Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
21 juillet 2022 4 21 /07 /juillet /2022 19:30

Quel a été votre objectif avec cette nouvelle histoire de la philosophie ?

Vincent Citot, philosophe

Ma motivation première était de comprendre à quel point l’époque d’un penseur pèse sur le contenu et l’orientation de sa pensée. De mettre au jour ce qui serait, le cas échéant, un conditionnement sociohistorique de nos idées, jugements et évaluations. Connaître ce qui nous détermine est le début de la liberté. Or si l’on veut penser pertinemment, il faut penser librement. Bref, ma visée était d’abord philosophique.

Pour tenter de conceptualiser les grandes inflexions de l’histoire de la philosophie, je me suis intéressé à des traditions non occidentales et j’ai tenté de replacer la philosophie dans la vie de l’esprit qui la comprend. Enfin, il fallait comparer plusieurs trajectoires intellectuelles pour y chercher des constances, des récurrences, sinon des lois.

Votre théorie est ambitieuse : la vie intellectuelle de chaque civilisation serait cyclique plutôt que linéaire et passerait toujours par les trois mêmes périodes. Quelles sont-elles ?
Oui, la vie intellectuelle n’est linéaire que du point de vue de Sirius. Avec un tel recul, on peut dire par exemple que l’humanité n’a cessé de progresser, s’élevant graduellement des premières superstitions au monothéisme, à la rationalité philosophique et à la science moderne mathématisée.

Mais dès que l’on regarde d’un peu moins loin la situation, on trouve une histoire bosselée, avec des « hauts », des « bas » et des transitions, de sorte que la vie intellectuelle est en réalité plus cyclique que linéaire.

Les phases de ces cycles sont à peu près toujours les mêmes pour les civilisations ayant produit de la philosophie et de la science.

La vision du monde des intellectuels est d’abord de nature religieuse (une période que je nomme préclassique), avant que des raisonnements de type philosophique transforment ces vues (période classique), puis que le champ de recherche se ramifie en diverses spécialités que l’on peut qualifier de scientifiques (période post-classique).

Après quoi, la philosophie se rapproche à nouveau de la religion, tandis que la science s’affaiblit, puis disparaît. Finalement, il ne reste en piste que la pensée religieuse, voire le ritualisme religieux tout court. Le cycle est terminé.

Pourquoi avoir choisi huit civilisations pour votre étude ?
Parce que je voulais être exhaustif, et qu’il n’en existe pas de neuvième pour laquelle nous aurions suffisamment de renseignements pour faire ce que j’ai fait avec la Grèce, Rome, l’Islam, l’Europe, la Russie, l’Inde, la Chine et le Japon.

Je ne prétends pas parler de tous les peuples qui ont philosophé – au sens étroit ou au sens large du terme –, mais seulement de ceux pour lesquels les documents disponibles permettent l’écriture d’une histoire intellectuelle avec une bonne précision.

Certains trouvent que huit, c’est trop (arguant qu’il n’y aurait pas de philosophie en Orient) ; d’autres que ce n’est pas assez (j’attends les résultats de leurs travaux…).

Il apparaît étonnant de placer la religion à la naissance mais aussi à l’aboutissement des cycles. Pourquoi cela ?
C’est un constat : la pensée religieuse (un aspect parmi d’autres de la religion) est première et dernière dans les cycles que j’identifie.

Le polythéisme grec est le cadre dans lequel la philosophie puis la science grecque émergent, avant que le christianisme n’attire à lui toute la vie intellectuelle à partir des IIIe-IVe siècles de notre ère.

De même en Inde antique : les premières philosophies et les savoirs positifs apparaissent dans un contexte religieux (brahmanique) qui finira par les digérer, quelques siècles plus tard, sous la forme de l’hindouisme et du bouddhisme religieux.

En islam médiéval, la religion, qui est à l’origine, a aussi le dernier mot ; dans l’intervalle, la philosophie et la science font des percées remarquables. Je pourrais en dire autant des autres civilisations qui occupent les divers chapitres du livre.

N’y a-t-il pas un risque à systématiser à ce point l’évolution de la pensée ? Ne faites-vous pas l’impasse sur des différences majeures entre les cultures ?
Toute systématisation comporte des risques, vous avez raison. J’ai fait attention à ne pas projeter brutalement mes hypothèses sur le réel ; et j’ai réécrit intégralement la moitié du livre après avoir constaté n’avoir pas suffisamment respecté cette règle.

Par ailleurs, trouver des analogies transculturelles ne doit pas oblitérer les différences culturelles. Il est tout aussi pertinent d’insister sur l’unité du genre humain que sur sa diversité. Mon livre privilégie le premier aspect.

