le soin que l'on prend les uns pour les autres, dans la joie qui emplit notre cœur lorsqu'on est ensemble, lorsqu'on partage nos soucis humains et spirituels, lorsqu'on témoigne ensemble de la vie du Christ qui nous habite, devant des millions de personnes, certaines à notre porte, qui s'en sont éloignées ou qui ne l'ont jamais connue.

L'amitié implique que nous priions les uns pour les autres, et que nous priions aussi ensemble comme des frères et sœurs d'un même Père. Elle implique aussi que nous nous émerveillions pour ce qu'accomplit le Seigneur chez les autres, que nous valorisions ce qui est mieux vécu chez eux que chez nous. L'amitié n'offre aucun recoin pour les calculs, pour les comparaisons intéressées, pour la tristesse devant ce que l'autre a et que je n'ai pas.

Et en paraphrasant la première Lettre de saint Paul aux Corinthiens, chapitre 13, nous pouvons affirmer : «L'amitié rend service ; l'amitié ne jalouse pas ; l'amitié ne se vante pas, ne se gonfle pas d'orgueil ; elle ne fait rien de malhonnête ; elle ne cherche pas son intérêt ; elle ne s'emporte pas […] elle supporte tout, fait confiance en tout, espère tout, endure tout.»

Frères et sœurs orthodoxes et catholiques, nous sommes un don les uns pour les autres. Vivons le don de l'amitié et le Dieu de l'amitié nous accompagnera et nous unira dans sa vie.

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17 janvier 2022 1 17 /01 /janvier /2022 20:30

 

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16 janvier 2022 7 16 /01 /janvier /2022 20:30

Majnûn contemple le ciel (1772), anonyme Gouache sur papier (9,5 x 5,7 cm)
 

Un homme jeune, d’une maigreur inquiétante, assis dans l’herbe, penche la tête en arrière et regarde le ciel. Autour de lui, des fleurs, mais surtout le silence et la nuit. Solitaire au point de se passer même de regarder dans notre direction, il songe, il scrute, il se tait. Curieuse figure… Ce qu’il fait ? Rien. Pas tout à fait quand même. Presque rien alors. Il contemple le ciel, ce ciel qui envahit la plus grande partie de l’image, la plus grande partie de ses pensées aussi, et ce n’est pas rien, le ciel. Il s’appelle Majnûn, il vient du fond de l’Orient et il nous parle de l’amour fou.

La légende persane de Leyli et Majnûn a été couchée sur le papier par le poète Jâmi au XVe siècle. Poète, mais philosophe aussi, et maître spirituel, Jâmi a, toute sa vie, suivi les préceptes des confréries soufies, qui invitent au détachement de soi, à la prière du cœur et à l’attention constante au divin. Son récit en vers, Leyli et Majnûn, raconte une histoire d’amour qui est en même temps un cheminement spirituel comme il n’en existe que peu dans toute la littérature, et à laquelle on ne peut guère comparer, pour notre monde occidental, que celle de Dante et Béatrice dans la Divine comédie. Majnûn, le fou d’amour, va passer sa vie à aimer Leyli, qu’il n’épousera pas, passant par tous les stades du renoncement et de l’adoration. Amour interdit, vénération infinie. Et contemplation.

Que fait-on au juste quand on contemple ? L’image du manuscrit du XVIIIe siècle nous le montre mieux que nous l’expliquerait un texte. Les yeux levés vers le ciel, Majnûn se perd dans la voûte ténébreuse du ciel où les étoiles se sont éteintes à l’approche de l’aube. À peine visibles au firmament, un mince croissant de lune et un pâle soleil évoquent subtilement le passage de la nuit au jour. Seul au cœur de la nuit finissante, cette nuit dont Leyli porte le nom, et absorbé tout entier dans le souvenir de son amour, Majnûn a pour unique confident l’oiseau perché sur son épaule osseuse, dont le chant fait écho aux vers des poètes. Celle qu’il adore est au loin : il ne va pouvoir adorer que le lointain. Peut-être n’aime-t-on vraiment que ceux qui nous manquent.

Ce qu’on fait donc, en contemplant ? On fait plus qu’observer, en tout cas. Le visible s’est dissous dans l’invisible. On pense, en même temps qu’on ouvre les yeux, on attend, on s’oublie soi-même, on cherche à découvrir un sens, comme le fait ici le héros de la légende indo-iranienne sous un ciel où il scrute, sans qu’elle lui parvienne, une réponse à ses interrogations. Mais qu’importe la réponse, quand c’est le désir qui nous pousse à aller au-delà de nous-mêmes ? Qu’importent le sens, même, et la raison de toutes choses, quand c’est l’amour qui nous fait aussi vastes que le ciel ?

Pascal Dethurens, professeur de littérature comparée à l’université de Strasbourg

Repères

Cette enluminure fait partie du fonds de la Public Library de New York. L’histoire de Leyli et Majnûn a été reprise de très nombreuses fois au cours des siècles dans la littérature orientale, où elle jouit du même prestige que celles, chez nous, de Tristan et Iseult ou de Roméo et Juliette. On pourra en lire une version intégrale dans la nouvelle traduction de Leili Anvar sous le titre Leyli et Majnûn de Jâmi, qui vient de paraître aux éditions Diane de Selliers, accompagnée de magnifiques illustrations (432 p., 230 €).

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