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21 juin 2021 1 21 /06 /juin /2021 19:22

Démortalisé

Quand on tient une chronique intitulée À proprement parler, on ne peut se permettre d’y explorer des néologismes. « Proprement parler », c’est ramener les mots à leur source, les y plonger, les y laver – et non bricoler des fontaines d’où ils jailliraient artificiellement. Mais il arrive qu’un mot manque.

Une réalité se tient sur le bout de la langue que nous parlons. Il nous faut la tourner sur elle-même pour atteindre ce que nous voulions dire. De fait, tous nos mots furent d’abord des néologismes (à commencer par « néologisme »).

Celui-ci m’est venu à propos d’une triste nouvelle. Une communauté religieuse de Vendée a récemment perdu près d’un tiers de ses membres. Tandis que les médias regrettaient que ces hommes fussent morts alors qu’ils venaient tout juste d’être vaccinés, certains de leurs lecteurs virent justement en cela la cause de leur décès.

Je vous laisse imaginer, sur les forums, la verdeur des débats, chacun se traitant d’assassins – assassins ceux qui critiquent un vaccin salvateur ; assassins ceux qui chérissent l’instrument de leur perte…

Toutefois, ce qui a retenu mon attention est l’âge des sept frères décédés : de 85 à 99 ans. Je suis le premier à dire que la mort est un scandale, qu’elle nous cueille toujours trop tôt. Il y a tant à voir et à aimer ! L’âge de nos os n’est pas celui de notre âme : celle-ci est parfois plus alerte, moins encombrée, à 70 qu’à 20 ans. Aussi aucun vieillissement ne va-t-il de soi. Aucune mort n’est purement naturelle.

Irions-nous jusqu’à dire qu’un homme qui décède à 87 ou 99 ans est mort du Covid ? Depuis le début de notre épidémie, c’est bien ce que nous faisons. Nous supposons donc, plus ou moins consciemment, qu’en l’état normal, sa vie aurait dû se poursuivre indéfiniment. Nous suggérons par là que l’homme a cessé d’être mortel.

Non pas que, tel un dieu grec, il soit devenu immortel. Le voilà plutôt « démortalisé », comme l’on dit d’une pièce qu’elle est démonétisée. Nous reconnaissons encore cette fragilité grandissante qu’on appelle la vieillesse mais nous lui refusons d’être la cause principale de notre congé du monde. Ce faisant, nous privons peu à peu l’homme de sa finitude.

Quand l’homme était mortel, sa mort lui venait de l’intérieur. Même violente, elle manifestait l’intrinsèque précarité de toute vie. On portait sa mort, ainsi que l’écrit R. M. Rilke dans Le Livre de la pauvreté et de la mort, comme l’arbre son fruit, dans l’espérance qu’il fût mûr quand la vie toucherait à son terme. « Démortalisé », l’homme continue bel et bien de mourir.

Mais sa mort, impossible, voire interdite, apparaît désormais comme le fait d’une cause externe. On comprend pourquoi chacun est si prompt à se traiter d’assassin : si nous ne sommes plus mortels mais continuons de mourir, c’est que nous sommes finalement « tuables ». La faute au virus, dont toi ou moi sommes les porteurs – la faute au vaccin, dont toi ou moi sommes les promoteurs.

Ce passage de l’homme mortel à l’homme tuable est sans doute le trait le plus saillant du monde d’après. Jusqu’à présent, par amour, nous donnions la vie à des êtres mortels. Nous accueillions la vie en nous risquant à la pleurer un jour.

Dorénavant, par imprudence, nous nous donnons la mort. Nous ne sommes plus soucieux que de mettre la vie en sécurité, nous préparant à accuser quiconque en aura précipité la fin.

La prière de Rilke prend alors tout son sens : « Ô mon Dieu, donne à chacun une mort née de sa propre vie ! »

Par Martin Steffens Philosophe 
Auteur de Faire face. Le visage et la crise sanitaire, écrit avec Pierre Dulau, Éd. Première Partie, 160 p., 17 €.

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15 juin 2021 2 15 /06 /juin /2021 19:32

(La) pratique d’égorgement nous est peu familière, depuis que le christianisme a aboli les sacrifices d’animaux en proclamant que le Christ est l’unique victime, rendant inutiles les sacrifices de la première Alliance.

Et depuis la destruction du second Temple de Jérusalem en 70 après J.-C., les juifs ne pratiquent plus les sacrifices rituels qui lui étaient réservés, hormis peut-être le traditionnel agneau pascal, mais sans rites particuliers.

Or, nous redécouvrons avec l’abattage rituel que des religions pratiquent encore cet égorgement en croyant obéir à Dieu (les animistes en Afrique, les musulmans partout dans le monde). Le Coran est clair sur ce point :

« Vous sont interdits la bête trouvée morte, le sang, la chair de porc, ce sur quoi on a invoqué un autre nom que celui de Dieu, la bête étouffée, la bête assommée ou morte d’une chute ou morte d’un coup de corne, et celle qu’une bête féroce a dévoré – sauf celle que vous égorgez avant qu’elle ne soit morte » (Sourate 5,3, La Table servie).

