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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 23:31
Avec Marie sur les chemins de Saint Jacques de Compostelle
Qui était saint Jacques ?

Jacques et Jean, fils de Zébédée, furent des disciples étroitement associés à la mission de Jésus. Sur la croix, Il confia sa mère à Jean.

Ainsi, la grande majorité des calvaires représentent Marie et Jean au pied de la croix.

Mais au retable d’une chapelle du XIVe siècle, dédiée à saint Jacques (au Bru, commune de Charmensac, Cantal), c’est lui qui est au pied de la croix, avec Anne, la mère de Marie.

Prédicateur fougueux et intrépide, Jacques fut le premier apôtre martyr. Sa décapitation sur l’ordre d’Hérode à Jérusalem, en l’an 44, est attestée par les Actes des apôtres (Actes XII, 2). Voilà l’histoire.

Au-delà, nous entrons dans le merveilleux des légendes dans lesquelles la Vierge est plusieurs fois présente.  

Il reste deux écrits attribués à «Jacques », une Épître et un Évangile apocryphe. Mais quel Jacques en est l’auteur ? Sans doute ni l’Évangile ni l’Épître ne sont l’œuvre du Majeur. Mais l’une et l’autre lui furent attribués à un moment lorsque son culte s'est développé en Europe occidentale.

Même les théologiens du Moyen Age ont hésité. Au XIIe siècle, les chanoines de Compostelle n’ont pas hésité à s’emparer de l’Épître pour la lire lors des fêtes du Majeur et la citer maintes fois dans leurs sermons écrits pour les pèlerins.

Un bel exemple iconographique de cette attribution figure au portail de l’abbatiale de Saint-Gilles du Gard où c’est bien Jacques le Majeur qui porte, gravée sur son auréole « Tout don excellent et tout cadeau parfait vient d’en haut, du Père des lumières » (Jc 1, 16-17).

La tradition classique des Pères de l’Église, confirmée par le Concile de Trente, attribue cette Épître à Jacques le Mineur (*). Elle prévaut encore aujourd’hui malgré l’avis de certains exégètes.

Quel qu’en soit l’auteur, nous pensons que les pèlerins d’aujourd’hui, qui souhaitent mettre leurs pas dans ceux des pèlerins du Moyen Age, peuvent aussi tenter de se mettre dans leurs pensées en lisant ce texte qui introduit au passage des âmes et présente une vision de la société qui peut s’adapter à la société contemporaine. 

La légende de saint Jacques.

Après l’Ascension, les apôtres se partagèrent le monde à évangéliser.

Selon des écrits des premiers siècles, Jacques prêcha dans les « contrées occidentales ». Le nom de Paul est cité aussi. Lequel évangélisa les communautés juives installées en Espagne ?

L’histoire n’est pas si muette que cela et l’Espagne a choisi Jacques comme patron, le reconnaissant comme évangélisateur.

En 711, les Sarrasins, musulmans, envahissent l’Espagne. Seuls les Asturies et la Galice, deux petits royaumes au Nord-Ouest, leur échappent.

Sur eux, repose la défense de la foi chrétienne. Pour faire face à l’envahisseur, il faut aux chrétiens un saint patron propre à les galvaniser.

À la fin du VIIIe siècle, le moine Beatus du monastère de Liebiana se souvient de l’apôtre Jacques, celui que Jésus avait surnommé « Boanerguès, fils du tonnerre », à cause de son tempérament combatif. Il propose de le choisir pour patron.

Mais, pour asseoir la crédibilité du saint patron, il doit reposer dans la terre qu’il protège.

Au IXe siècle (en 813, retient une légende en lien avec Charlemagne, transmise par la Chronique du Pseudo-Turpin), un tombeau est miraculeusement retrouvé en Galice : la Concordia de Antealtares publiée en 1077 explique que c’est l’ermite Pelayo (Pélage) qui aurait reçu la révélation de l’endroit, indiqué par une lumière extraordinaire.

L’évêque Théodomir d’Iria Flavia reconnaît qu’il s’agit bien de celui de saint Jacques, entouré de deux compagnons. Le tombeau ayant été découvert, il fallut ensuite expliquer comment saint Jacques, décapité à Jérusalem, avait été enterré à cet endroit.

On trouve cette explication au XIIe siècle dans le Codex calixtinus (manuscrit conservé à Compostelle) : le corps de saint Jacques serait arrivé miraculeusement par la mer.

