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5 novembre 2023 7 05 /11 /novembre /2023 20:30
Quand la France internait Schweitzer

En septembre 1917, parce qu’ils étaient des Allemands en territoire français, Albert Schweitzer et sa femme Hélène ont dû quitter Lambaréné et l’Afrique pour être internés dans des camps en métropole. Cet internement a duré onze mois.

Le futur prix Nobel de la Paix alsacien est resté philosophe : il s’est efforcé de positiver cette expérience.

Dans l’entrée de la Maison Schweitzer, à Gunsbach, une mosaïque rappelle que ce « bienfaiteur de l’humanité » a été fait, en 1955, citoyen d’honneur de la ville de Saint-Rémy-de-Provence.

Pourquoi Saint-Rémy ? Parce qu’il a soigné des Saint-Rémois quand il y était interné par la France à la fin de la Première Guerre mondiale.

Lorsqu’il a reçu le prix Nobel de la Paix, en 1952, il ne faisait aucun doute pour la France que l’Alsacien Albert Schweitzer était bien français. Mais une quarantaine d’années plus tôt, pour notre pays, ce docteur, pasteur, théologien, musicien et philosophe était à la fois allemand et suspect.

En mars 1913, Albert Schweitzer et son épouse Hélène, née Bresslau, s’embarquent pour Lambaréné, dans l’actuel Gabon, alors territoire français.

En partant exercer la médecine au cœur de l’Afrique noire, l’Alsacien souhaite, rappelle Jenny Litzelmann, directrice de la Maison Schweitzer, contribuer à « réparer les dégâts du colonialisme ».

Les autorités françaises ne l’entendent pas ainsi : elles le considèrent plutôt comme un espion à la solde de l’Allemagne…

Dès la déclaration de guerre, début août 1914, Schweitzer, poursuit la directrice, « est placé sous surveillance militaire. Il devait être accompagné quand il se déplaçait. » Cette surveillance l’empêche de revenir en Europe en 1915, afin de quêter des fonds pour son hôpital, et l’oblige à s’endetter. Et en septembre 1917, parce qu’allemand en France, il doit être rapatrié en métropole et interné.

Albert et Hélène, alors âgés de 42 et 38 ans, sont conduits trois semaines dans une caserne près de Bordeaux, puis dans un camp installé dans le sanctuaire marial de Notre-Dame-de-Garaison, dans les Hautes-Pyrénées.

Ce camp regroupe alors quelque 900 internés. En mars 1918, le couple est transféré à Saint-Rémy-de-Provence. Cet autre camp est installé dans l’hospice où avait séjourné Van Gogh et réservé aux Alsaciens-Lorrains. Auréolé déjà d’une certaine réputation, le docteur est accueilli par des guirlandes accrochées par ses codétenus…

Photo de groupe des internés à Saint-Rémy-de-Provence. Schweitzer est à droite, debout, de profil avec un chapeau (derrière le monsieur assis croisant les bras). Hélène est assise à côté de lui. Photo Maison Schweitzer Gunsbach

Les Schweitzer seront libérés en juillet 1918, dans le cadre d’un échange de prisonniers avec l’Allemagne.

S’ils sont dits de concentration, ces camps ne sont pas comparables à ceux de la Seconde Guerre. Ainsi, le couple a droit à sa chambre.

Dans la Maison Schweitzer est conservé le panonceau de bois qui se trouvait devant la leur à Saint-Rémy. C’était la 49, et Hélène Schweitzer y était désignée comme « chef de chambre ».

Mais ça restait un internement, donc une privation de liberté, longue et injuste, avec une nourriture médiocre, un confort très précaire.

« À Garaison, il faisait si froid qu’il y avait du givre sur les murs intérieurs , précise Jenny Litzelmann. Hélène souffrait de la tuberculose et sa maladie s’est aggravée dans les camps… » Albert a attrapé à Bordeaux une dysenterie qui lui vaudra d’être opéré dès son retour à Strasbourg, en septembre 1918.

Assez naturellement, Schweitzer devient le médecin des internés, voire des habitants des alentours.

Quand il soignait les Saint-Rémois, il acceptait en paiement de la nourriture redistribuée à ses compagnons.

Dans son autobiographie Ma vie et ma pensée , parue à Leipzig en 1931, l’Alsacien a raconté comment cette position en a fait un observateur privilégié de la population internée et de ses « multiples misères. »

Garaison était cosmopolite. « Pour s’instruire au camp , écrit Schweitzer, il n’était pas besoin de consulter des ouvrages. Pour tout ce que l’on désirait apprendre, il se trouvait quelque spécialiste. J’ai largement profité de cette occasion unique. »

On le voit : en cette circonstance comme dans les autres, Schweitzer positive. S’il évoque des misères, il ne les détaille pas. Pour lui, même l’internement est un enrichissement.

