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21 décembre 2015 1 21 /12 /décembre /2015 23:38
Le grain de sénevé

Au commencement

Au-dessus du sens

Là est le Verbe. 

Ô trésor si riche 

Là le commencement

fait naître commencement

Ô poitrine du Père

avec grand plaisir

En coule le Verbe !

Et pourtant le sein

Garde le Verbe

Cela est vrai.

Des deux un fleuve,

D'Amour le feu, 

Les deux unis

Aux deux commun,

le Très-Doux Esprit

Très égal, 

Inséparable.

Les trois sont Un.

Sais-tu quoi ? Non. 

Il se sait lui-même : en entier,

Au mieu

La boucle des trois

A une profondeur terrible,

Le pourtour lui-même

Jamais sens ne saisit:

Là est une profondeur sans 

Fond

Échec et mat

Temps, formes et état ! 

L'anneau merveilleux

Est un jaillissement, 

Tout immobile se tient son point

Le mont pointu

Gravis-le sans agir

Intelligence

Le chemin t'emmène

En un merveilleux désert, 

Au large, au loin,

Il gît sans limite. 

Le désert n'a

Ni temps ni état, 

Sa façon lui est particulière. 

Ce désert le bien

Jamais pied n'y passe 

Sens créé

Jamais n'y vint 

Cela est; et personne ne

Sait quoi 

Cet ici, ce là, 

Ce loin, ce près, 

Ce profond, cet haut, 

Ceci est ainsi

Que ce n'est çà

Ni ci. 

Cette lumière, cette clarté

Cette ténèbre complète, 

Cet innommé, 

Cet ignoré,

Libre du début et aussi 

De la fin. 

Cela paisiblement se tient désolé, sans vêtement.

Qui sait sa demeure? 

Qu'il en sorte ! 

Et nous dise quelle est sa forme. 

Deviens comme un enfant, 

Deviens sourd deviens aveugle ! 

Tout ton être doit devenir néant,

Passe au-dessus de tout être, tout néant ! 

Laisse l'état laisse le temps, 

Et aussi les images !

Allant sans voie 

Par le sentier étroit, 

Ainsi arrives-tu

À la trace du

Désert

Ô mon âme,

Va dehors ! Dieu, dedans ! 

Sombre tout mon être

Dans le néant divin

Sombre en ce fleuve sans fond ! 

Que je te fuis, 

Tu viens à moi

Que je me perde 

Alors, je Te trouve,

Ô Bien suressentiel !

Poème de Maître Eckhart - Granum Sinapis

Le «Granum Sinapis» (Grain de Sénevé) est un témoignage de la connaissance intuitive propre au mystique.

Ce poème, né dans la vallée du Rhin au quatorzième siècle, est sans doute l’unique poème de Maître Eckhart.

Rédigé en Haut-Allemand, l’auteur a ainsi confié à la langue commune ( alors que le commentaire est en latin ) le soin de véhiculer jusqu’à nous ce joyau.

Dante, à pareille époque, fit de même en choisissant l’italien pour confier au « plus ordinaire » le soin d’accueillir, préserver, voiler et transmettre les traces du « plus Haut »!

Dans le commencement
(cela passe le sens)
là jaillit le Verbe
trésor inépuisable
aurore de l’aurore !
Ô le cœur d’un tel Père
qui de sa propre joie
tire le flot du Verbe
mais Le garde en son sein
ce Verbe ! ô vérité !

Des deux se noue un fleuve,
où coule amour et feu
formant le lien des deux
le bien connu des deux :
le flux du doux Esprit
à leur même mesure
et que rien ne sépare.
Car les Trois ne font qu’un.
Quoi le saurais-tu ? Non.
Lui seul sait ce qu’Il est.

Mais de ces trois la boucle
insondable et terrible
naît de leur propre ronde,
le sens ne peut saisir
l’abîme ici sans fond.
Avoue : « Echec et mat ! »
Sans lieu ni temps ni forme
cet anneau merveilleux
est un jaillissement
en son point - immobile -

Ce point est la montagne
à gravir sans agir,
comprenne qui pourra !
La voie te conduit
au Désert admirable
qui au large et au loin
déployé sans limite
hors du lieu - hors du temps -
se suscite en Lui-même
parfait de Son seul Être.

Désert Tu es le Bien
par aucun pied foulé
jamais le sens créé
ne saurait y aller :
c’Est (personne ne sait)
c’Est ici et c’Est là
c’Est loin et c’Est bien près
c’Est profond et c’Est haut
et si c’Est donc ainsi
ce n’Est ni ça ni ci.

C’Est lumière et clarté
c’Est aussi la ténèbre
l’innomé - l’inconnu -
libéré du début
qui échappe à la fin,
c’est en paix qu’Il se tient
vêtu de nudité.
Qui connaît Sa maison ?
Ah ! Qu’il en sorte enfin
et nous dise Sa Forme.

Deviens comme un enfant,
rends - toi sourd et aveugle !
Car ton être lui-même
doit devenir le rien,
dépasse être ou néant !
Délaisse lieu et temps
et quitte les images !
Trouve au sentier étroit
(sans le vouloir chemin)
l’empreinte du Désert.

Eloigne - toi mon âme
puisque Dieu est dedans !
Que sombre tout mon être
en ce Dieu de non-être,
dans Son fleuve sans fond !
Alors - si je Te fuis -
c’est Toi qui viens à moi.
Si je deviens ma perte
c’est Toi seul que je trouve,
Toi le Bien sans mesure !