La légende de saint Jacques, qui figure aussi dans d’autres documents, est ainsi née entre le XIe et le XIIe siècle. Comme le dit Bernard Gicquel (dans sa traduction contemporaine du Codex calixtinus, parue en 2003) : «Ce n’est pas le tombeau galicien qui a fait de saint Jacques le patron de l’Espagne, mais sa désignation comme tel qui a incité à y rechercher sa sépulture. »   

Saint Jacques et Marie en Espagne.

Les Évangiles canoniques sont muets sur les relations entre Jacques et Marie.  Mais Jacques est le frère de Jean, et la tradition rapporte qu'il avait une grande dévotion et un profond respect pour la Vierge qui lui portait une attention particulière.

De nombreuses représentations iconographiques montrent Jacques associé à la Vierge. En Espagne, des révélations faites à Marie d’Agreda, religieuse espagnole du XVIIe siècle relatent deux interventions de la Vierge pour soutenir l’apôtre dans sa mission. 

  • La première fois à Grenade, où les païens attaquèrent saint Jacques dès son arrivée. Ils le firent passer pour un vagabond, un menteur, un magicien. Douze disciples prêchaient eux aussi. Ils en firent mourir un qui s’opposait à eux avec un très grand zèle. Mais l’apôtre et ses disciples continuèrent leur prédication. Les païens les prirent tous, les enchaînèrent et les menèrent hors de la ville. Tandis qu’on se préparait à les égorger, l’apôtre demandait le secours de Jésus et de sa Mère. Jésus ordonna à mille anges d’aider sa mère à assister l’apôtre. Ils la portèrent aussitôt en Espagne, là où ils se trouvaient enchaînés. Leurs ennemis avaient déjà le coutelas à la main. Voyant la Vierge, l’apôtre se prosterna du mieux qu’il put avec ses liens. Elle lui dit : « Jacques, mon fils, serviteur fidèle, courage ! Levez-vous, et soyez libre. » Ses chaînes et celles de ses disciples se brisèrent aussitôt. Les païens tombèrent par terre, où ils restèrent pendant quelques heures sans aucun signe de vie.  

 

  • Saragosse, où est vénérée la Vierge du pilier, garde le souvenir de la seconde visite. L’apôtre Jacques était avec ses disciples, au bord de l’Ebre. Il priait un peu à l’écart. Une procession d’anges fut entendue de loin. Tous furent transportés d’admiration. Les anges portaient une petite colonne de marbre et une statue de la Vierge. Marie dit alors à Jacques : « Jacques, soyez béni, et rempli de joie. » Tous les anges répondirent : « Ainsi soit-il. » Elle ajouta : « Mon fils Jacques, Dieu a choisi ce lieu pour y construire un sanctuaire qui me sera consacré. Je promets de grandes faveurs et ma protection à tous ceux qui viendront ici louer Dieu et prier avec foi et dévotion. En garantie de cette promesse, ma statue sera placée sur cette colonne et elle y demeurera avec la foi jusqu’à la fin du monde. Vous commencerez cette construction au plus tôt et quand vous aurez fini, vous partirez pour Jérusalem, où mon Fils veut que vous lui offriez le sacrifice de votre vie là même où il a donné la sienne. » Saint Jacques se prosterna. Les anges célébrèrent avec lui ce premier sanctuaire construit sous le vocable de la Vierge, devenu la basilique de Notre-Dame du pilier à Saragosse,  lieu de nombreux miracles, dont celui dit « de la Calanda », qui vit un homme récupérer miraculeusement sa jambe amputée.  

À Muxia, en Galice, sur la côte de la Mort, l’église Notre-Dame de la Barque, sanctuaire très cher aux Galiciens, domine des rochers aux formes curieuses. Ils seraient les restes du bateau de la Vierge lorsqu’elle vint y rencontrer l’apôtre.   

Saint Jacques et Marie en France.

En France, il n'existe pas de sanctuaire aussi légendaire, mais de nombreuses représentations associent saint Jacques et la Vierge. Signalons par exemple la mise au tombeau de la crypte de la cathédrale de Bourges ou la descente de Croix du retable de Nouans-les-Fontaines dans l’Indre-et-Loire, où l’on voit saint Jacques appuyé sur son bourdon.    

Compostelle renaît au XIXe, en même temps que les pèlerinages à la Vierge.