« Il ne se plaignait jamais ! , rappelle Jenny Litzelmann. Et il préférait donner l’exemple plutôt que critiquer. C’était quelqu’un de positif, qui avait la foi. Il acceptait ce qui lui arrivait. » Il n’a pas essayé de se soustraire à cet enfermement et n’en a pas voulu aux États. Dans ses écrits, il a dénoncé le nationalisme plutôt que tel ou tel pays.

Forcément, cette guerre a marqué sa pensée. Gunsbach était proche du front et il connaissait la réalité du conflit par ce que lui en disait son père. C’est dans cette période 14-18, en Afrique et dans les camps, qu’il a travaillé à sa Kulturphilosophie (philosophie de la civilisation).

C’est en 1915, en croisant un troupeau d’hippopotames sur un fleuve africain, qu’il eut la révélation de son éthique du « respect de la vie ».

Après un bref passage par la Suisse, il retrouve l’Alsace en août 1918. Il effectue alors des tournées en Europe qui lui permettent d’envisager financièrement son retour en Afrique, effectif en 1924.

À Strasbourg naît la fille unique d’Hélène et Albert. Ils la baptisent Rhéna. Cet hommage au Rhin est sentimental : c’est au bord de ce fleuve qu’ils se retrouvaient, à vélo, quand ils étaient jeunes amoureux.

C’est aussi un manifeste pour l’entente franco-allemande. Comme Albert, Rhéna est née un 14 janvier, lui en 1875, elle en 1919. Cette enfant de la réconciliation a donc été conçue durant la période d’internement.

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3 novembre 2023 5 03 /11 /novembre /2023 20:30
Le prix à payer

J’aurais voulu une fois encore ne pas avoir à écrire cela. Répondre à cette question face aux déferlements de violence en Israël et à Gaza : les morts d’enfants, de civils, de familles entières, n’est-ce pas le « prix à payer » ?

Invoqué pour justifier d’avoir à briser l’oppression et l’impasse dans lesquelles le peuple palestinien se trouve depuis décennies, ou la nécessité qu’il y aurait pour Israël de répondre à la terreur aveugle du Hamas par une même terreur.

L’expression est glaçante de cruauté. Les deux camps ennemis l’emploient pour justifier le pire, usant d’une logique folle.

Qu’on l’interprète comme un mal nécessaire ou un courageux sacrifice dont la justification absurde et désespérante serait la défense même de ces valeurs que l’on viole (le respect de la vie et le droit de vivre sur sa terre), c’est encore l’illusion politique archaïque par excellence, qui sert tous les dispositifs de violence, de terreur et de domination.

Que devrait « payer » un peuple à un autre pour acquérir sa liberté et son droit sur la terre qu’ils se disputent ?

Les Palestiniens ont été chassés cruellement de la terre qu’ils habitaient et sont soumis à un enfermement.

Les Juifs ont voulu vivre sur la terre des anciens royaumes bibliques d’Israël et de Juda, et leur refuser cette terre encore aujourd’hui c’est remettre dans l’histoire ce qu’on a appelé la « question juive », c’est-à-dire l’errance d’un peuple « sans terre » payée au prix le plus fort d’une extermination criminelle qui n’a fait que raviver, pour beaucoup, l’urgence d’une terre où se protéger.

Sentiment d’une humanité poignante, tragique, mais qui est aussi celui, plus que jamais, des Palestiniens.

Or ce sentiment-là, partagé entre frères ennemis, de l’exil et de l’abandon, du désir impérieux d’avoir où vivre en paix ­librement et se réfugier, est le cœur de la tragédie du conflit israélo-palestinien.

L’un ne peut à l’autre refuser le juste sentiment que les deux éprouvent d’une terre où vivre libre et en paix.

On peut vouloir ­refaire l’histoire, chercher à détruire l’un ou l’autre, nier ses droits et le sentiment d’abandon et d’insécurité, l’exproprier, le coloniser, le réduire à sa condition d’errance, on ne fera que creuser la dette sanglante.

S’il y a un « prix à payer », ce n’est pas celui de la violence et de la domination mais celui du partage.