La tradition musulmane a fixé le déroulement de l’abattage rituel (dhabiha en arabe) pour qu’il soit certifié halal. Il faut tuer l’animal en respectant trois points essentiels :
- il faut qu’il soit conscient, donc non étourdi
- il faut qu’il soit égorgé de façon large jusqu’aux vertèbres cervicales
- il faut que l’animal soit tourné vers La Mecque et que soit prononcée par un musulman agréé la formule : “Bismillah  Allahou Akbar”.

Cette invocation du nom d’Allah au moment de l’égorgement est une obligation. Sans cette invocation, le rituel sacrificiel n’est pas « hallal ».

Cet égorgement ne peut pas être fait par un non musulman.
La saignée doit être réalisée par une personne, forcément musulmane, formée et habilitée par l’un des trois organismes agréés depuis les années 1990 par l’État : la Grande Mosquée de Paris, la Mosquée d’Évry et la Grande Mosquée de Lyon.

Par ailleurs, la tête de l’animal abattu doit être tournée vers la Kaaba, la pierre sacrée de La Mecque, pendant qu’il se vide de son sang. Enfin, la viande halal ne doit avoir aucun contact avec des carcasses qui ne le seraient pas.

Dans la pratique, il est très difficile de savoir si ces rites sont respectés. Car l’État n’intervient à aucun moment dans le processus de certification de la viande halal, et n’exerce aucun contrôle sur l’abattage rituel. La certification est donc le fait d’une quarantaine d’organismes privés et indépendants des pouvoirs publics.

Selon des chiffres de la Direction générale de l’alimentation, dépendante du ministère de l’Agriculture, 30% du gros milliard de bêtes abattues en France le sont selon des rites religieux.

Mais rapporté au tonnage, la proportion tombe à 14%. Cette différence s’explique par le fait que le mouton ou l’agneau, plus légers que le bœuf ou le veau, sont privilégiés par les clients musulmans ou juifs.

Cette production reste pourtant supérieure à la demande. À en croire l’Interbev (association nationale interprofessionnelle du bétail et des viandes), qui regroupe tous les acteurs du secteur, la demande de viande halal dans l’Hexagone représente environ 7% de la consommation totale, auquel il faut ajouter 2,5% pour la demande de viande casher.

Notons au passage qu’il y a un enjeu économique important à ce contrôle par les mosquées. Une rémunération de 10 à 15 centimes d’euros le kilogramme de viande est prélevée au titre de la certification, au bénéfice des organismes certificateurs.

Il y a des débats éthiques – légitimes – sur la souffrance animale provoquée par cet égorgement sans anesthésie, sans étourdissement préalable. Pas sûr que le bien-être animal soit vraiment respecté dans ces coutumes d’un autre âge.

Un boucher montre à des écoliers comment sacrifier un animal pour l'Aïd el-Kebir, Le Caire, Egypte, le 11 novembre 2010. Le sang coule également à flots lors de la fête de l’Aïd (ou Tabaski), la « fête du mouton », lorsque ces animaux sont égorgés par centaines de milliers pour commémorer le remplacement d’Isaac (Ismaël en fait dans la version arrangée du Coran) par un bélier.

Et il (Abraham) dit:  « Moi, je pars vers mon Seigneur et Il me guidera. Seigneur, fais-moi don d’une (progéniture) d’entre les vertueux « .
Nous lui fîmes donc la bonne annonce d’un garçon (Ismaïl) longanime.
Puis quand celui-ci fut en âge de l’accompagner, (Abraham) dit:  » Ô mon fils, je me vois en songe en train de t’immoler Vois donc ce que tu en penses « .
(Ismaël) dit:  « Ô mon cher père, fais ce qui t’es commandé: tu me trouveras, s’il plaît à Allah, du nombre des endurants « .
Puis quand tous deux se furent soumis (à l’ordre d’Allah) et qu’il l’eut jeté sur le front, voilà que Nous l’appelâmes :  « Abraham ! Tu as confirmé la vision C’est ainsi que Nous récompensons les bienfaisants » .
C’était là certes, l’épreuve manifeste. Nous le rançonnâmes d’une immolation généreuse. Et Nous perpétuâmes son renom dans la postérité :  « Paix sur Abraham  »
(Sourate 37, 99-109).

Le Christ a rendu inutile ce sacrifice sanglant en prenant sur lui la violence symbolique de ces anciens rites. Quelle régression spirituelle d’en revenir à des sacrifices d’animaux pour célébrer une alliance avec Dieu !

Le rite de la première Alliance que nous avons lu dans la première lecture (Ex 24, 3-8) est certes sanglant : Moïse asperge les 4 points de l’autel avec le sang des bêtes égorgées en l’honneur de HYWH. Dans la Bible, le sang c’est la vie, et la vie appartient à Dieu seul, qui en est le maître.