Les apparitions de la Vierge au XIXe siècle et les nouveaux pèlerinages mariaux ont créé un climat favorable aux pèlerinages dont a bénéficié Compostelle.

En 1884, le pape Léon XIII reconnaît les reliques de l’apôtre « dans les jours où l’Église est particulièrement tourmentée par des tempêtes violentes, alors que les chrétiens ont besoin d’un excitant plus puissant pour pratiquer la vertu ».

En 1936, Franco rétablit le patronage de saint Jacques supprimé par la République. La dévotion à saint Jacques a repris avec intensité en Espagne.

Après la Seconde Guerre mondiale, Compostelle est apparue comme un phare pour les pays européens déchirés et a pris une dimension politique nouvelle.

Un siècle après Léon XIII, Jean-Paul II, lui-même pèlerin, a donné un nouveau départ à ce pèlerinage.

Aujourd’hui, les chemins de Compostelle en France, devenus instruments de promotion touristique, sont inscrits au Patrimoine mondial. Mais s’agissant de pèlerinage, le vrai bien commun de l’humanité n’est ni dans les monuments ni dans les chemins, mais dans la démarche pèlerine.   

(*) NDLR : Jacques le Mineur est l’apôtre, « frère du Seigneur » (cf. Galates 1,19 ; 2,9 ; Actes 12,17 ; 15,13 ; 1 Corinthiens 15,7), fils d’Aphée, qui fut premier évêque de Jérusalem. Il est frère de l’apôtre Jude (cf. Jude 1,1) qui lui succèdera après son martyr en 62, lorsqu’il fut précipité du pinacle du Temple, à ne pas confondre donc avec Jacques le Majeur, apôtre, frère de Jean, fis de Zébédée, décapité par Hérode Aggripa vers 42 (cf. Actes 12,2) qui est Saint Jacques de Compostelle.

Compléments

L’histoire de Compostelle. 

Née d’un fait historique, l’invasion sarrasine, la légende de saint Jacques a engendré la naissance du sanctuaire et du pèlerinage de Compostelle.

Ce pèlerinage espagnol a été connu en Europe car il a été lié à l’histoire de Charlemagne par la Chronique de Turpin, légende contenue, elle aussi, dans le Codex calixtinus et tenue pour véridique jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

Très répandue dans les cours européennes, elle a servi de modèle à la chevalerie européenne engagée dans la Reconquista et a également contribué à faire connaître Compostelle.   

La découverte de Compostelle au XXe siècle. 

Deux Papes ont marqué l’histoire de Compostelle depuis la fin du XIXe siècle. Léon XIII l’a sortie de l’oubli en reconnaissant les reliques de saint Jacques par la Lettre apostolique Deus Omnipotens en 1884.

Un siècle plus tard, en novembre 1982, Jean-Paul II y fut le premier Pape pèlerin. Il donna au sanctuaire une dimension mondiale en y convoquant les Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) de 1989.

De Compostelle, il lança un appel à l’Europe pour qu'elle retrouve ses racines chrétiennes. Étape importante vers l’Itinéraire Culturel Européen de 1987, ce pèlerinage, au-delà de sa dimension pastorale, a ouvert la voie à l’utilisation politique contemporaine du mythe de Compostelle. Il a également contribué à un meilleur respect de l’histoire.

Alors que Léon XIII parlait du « tombeau » de saint Jacques à Compostelle, Jean-Paul II, plus proche de la réalité historique, a utilisé en 1982 l’expression de « Mémorial de l’apôtre ».  

La naissance des quatre « chemins historiques ». 

Au XIXe siècle, au moment où l’Église travaillait à rechristianiser l’Europe, les pèlerinages ont partout repris vigueur. Compostelle entreprend une grande campagne pour attirer les pèlerins qui avaient déserté le sanctuaire.

L’archevêque fait exécuter des fouilles, retrouve des ossements, vite identifiés comme ceux de saint Jacques et les fait authentifier par le pape Léon XIII.

Dans le même temps, il met à la disposition des érudits un manuscrit du XIIe siècle conservé dans ses archives.

Ils y trouvent un texte mentionnant 4 chemins qui conduisaient à Compostelle. Dans l’ambiance de cette fin du XIXe, ils imaginent avoir trouvé le 1er guide touristique. Traduit en 1938, ce texte reçoit le titre de Guide du pèlerin de Compostelle.  

Mais ce n’était pas un guide décrivant des itinéraires et il n’avait pas été écrit pour des pèlerins.

