Une tradition rapporte que Sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin, retrouva près du Golgotha les trois croix qui avaient servi au supplice du Seigneur et des deux larrons. La Sainte Croix fut conservée dans la basilique de l’Anastasis à Jérusalem jusqu’en 614. Date à laquelle les Perses l’emportèrent, après avoir pris la ville de Jérusalem et détruit la basilique. En 668, l’empereur Héraclius ramena la Sainte Croix à Jérusalem et il prit sur ses propres épaules le bois vénérable et le reporta en grande pompe jusqu’au calvaire. Mais, arrivé devant la porte du sanctuaire, l’empereur, magnifiquement habillé et couvert d’or, fut arrêté, dit la tradition, par une force invisible.
Zacharie, évêque de Jérusalem, lui dit : « Prenez garde, empereur, qu’avec ces ornements de triomphe, vous n’imitiez pas assez la pauvreté de Jésus Christ et l’humilité avec laquelle il a porté sa croix. » L’empereur se dépouilla alors de ses splendides vêtements pour se vêtir d’un manteau vulgaire, et, pieds nus, put continuer sa route...
Cette tradition nous ramène au cœur de l’Evangile et donc de la vie en Christ. C’est le mystère de la pauvreté qui est la première béatitude, celle qui ouvre le chemin lorsqu’on atteint le lieu du sanctuaire c’est à dire du cœur. Nul ne peut continuer le chemin s’il ne se dépouille de tous ses ornements, aussi légitimes et splendides soient-ils. Pourquoi ?
Parce que ce qui nous attend alors ne peut se supporter que si l’on a réalisé cette capacité du détachement miséricordieux, miséricordieux pour ne pas être piégé par l’indifférence qui est la grimace démoniaque de cette vertu divine dont nous parlons. Entrer dans le sanctuaire, c’est entrer dans le tombeau accepter de mourir et de vivre Gethsémani, l’agonie, le déchaînement des puissances sous ciel...
Supplice et arrachement du cœur : c’est l’agonie au Jardin des Oliviers où le cœur du Christ souffre, d’abord d’être en butte aux siens qui ne l’ont point reçu, d’être honni par ceux qui sont les siens. « Combien de fois n’ai-je pas voulu réunir autour de moi les enfants d’Israël comme la poule réunit ses poussins. »
Voilà un premier déchirement à vivre. Le second est dans la trahison, le reniement ou la fuite de ceux qu’il avait choisis entre tous pour les enseigner, de ses disciples qui à l’heure tragique défailliront tout. Puis abandonné de tous, ce sont les crachats, les moqueries, la dérision, le fouet, les gifles, le roseau, la couronne, et puis la mort, minute par minute, le dépouillement et le dévêtement de la chair pendu à la croix, magnifique instrument de supplice inventé par la folie meurtrière des hommes.
Voilà donc un aperçu du programme : Ça n’engage guère à s’engager ! Comment donc l’Eglise peut-elle faire de la croix une source de vie et proposer aux fidèles la vénération. Devons-nous vénérer un instrument de supplice ? « Nous prêchons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens. » Rappelons-nous la réaction de Pierre. Aussi Jésus annonce-t-il que tous seront scandalisés à son sujet. Pourtant Jésus dit aussi aux pèlerins d’Emmaüs : « Il fallait que le Messie souffrît. »
Le scandale dont il est question ici est que la vie est intimement liée aux mystères de la souffrance. Cela est insupportable pour la raison et le bon sens humain. Nous refusons d’accepter que vivre c’est en même temps mourir dans l’agonie du moi. Pourtant, s’il nous est demandé de soulager autant que nous le pouvons les souffrances, force-nous est de constater qu’il y a des souffrances auxquelles nous ne pouvons pas échapper.