L’homme ne peut donc pas prendre la part de sang qui ne lui revient pas :: en le laissant s’écouler hors de la bête sacrifiée, en le répandant sur l’autel, l’homme reconnaît ainsi symboliquement qu’il n’est pas le maître de la vie, et qu’à Dieu seul revient le titre de Créateur et Seigneur de tous les êtres vivants. Aucun souci hygiénique ou sanitaire dans ces pratiques qui sont avant tout religieuses.

image alliance dans Communauté spirituelleCe que Moïse accomplissait au désert avec le sang des animaux, ce que les prêtres juifs répétaient ensuite au Temple de Jérusalem, Jésus l’a accompli une fois pour toutes avec son propre sang, abolissant ainsi toutes les pratiques anciennes où égorger l’animal était supposé s’attirer les faveurs du divin.

Parler de l’unique sacrifice du Christ, réalisé une fois pour toutes, non réitérable, est donc révolutionnaire : le vrai sacrifice dans l’eucharistie est de s’offrir soi-même, uni au Christ, et non d’offrir quelque chose d’extérieur à soi.

L’eucharistie ne nous demande pas de tuer (un animal, un ennemi) pour être agréable à Dieu (que ce soit YHWH ou Allah), mais au contraire de donner notre vie pour ceux que nous aimons, et même pour ceux que nous n’aimons pas (nos ennemis).

La subversion du sacrifice est totale en christianisme : le sang de l’Alliance est celui du Christ, unique dans l’histoire humaine, et non celui d’animaux ou d’adversaires.

Dans l’eucharistie, nous ne répétons pas cet unique sacrifice, accompli une fois pour toutes comme aime à le répéter cinq fois la Lettre aux Hébreux.

Nous nous rendons contemporains de ce sacrifice, pour laisser le Christ nous unir à lui dans cette dépossession de lui-même, par amour, qui le conduit à la mort. « Afin que notre vie ne soit plus à nous-même, mais à lui qui est mort et ressuscité pour nous… », aime à dire la Prière eucharistique n° 4.

Depuis la croix, les sacrifices d’animaux nous paraissent à juste titre des rites régressifs et dangereux. De même que nous paraissent archaïques et obsolètes les interdits alimentaires de la cacherout et du halal, qui reposent sur une vision du monde périmée (le pur et l’impur, le permis et le défendu).

Respecter les autres croyants n’implique pas de supprimer le débat théologique ! Comment ne pas dénoncer le retour à ces pratiques d’un autre âge, qui enchaînent dans la peur et la soumission les enfants de Dieu appelés à la liberté, qui utilisent le sang des animaux comme ‘garantie’ de l’alliance ?

Célébrons donc l’eucharistie avec reconnaissance : nous n’avons plus à faire couler le sang des autres, mais à laisser celui du Christ nous unir à l’offrande de lui-même qu’il fait à son Père, dans la force de l’Esprit.

Le sang sacramentel que nous buvons dans la coupe de la nouvelle Alliance est la subversion des anciens sacrifices païens, des sacrifices animistes ou musulmans d’aujourd’hui.

Notons au passage que cela devrait nous faire réfléchir sur l’utilisation de nos compagnons animaux, et notamment sur notre manière de les tuer pour nous nourrir…

Puisse la fête du Corps et du Sang du Christ nous faire voir autrement ce que conclure une alliance de sang signifie : donner sa vie par amour, et non prendre la vie des autres en instrumentalisant le Nom de Dieu, le plus manipulé de tous les noms en ce siècle…

Extrait d'une homélie du site "L'homélie du dimanche"

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12 juin 2021 6 12 /06 /juin /2021 19:39

La célèbre revue américaine « Science » rapporte en 1980, l’expérience suivante : Des lapins soumis à un régime alimentaire riche en graisses saturées, entrainant le développement de plaques d’athérome dans les artères, étaient divisés en deux lots, le premier recevant les traitements habituels des animaux de laboratoire, le deuxième étant l’objet d’attentions particulières : chaque jour, on caressait ces lapins, en leur parlant doucement. Les lapins caressés présentèrent beaucoup moins d’athérome que les autres lapins. La différence a été médicalement et scientifiquement considérée comme significative.

Faut-il attendre des preuves scientifiques pour reconnaître aux caresses une influence bénéfique sur notre immunité et le devenir des épidémies ?

Évidemment, nous ne sommes pas des lapins, nous sommes des êtres humains, mais notre besoin de caresses n’est pas moindre, et c’est une des conditions de notre santé.

Ce double message que nous recevons aujourd’hui de nous éloigner les uns des autres, de garder nos distances, et en même temps ce besoin naturel et nécessaire de caresses peut nous rendre plus malade que nous ne le sommes.

Faut-il nous traiter les uns les autres comme des lapins de laboratoire ou comme des lapins de compagnie ?

Notre lien avec les êtres et les choses doit-il toujours être un lien de consommation et de domination ?
Ne peut-il pas devenir un lien d’affection ?

Il ne s’agit pas de passer du laboratoire à la chambre à coucher, mais du monde au « royaume ».

Vous vous souvenez de ce médecin, un peu poète, qui nous disait : « Aimez-vous les uns les autres. »

Si c’est bon pour les lapins, ça ne fera pas de mal aux hommes ; c’est bon pour devenir Dieu et c’est nécessaire à notre immunité.    

 
- Jean Yves Leloup, Mai 2021

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