À quelle étape en sommes-nous de cette trajectoire en Occident ?
Certains cycles ne sont pas achevés, comme ceux de la Chine moderne, du Japon, de la Russie et de l’Occident. Inachevés, mais bien entamés, puisque si mes analyses sont exactes, le « post-classique » s’y est imposé depuis plus de deux siècles. Les connaissances nouvelles s’élaborent principalement dans le champ scientifique (qui domine donc sur le plan cognitif).

La philosophie, désormais étrangère à ce champ, se rapproche du pôle littéraire, d’une part, et subit les charmes de la religiosité (encore discrètement en Occident), d’autre part.

La science elle-même commence à avoir du plomb dans l’aile, infiltrée par des idéologues, convoquée devant le tribunal du politiquement correct, soupçonnée de compromission avec ses applications et usages néfastes (sur les plans politique, éthique et écologique).

Tout cela est typiquement « post-classique » et risque de s’accentuer.


Recueilli par Stéphane Bataillon

Repères
L’auteur
Agrégé et docteur en philosophie, Vincent Citot enseigne à l’INSPE de Paris-Sorbonne Université. Directeur de la revue Le Philosophoire (Vrin), il est notamment l’auteur de Puissance et impuissance de la réflexion (2017). Il publie Histoire mondiale de la philosophie (PUF, 516 p., 29 €).

Le contexte
Huit ans de travail ont été nécessaires pour établir cette histoire de la philosophie écrite par un seul auteur, à la fois mondiale (étendue à huit civilisations), intellectuelle (intégrant l’histoire de la pensée religieuse, scientifique, morale et politique) et comparative (cherchant à dégager des récurrences et des lois). Les riches bibliographies à la fin de chaque chapitre font de cet ouvrage – d’un format raisonnable pour une telle entreprise – un précieux outil d’érudition.

S'abonner au Blog Seraphim

Cliquer ICI

Partager cet article
Repost0
17 juillet 2022 7 17 /07 /juillet /2022 19:31

Dédié à Notre Dame de l'Annonciation, le sanctuaire du Puy-en-Velay (sud-ouest de la France) est l’un des plus anciens d'Europe.

L'abbé Chanai nous en raconte l'histoire. Au IIIème siècle, un 11 juillet du mois de juillet, la Vierge serait apparue à une veuve atteinte de fortes fièvres malignes.

Marie, mère de Dieu, demanda à la vieille femme de se rendre sur le Mont Anis, lieu sacré, encore appelé rocher Corneille, pour les païens bien avant la christianisation, et de s'allonger sur un dolmen.

La veuve en revient guérie. L'un des anges qui entouraient la Vierge lui aurait alors confié ce message : « La Reine du Ciel a choisi ce lieu pour en faire son domaine, y recevoir des prières et les exaucer ».

La vieille femme se rendit à Galabrum où s'était constituée une petite communauté chrétienne sous l'impulsion du prêtre Marcel, envoyé par Austremoine, l'évêque d'Arvernes pour y faire connaître la foi en Jésus-Christ.

Elle transmet le message de l'ange au chef de cette communauté, l'évêque Scutaire. Tous deux se rendent sur les lieux et découvre un cerf qui trace dans la neige tombée dans la nuit les limites du futur sanctuaire.

L'évêque fait aussitôt délimiter l'espace par des branches d'épineux. Le lendemain il les trouvent fleuries et embaumant fortement l'air.

Un premier sanctuaire est construit sur les fondations de l'ancien temple gallo-romain détruit au IVème siècle lorsque l'Empire Romain se rallia à la chrétienté, tout près du dolmen.

Le dolmen fut mit à l'intérieur de l'église, chose tout à fait exceptionnelle.

A l'intérieur on plaça une statue de la Vierge, qui prenait ainsi la place de l'ancienne divinité païenne vénérée en ce lieu. La consécration de cet oratoire eut lieu un 11 juillet, jour anniversaire de l'apparition et jour où l'on fête aujourd'hui sa dédicace.

Le Chanoine Fayard, historien local, imagine que la date du 11 juillet a pu être choisi pour la dédicace de l’église parce que jour anniversaire de l'apparition de la Vierge sur le dolmen.

Selon la tradition, l'origine du sanctuaire est contemporaine de la proclamation solennelle de la maternité divine de Marie par le concile d'Ephèse(431).

De cette première image de la Vierge vénérée sur le Mont Anis, il ne 
reste aucune trace ni copie exacte. On sait seulement qu'elle était en pierre et on suppose que sa forme se retrouve dans les enseignes de pèlerinages frappées au XIIIème  siècle.