Son objet était de raconter comment le roi de Castille Alphonse VI avait invité les seigneurs de la Grande Aquitaine à Compostelle pour son couronnement d’Empereur. Ils venaient le rejoindre en grand nombre de « toute la Gascogne et de toutes les régions qui s’étendent jusqu’au Rhône, ainsi que Guillaume de Montpellier… et des Poitevins pour étendre les frontières de son royaume des rives de l’Océan, c’est-à-dire du rocher de saint Jacques, jusqu’au cours du Rhône ».

Et ce texte indiquait les grands sanctuaires qui balisaient les frontières de cette Grande Aquitaine : Saint-Martin de Tours, La Madeleine de Vézelay, Notre-Dame du Puy, Arles, comme des points de passage.

Ce texte a été détourné de son sens originel pour servir Compostelle.

C’est ainsi que sont nés les quatre « chemins historiques », symboles des quatre fleuves du Paradis.

En Espagne ils ont été officialisés en 1987 par le Conseil de l’Europe qui a nommé le Camino francés premier itinéraire Culturel Européen, inscrit au Patrimoine mondial de l’Humanité en 1993 par l’UNESCO qui fit ensuite de même en 1998 pour les chemins français.

Il est souvent écrit que le pèlerinage à Compostelle a été un facteur de la construction de l’Europe. Mais en réalité, c’est la décision du Conseil de l’Europe qui a contribué à la naissance du pèlerinage contemporain.             

Un panorama des livres publiés par Denise Péricard-Méa figure sur la page Internet suivante qui donne accès à une bibliographie détaillée : 
http://www.saint-jacques.info/publications/livres.htm.
 
Sur Saint-Jacques du Bru, voir le site : 
http://www.saint-jacques.info/bruchants.htm.
  

 

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24 octobre 2016 1 24 /10 /octobre /2016 22:40
Le mois des saints

Le mois d’octobre est un terrain miné.

Joyeusement miné mais quand même : à peine y pose-t-on le pied qu’explose à notre figure celle, lumineuse, de sainte Thérèse de Lisieux.

Sitôt remis, saint François d’Assise arrive, pauvre et rayonnant.

Et puisque le week-end du 15 se dispute sainte Thérèse d’Avila et sainte Marguerite-Marie, nous disposons, avec ces quatre-là, de toutes les manières d’être blessés par l’Amour de Jésus.

Pour soulager la charge mystique ainsi reçue, vous pouvez verser saint François du côté des fondateurs d’ordre.

Vous le retrouverez deux jours plus loin, aux côtés de Bruno, le père des chartreux.

Les ecclésiastiques, eux, marchent par trois : saint Denis, premier évêque de Paris, et deux papes, Jean XXIII et Jean-Paul II.

Les Apôtres aussi : saint Luc, saint Simon, saint Jude. Dans cette forêt de saints aux couleurs de l’automne, où des hêtres majestueux côtoient les grands chênes, sainte Fleur apparaît comme à la lisière, pour nous offrir une respiration.

Car ne donne-t-elle pas le vertige, cette sainteté à laquelle pourtant je suis appelé ?

Ce serait le cas si j’oubliais que ces réponses vivantes à l’appel de Dieu ont connu leurs nuits obscures.

Un peu avant la fin de sa vie, saint François ne savait plus.

La petite Thérèse non plus. Les fondateurs ont creusé dans la boue et les Apôtres marché sur des terres arides.

Jean XXIII est humble par sa naissance, Jean-Paul II par sa mort.

On le voit : tous ces saints sont moins des cimes qui taquinent le Ciel que l’humus sous nos pieds.

Humains, très humains. Ils ont cela seul d’extraordinaire qu’ils vécurent l’ordinaire de leur vie, péché compris, sous le regard de Dieu.

Ce n’est pas exactement que les saints soient à notre portée.

Il faut prendre les choses par l’autre bout : la sainteté, c’est Dieu à portée de ma vie.

Martin Steffens

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23 octobre 2016 7 23 /10 /octobre /2016 22:37
Les trois anges. Détail de L’Hospitalité d’Abraham (VIe siècle). Basilique Saint-Vital (Ravenne, Italie)

Les trois anges. Détail de L’Hospitalité d’Abraham (VIe siècle). Basilique Saint-Vital (Ravenne, Italie)

Le pain a une place de choix dans les Écritures saintes, jusqu’à être désigné par Jésus, « pain de vie », comme sa « chair donnée pour la vie du monde ».