Le « prix à payer », c’est une expression sacrificielle qui traverse toute la Bible, et que le texte d’Isaïe reprend de façon terrible : « Car je suis le Seigneur ton Dieu, le Saint d’Israël, ton Sauveur. Pour payer ta rançon, j’ai donné l’Égypte » (43, 3).

Le terme hébreu, kôpher (rançon) s’emploie dans la Torah au sens propre de paiement pour la vie d’un coupable ou d’un esclave.

La racine de ce mot doit avoir le sens de couvrir ou d’effacer, et une des formes du verbe hébreu, kipper, désigne l’expiation et la propi­tiation dans le culte israélite.

Le Dieu de la Bible, selon Isaïe, « suggère qu’Israël lui a coûté cher puisque Dieu pour lui s’est privé de l’Égypte », comme l’expliquait le jésuite Paul Beauchamp (L’un et l’autre Testament, Le Seuil).

N’est-ce pas dire alors que le « prix à payer » en retour, la dette, n’est plus la violence retournée contre l’autre, mais la réconciliation avec l’autre peuple ?

Reconnaître la vie de l’autre, et son droit à vivre sur la terre que j’habite.

Aucun partage ne pourra se faire sans cette reconnaissance sacrificielle.

Ce que dit la Bible, c’est que chacun doit à plus immense que lui le prix de sa vie et de sa liberté ; et ce « prix à payer », c’est la reconnaissance de la vie et de la liberté de l’autre peuple.

Les deux doivent entendre l’urgence de la même parole : « Hâte-toi de te réconcilier avec ton adversaire » (Matthieu, 5, 25).

Frédéric Boyer

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2 novembre 2023 4 02 /11 /novembre /2023 20:30
Homélie du Père Pascal Sauvage pour la Toussaint 2023

Au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit.

Nous célébrons ce jour la fête de la Toussaint. Je vous souhaite donc, à tous, une bonne fête. Saint Paul n’appelle-t-il pas ainsi les membres des communautés auxquelles il s’adresse ?

Les saints qui sont à Corinthe ou les saints qui sont à Thessalonique ? Le prêtre au cours de la messe ne dit-il pas en s’adressant à nous : les saints dons aux saints ?

Affirmation à laquelle nous répondons immédiatement bien sûr : un seul est saint, un seul est Seigneur, Jésus-Christ à la gloire du Père. 

Nous sommes ici dans le déjà et le pas encore. Nous sommes déjà saints puisque le Christ est saint et que nous sommes baptisés en Lui, plongés en Lui, immergés en Lui. C’est le sens même du mot baptême.

Et puis nous sommes revêtus de Lui ainsi que nous le chantons à Pâques et à la Théophanie : Vous tous qui avez été baptisés en Christ vous avez revêtu le Christ. Quelle bonne nouvelle, n’est-ce pas ? Quelle nouvelle extraordinaire ! Plongés en Lui et revêtu de Lui.

Et pourtant ! nous savons bien que nous ratons souvent le tir, que nous sommes souvent à côté de la plaque, que nous sommes tellement dans l’inconscience et la non-vigilance, que nous ne vivons pas comme étant plongés et revêtus de Lui, en un mot nous savons bien que nous sommes « pécheurs » ! Ça, c’est le côté : pas encore.

Le texte d’Isaïe que nous avons entendu, nous montre que Dieu rassemble, regroupe son peuple et le fait sortir de la jalousie pour le faire entrer en fraternité. Rappelons-nous : la jalousie, c’est le premier meurtre, celui d’Abel par Caïn.

C’est le début de l’engrenage infini du sang qui coule. Il faut sortir de cette logique de la jalousie qui est si souvent nôtre, mais qui conduit immanquablement au meurtre, au sang versé, qu’il soit physique, psychique ou pire encore spirituel.

Dieu veut le rassemblement, la sortie de la jalousie, l’entrée dans la fraternité. Juda, Ephraïm c’est toi, c’est moi, c’est mon collègue de travail, c’est mon époux, mon épouse. Pour Dieu nous sommes tous uniques, précieux, Caïn comme Abel, Ephraïm comme Juda, uniques et aimés. Dans l’Apocalypse, Dieu nous dévoile, c’est le sens du mot apocalypse, son programme :

Une foule immense, de toute nation, race, peuple et langue debout devant le trône et devant l’agneau. Si cette foule, dans sa profonde diversité, est debout devant le trône c’est-à-dire devant Dieu lui-même, et devant l’Agneau c’est-à-dire devant Dieu incarné, Dieu crucifié et ressuscité, c’est parce qu’elle se comporte, cette foule, comme la lune devant le soleil, comme un miroir qui reflète son Dieu, son Dieu incarné, son Dieu immolé et ressuscité. Elle est passée de l’image à la ressemblance. 