Traduction : Antoine de Vial

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20 décembre 2015 7 20 /12 /décembre /2015 23:42
Être là où Dieu parle

Va où tu ne veux pas,

vois où te ne vois pas,

écoute où rien ne bruit 

tu es là où Dieu parle

Angélus Silesius

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19 décembre 2015 6 19 /12 /décembre /2015 23:26
Le mal existe et pourtant j'aime Dieu

Testament écrit par un juif polonais, Jossel Raschower, avant de mourir au cours de la révolte du ghetto de Varsovie en 1943, alors qu’il se prépare à verser sur ses habits, pour s’incendier complètement , les dernières bouteilles d’essence qu’il utilisait contre les assaillants.
Il avait déposé ce testament dans une bouteille, et nous avons trouvé ce texte admirable.
Cette profession de foi extraordinaire a été publiée sous le nom de « Testament dans la fournaise ».
En voici quelques extraits :

« Si quelqu’un le trouve plus tard, il saura peut-être saisir les sentiments d’un juif, d’un de ces millions de juifs qui sont morts ; un juif abandonné du Dieu auquel il croyait si intensément...

Lorsque je regarde les années passées, je puis dire, pour autant qu’un homme puisse témoigner de quelque chose avec certitude : j’ai eu une vie magnifique.

Ma vie fut autrefois bénie de bonheur. J’ouvrais ma porte à tout homme dans le besoin et je trouvais le bonheur lorsque je pouvais rendre service à mon prochain.

J’ai servi Dieu dans un ardent abandon, et ma seule prière vers Lui était de pouvoir le servir de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces.

Mais il se passe maintenant quelque chose de très surprenant dans le monde : c’est le temps où le Tout-Puissant détourne son visage des suppliants. Dieu a caché sa face au monde. Et c’est pourquoi les hommes sont abandonnés à leurs passions sauvages. Il est très naturel, aux temps où ces passions règnent sur le monde, que ceux-là soient les premières victimes en qui le divin et le pur sont demeurés vivants. 

Cela ne signifie pas qu’un juif pieux accepte simplement le jugement comme il vient, et dise : Dieu a raison, son jugement est juste. Non, je n’attends pas un miracle et je ne prie pas mon Dieu qu’Il ait pitié de moi.

Qu’Il me montre la même indifférence qu’Il a montrée à des millions d’autres de son peuple ; je ne suis pas une exception et je n’attends pas qu’Il m’accorde une attention. Je n’essaierai pas de me sauver moi-même ; je ne tenterai pas d’échapper d’ici.

Je crois au Dieu d’Israël, même s’Il a tout fait pour briser ma foi en Lui. Je crois à ses lois. Je me courbe devant sa grandeur, mais je n’embrasserai pas le bâton qui me châtie. Je l’aime mais j’aime encore plus sa loi. Et même si je m’étais trompé à son sujet, je continuerais à adorer sa loi.

Tu dis que nous avons péché. Je voudrais néanmoins que tu me dises s’il y a un péché sur terre qui mérite un tel châtiment. Je te dis tout cela, mon Dieu, parce que je crois en Toi, parce que je crois plus que jamais en Toi.

Mais je ne puis Te louer pour les actes que tu tolères. Je meurs paisiblement, mais non satisfait ; en croyant, mais non en suppliant.

J’ai suivi Dieu même quand Il m’a repoussé loin de lui.

J’ai accompli son commandement même lorsque, pour prix de cette observance, il me frappait.

Je l’ai aimé. J’étais et je suis encore épris de Lui, même lorsqu’Il m’a abaissé jusqu’à terre, m’a torturé jusqu’à la mort.

Tu peux me torturer, mais je croirai en Toi. Je t’aimerai toujours malgré toi.

Et ceci sont mes dernières paroles, mon Dieu de colère : tu ne réussiras pas à me faire te renier.

Tu as tout entrepris pour que je tombe dans le doute. Mais je meurs comme j’ai vécu, dans une foi inébranlable en Toi.

(Du livre de Marie Joseph Le Guillou : « Du scandale du mal à la rencontre de Dieu » Ed. St Paul 1991)

Je veux esquisser la démarche du Testament dans la fournaise de Jossel Rashower, mort en 1943 lors du soulèvement du ghetto de Varsovie, qui fait pendant à la tentative de Hans Jonas.

Il déclare avoir eu une vie magnifique et avoir servi Dieu de toutes ses forces.

Et voici qu'il se heurte à ce temps incompréhensible où "le Tout-Puissant" détourne son visage des suppliants.

Or il ne pense pas qu'aucun péché puisse mériter un tel châtiment. Il n'accepte donc pas le jugement de Dieu pour le reconnaître juste, il n'embrasse pas le bâton qui le punit, il ne loue pas Dieu pour les actes qu'il tolère.

Pourtant, il croit au Dieu d'Israël, d'une foi inébranlable, il s'incline devant sa grandeur, il l'aime toujours fût-ce malgré Lui. Mais -si j e comprends bien - il en appelle à la justice de la loi: "Je l'aime, mais j'aime encore plus sa loi. Et même si je m'étais trompé à son sujet, j e continuerai à adorer sa loi".

Tel est, ce me semble, le langage du croyant au sujet de l'excès du mal. Il naît de l'expérience ou d'une authentique participation. Il refuse toutes les explications, qui sont inopérantes et suscitent le plus souvent une révolte plus grande encore que celle que soulève le malheur même.

Il consent loyalement à s'affronter au scandale qui naît de l'injustifiable. Il demeure donc une question obstinée, qui ne cède pas aux "réponses" mais ne conclut pas non plus à l'"absurde". 

Dieu et le mal, après Auschwitz 

JEAN-PIERRE JOSSUA 

http://repositorio.ucp.pt/bitstream/10400.14/16971/1/V02401-087-093.pdf

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