Quelle place a le pain dans l’Ancien Testament ?

Le pain,lechem en hébreu, est présent tout au long de la Bible, dès les premiers livres. Dans la nouvelle traduction liturgique de la Bible de Jérusalem, on trouve 361 occurrences du mot. Au-delà de l’aliment composé de farine et d’eau, plat de base de l’alimentation dans de nombreuses cultures, et notamment chez les Israélites (fait d’orge pour les pauvres et de froment pour les plus aisés), le motlechem peut indiquer la nourriture au sens large.

« Dès le premier chapitre de la Genèse, lorsque Dieu indique à l’homme ce qu’il peut manger, il est fait référence à cette idée », explique le P. Michel Guéguen, enseignant à l’École cathédrale du diocèse de Paris.

Don de Dieu, le pain devient aussi fruit d’un dur labeur obtenu par l’homme« à la sueur de (son)front » (Genèse 3,19), après le péché originel. Nourriture essentielle pour la route aussi, comme le pain que donne Abraham à Agar (Genèse 21,14) ou galette placée par l’ange auprès d’élie pour lui redonner des forces (1 Rois 19, 6), ou encore offrande à Dieu, telle que décrite au chapitre 7 du Lévitique, le pain peut aussi manquer.

C’est la famine, qui fait se lamenter le peuple en Égypte (Genèse 47), et les Hébreux dans le désert (Exode 16).

Mais aux récriminations du peuple élu, Dieu fait répondre par Moïse qu’ils auront« du pain à satiété » : C’est la manne, cette nourriture inconnue qui est« le pain que le Seigneur vous donne à manger », explique Moïse (Exode 16,15).

Nourriture donnée en abondance mais dont chacun est appelé à se servir avec mesure, d’une ration quotidienne, préfigurant la multiplication des pains de l’Évangile. « Le pain est ce que Dieu donne et qui répond à tous les désirs que l’homme peut porter dans son cœur », explique encore le P. Guéguen.

Le pain, nourriture végétale, est celle du jardin d’Eden, dans laquelle la violence n’existe pas.« Lorsque, dans le livre de la Genèse, Dieu autorise la nourriture carnée, c’est pour canaliser la violence présente au cœur de l’homme », poursuit le P. ­Guéguen.

Une symbolique qu’on retrouve aujourd’hui encore dans l’Eucharistie :« L’hostie, pain azyme, rappelle que la violence a disparu, puisque Jésus l’a prise sur lui dans sa mort. »

Pourquoi le pain sans levain a-t-il une telle importance 

C’est dans le livre de l’Exode qu’apparaît le commandement de manger des pains sans levains« pendant sept jours » pour commémorer la sortie d’Égypte.

Une tradition perpétuée par les juifs avant Pessah. Le pain sans levain devient offrande à Dieu : dans le Nouveau Testament aussi, il symbolise la purification, le renouvellement total, puisque rien d’ancien n’est mêlé à la nouvelle pâte.

« Ne savez-vous pas qu’un peu de levain suffit pour que fermente toute la pâte ?, lance saint Paul aux Corinthiens.Purifiez-vous donc des vieux ferments, et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté.

Car notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ. Ainsi, célébrons la fête, non pas avec de vieux ferments, non pas avec ceux de la perversité et du vice, mais avec du pain non fermenté, celui de la droiture et de la vérité. » (1 Corinthiens, 5, 6-8)

Lors de la célébration de la Cène, Jésus utilise du pain sans levain en instituant l’Eucharistie. L’hostie* rappelle encore aujourd’hui cette tradition juive.

Ainsi, l’instruction Redemptionis Sacramentum publiée en 2004 affirme que l’eucharistie« doit être célébrée avec du pain azyme, de pur froment et confectionné récemment en sorte qu’il n’y ait aucun risque de corruption ».

Quelle place pour le partage et la fraction du pain ?

Ce rite de la fraction du pain remonte à l’Ancienne Alliance, expliquent René Pothier et Sœur Catherine Aubin (1) et« a pour but de faire l’unité entre les convives, réalisant ainsi une communion ». Pourtant, le pain partagé peut aussi avoir le goût de la trahison.« Celui qui mange le pain avec moi m’a frappé du talon », déclare ­Jésus en Jean 13, désignant Judas qui s’apprête à se servir à ses côtés avant d’aller le dénoncer.