Alors entre ce texte d’Isaïe et ce dévoilement de la vision de Dieu dans l’Apocalypse, il y a bien sûr un chemin à parcourir, une sortie d’Egypte à réaliser, un désert à traverser. C’est l’Agneau, Yeshoua de Nazareth qui nous le montre dans cet Evangile selon St Matthieu que nous avons entendu.

Cette foule, c’est Lui qui la rassemble, qui nous rassemble, c’est Lui qui monte sur la montagne, comme Moïse autrefois était monté sur le Sinaï après avoir rassemblé le peuple en bas pour recevoir les dix Paroles de Dieu, ce que nous traduisons souvent bien maladroitement par les dix commandements.

On nous présente ainsi un Dieu un peu militaire, ce qu’Il n’est pas, Dieu laisse toujours à l’homme sa liberté, sa capacité de dire « oui » ou de dire « non ».

Dans la Bible c’est le mot « Devarim » cad « davar » au pluriel qui est employé et il veut dire « Parole ». C’est par sa Parole, son Verbe que Dieu créa le monde, c’est par ses dix Paroles qu’Il nous propose de sortir du marasme.

C’est un chemin pour quitter la logique de Caïn et Yeshoua, dans le Sermon sur la montagne, lui qui est le Verbe de Dieu, la Parole incarnée, vient, comme il le dit quelques versets plus loin, non pas abroger les dix Paroles mais les accomplir c’est-à-dire les intérioriser pour nous permettre de devenir à son image : saint.

Tout l’enseignement de Yeshoua dans les Béatitudes est l’intériorisation des Paroles reçues par Moïse. C’est une échelle de vie avec neuf barreaux, neuf marches, neuf clés, comme les neuf hiérarchies angéliques qui mènent depuis la terre jusqu’au trône de Dieu.

Ces neuf clés que Yeshoua donne dès le début de son ministère, cette Bonne Nouvelle, est un chemin qui mène devant le Trône de Dieu, qui ne l’oublions pas, n’est pas à l’extérieur de nous, car ce trône se trouve dans notre cœur.

Alors quelles sont ces marches, quels sont ces clés ? Reprenons-les très brièvement !

  1. Heureux les pauvres en esprit c’est-à-dire les humbles ceux qui connaissent leur pauvreté, leur péché, car il est plus grand de connaître son péché que de ressusciter les morts, dit Saint Isaac le Syrien, aussi le Royaume des Cieux est à eux
  2. Heureux les affligés c’est-à-dire ceux qui regrettent leur péché, qui le pleure, ceux qui sont dans le repentir, cette douloureuse joie, car ils seront consolés.
  3. Heureux les doux, c’est-à-dire ceux qui ne répondent pas au péché par le péché mais qui l’attaquent à sa racine, dans leur cœur, car ils hériteront la terre.
  4. Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, c’est-à-dire de justesse, de vérité, car la vérité vivante c’est le Christ, oui, heureux ceux qui ont faim et soif du Christ car ils seront rassasiés.
  5. heureux les miséricordieux, c’est-à-dire ceux qui aiment avec leurs « tripes », de tout leur être, comme l’Agneau immolé de l’Apocalypse qui a été jusqu’au bout de l’amour.
  6. Heureux les cœurs purs, c’est-à-dire sans mélange, ceux qui sont « monos », « un » entièrement unifié, entièrement donné à Dieu, car oui, en effet ils verront Dieu.
  7. Heureux les pacificateurs, c’est-à-dire ceux qui apportent la paix aux autres, par leur simple présence, leur « être là », leur rayonnement, celui de leur cœur pacifié.
  8. Heureux les persécutés pour la justice, c’est-à-dire les témoins du Christ, ses icônes.
  9. Heureux serez-vous lorsqu’on vous outragera, qu’on vous persécutera, qu’on dira faussement de vous toute sorte de mal à cause de moi, car votre récompense sera grande dans les cieux ! ​​​​​​​Or les cieux ne sont pas ailleurs, là haut, ils sont là, ils descendent et s’offrent à nous, à notre intériorité, dans la célébration de la Divine Liturgie.

Au sommet de cette échelle des Béatitudes, quelle bonne nouvelle, Dieu lui-même se donne à nous, ici et maintenant.

En vérité, accueillons-Le, Lui, le Vivant, la Joie, notre Dieu incarné, à qui soit la louange et la gloire aux siècles des siècles. Amen

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