On y voit une Vierge assise, couronnée et voilée, tenant son enfant sur le bras droit et un sceptre fleurdelisé dans la main droite. La plupart des statues de la Vierge des relais pèlerins de la région semblent en être des copies plus ou moins fidèles,   sous   le   nom,   souvent,   de   Notre-Dame-de-Bon-Secours.  

Elle aurait été remplacée, au  XIIIème siècle par une vierge en bois de cèdre, baptisée « Vierge Noire », don du Roi Louis XI, Saint Louis, venu en 
pèlerinage au Puy en 1254, au retour de la 7ème croisade.

Haute de 71cm, il s'agissait d'une statue de facture orientale, sans doute copte, elle fut brûlée en 1794 par les ultra-révolutionnaires de Louis Guyardin, envoyé de la Convention Nationale dans la Haute-Loire et resté célèbre pour son zèle anticlérical.

Cet acte eut lieu le jour de la Pentecôte, devenue celui de l'Être Suprême.

La statue visible aujourd'hui dans le chœur de la cathédrale est une réplique réalisée au XVIIème siècle par Philippe Kaeppelin à partir de documents du  XIIIème siècle. Elle provient de la chapelle Saint-Maurice-du-Refuge.  

Elle   fut   couronnée   sur   la   place   du   Breuil   par   l'évêque   du   Puy, monseigneur Auguste de Morlhon, au nom du pape Pie IX, le 8 juin 1856, à l'occasion du 62ème anniversaire de la destruction de la précédente effigie.

En ce sanctuaire, d'innombrables pèlerins (parmi lesquels des Papes, des rois, des saints...) ont été réconfortés par la Mère de Dieu. Spécialement à l'occasion des « Grands Pardons » ou « Jubilés ». Le 11 février 1856, le Pape Pie IX a honoré ce sanctuaire du titre de basilique. C'est une façon d'indiquer à tous l'importance, le rayonnement d'un lieu source pour la vie chrétienne.

Le Puy semble donc un lieu majeur choisi très tôt par Marie pour rendre visible et concrète en Europe sa maternité divine. La prière que nous aimons spécialement au Puy est l'Angélus où, trois fois par jour, avec Marie, nous accueillons dans la joie, la venue du Fils de Dieu parmi nous. Nous chantons aussi très souvent le Salve Regina.

S'abonner au Blog Seraphim

Cliquer ICI

Partager cet article
Repost0
9 juillet 2022 6 09 /07 /juillet /2022 19:30

Chez les Himbas de Namibie en Afrique australe, la date de naissance d’un enfant est fixée, non pas au moment de sa venue au monde, ni à celui de sa conception, mais bien plus tôt: depuis le jour où l’enfant est pensé dans l’esprit de sa mère . 

Quand une femme décide qu’elle va avoir un enfant, elle s’installe et se repose sous un arbre, et elle écoute jusqu’à ce qu’elle puisse entendre la chanson de l’enfant qui veut naître. Et après qu’elle a entendu la chanson de cet enfant, elle revient à l’homme qui sera le père de l’enfant pour lui enseigner ce chant. Et puis, quand ils font l’amour pour concevoir physiquement l’enfant, ils chantent le chant de l’enfant, afin de l’inviter.

Lorsque la mère est enceinte, elle enseigne le chant de cet enfant aux sages-femmes et aux femmes aînées du village. Si bien que, quand l’enfant naît, les vieilles femmes et les gens autour de lui chantent sa chanson pour l’accueillir.

Au fur et à mesure que l’enfant grandit, les autres villageois apprennent sa chanson. Si bien que si l’enfant tombe, ou se fait mal, il se trouve toujours quelqu’un pour le relever et lui chanter sa chanson. De même, si l’enfant fait quelque chose de merveilleux, ou traverse avec succès les rites de passage, les gens du village lui chantent sa chanson pour l’honorer.

Dans la tribu, il y a une autre occasion où les villageois chantent pour l’enfant. Si, à n’importe quel moment au cours de sa vie, la personne commet un crime ou un acte social aberrant, l’individu est appelé au centre du village et les gens de la communauté forment un cercle autour de lui. Puis ils chantent sa chanson. La tribu reconnaît que la correction d’un comportement antisocial ne passe pas par la punition, c’est par l’amour et le rappel de l’identité. Lorsque vous reconnaissez votre propre chanson, vous n’avez pas envie ou besoin de faire quoi que ce soit qui nuirait à l’autre.

Et en va de même ainsi à travers leur vie. Dans le mariage, les chansons sont chantées, ensemble. Et quand, devenu vieux, cet enfant est couché dans son lit, prêt à mourir, tous les villageois connaissent sa chanson, et ils chantent, pour la dernière fois, sa chanson. 
 

S'abonner au Blog Seraphim

Cliquer ICI

Partager cet article
Repost0