Pour les chrétiens, les épisodes de la multiplication des pains sont« le signe par excellence de la reconnaissance de Jésus comme Christ, explique le P. Guéguen.Le signe que Jésus est le Messie, celui qui est attendu par le peuple d’Israël. »

Ainsi, lorsque Jésus nourrit plus de 5 000 hommes à partir de 5 pains et deux poissons, on veut se saisir de lui pour le faire roi. Il est reconnu comme le« prophète annoncé » (Jean, 6,14), même si le peuple se trompe sur sa royauté.

Signe de reconnaissance du Christ, la fraction du pain l’est aussi après sa résurrection, sur le chemin d’Emmaüs (Luc, 24, 30).

Que désigne « le pain de la vie » ?

Jésus naît à Bethléem, ville de David, qui étymologiquement signifie « maison du pain ». Il est emmailloté et placé« dans une mangeoire », précise saint Luc (2,7). Un détail qui a toute son importance : l’enfant Jésus est celui qui se définira comme« le pain de la vie » (Jean 6, 35), et qui, instituant l’Eucharistie, déclarera« Ceci est mon corps, donné pour vous » (Luc 22,19).

« Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde », rapporte encore saint Jean.

« La nourriture est ce par quoi Dieu se fait connaître, de la même manière que le lait est ce par quoi les enfants découvrent leur mère dès leur naissance, explique le P. Guéguen.C’est une manière de montrer que Dieu est père. »

Une nourriture qui n’est nécessaire que le temps du cheminement terrestre. Lorsque les Hébreux rentrent en terre promise, la manne cesse de tomber puisque désormais ils se nourrissent du fruit de la terre et non plus du pain de la route.

« De même, au ciel, on n’aura plus besoin d’eucharistie, poursuit le P. Guéguen.Le signe disparaît au profit de la réalité rejointe. »

Clémence Houdaille

article paru dans La Croix


(1) La Fraction du pain et sa signification, revue La Maison-Dieu, n° 209, 1997.

* Dans l'Eglise ortodoxe on utilise du pain levé. Pourquoi ?
  • C’était l'ancienne coutume apostolique.
  • Le mot Artos (pain en grec) est utilisé dans tous les compte-rendus de la Cène avec la signification de pain au levain commun. Si le pain sans levain, avait été utilisé on  aurait dit Azymos mot qui est toujours utilisé pour spécifier que le pain est sans levain. 
  • Les Juifs ont été condamnés à manger du pain sans levain, car ils devaient quitter l'Egypte dans l’urgence et n'avaient pas le temps d'attendre que le pain lève. Ce pain était aussi appelé pain de l'affliction pour leur rappeler l'affliction qu'ils avaient subie quand ils étaient aux mains des Egyptiens, et le pain d'amertume, car mangé avec des herbes amères. Nous ne mangeons pas du pain d'amertume sans levain le dimanche. Le pain sans levain se rapporte au deuil, c'est donc quelque chose de totalement inapproprié dans le cadre du Jour du Seigneur et tout à fait inapproprié également pour la célébration de l'Eucharistie qui est une célébration joyeuse. L'Eucharistie se rapporte à la Résurrection autant qu’à la Crucifixion, c'est pourquoi le jeûne est interdit le dimanche et les liturgies sont festives. 
  • L’Écriture utilise le mot levain de deux façons. Le Christ nous met en garde de conserver du levain des pharisiens. Il se réfère à leurs doctrines hypocrites qui, comme un petit morceau de levain quand il est pétri dans la pâte la fait lever tout entière ; ce qui signifie que quand les doctrines des Pharisiens sont acceptées elles peuvent infecter toute la personne et la communauté. Mais le Christ dit ici qu'il ne parle pas du pain. (Mt 16,6) Il mentionne par ailleurs que le Royaume des Cieux est semblable au levain qu'une femme a pris et mis dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que la pâte soit toute levée. (Matthieu 13,33) En tant qu’image du Royaume le pain au levain est de loin le plus approprié pour être utilisé comme la nourriture du Royaume. Le pain au levain est aussi appelé «pain vivant». Le pain sans levain est considéré comme «mort». Quand le Christ se présente comme «le pain de vie», «le pain vivant», il est certainement bien représenté par du pain au levain. Le levain est compris comme symbole de la vie - le corps vivant et ressuscité du Christ. "
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