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10 juillet 2015 5 10 /07 /juillet /2015 22:29
La juste dose de peur

Un peu de peur ne fait pas de mal à nos concitoyens. Un peu mais pas trop, bien entendu, comme à chaquefois qu' un événement grave nous atteint violemment. Juste unpeu pour nous tenir bei1lés mais pas trop pour nous rendre fous. Juste la dose qu'il faut pour tenir dans la guerre sans se laisser soumettre à nos adversaires.

A chaque attentat (en France, cela  va de soi), une flambée d'adrénaline  nous secoue. Mais dès que les auteurs sont découverts et arrêtés, tout retombe. On a l'impression que la vie revient comme avant.

Cette attitude ne me choque pas en face d'événements ponctuels qui ne se renouvelleront pas de si tôt Sauf à être pris dans la loi des séries, bien connue pour les accidents de train, il n'y a pas à changer d'attitude à chaque accident ni à faire une loi nouvelle. Mais les derniers attentats à Paris ne sont pas des actions solitaires, sans lien entre eux et sans lien avec ce qui se passe en Syrie, au Levant, au Mali, en Libye.

Bien au contraire, il est clairement établi aujourd'hui qu'une déclaration de guerre nous a été faite. Que nous le voulions ou non, nous sommes bien en guerre.

Une nouvelle guerre nous embrasse et nous emporte, cent ans après la première guerre
mondiale, cent ans après le génocide arménien, historiquement établi. A nouveau des chrétiens massacrés au quotidien. Des personnes et des communautés détruites sans autre motif que la guerre.  Il ne s'agit nl de catastrophes ni d'accidents mais, comme à la guerre, comme dans toute guerre, de tuer parce que tuer est le moyen d'avancer ses lignes.

Je ne veux pas soulever un vent de panique mais rappeler que le pape François a parlé d'une
« troisième guerre mondiale comtattue  par morceaux ».

Peut·être faudrait·il mesurer ce que cela signifie réellement pour nous... Pouvons-nous nous comporter aujourd'hui comme si nous n'étions pas en guerre ?

Devons·nous laisser retomber le plus vite possible l'émotion au motif qu'il ne faut pas se laisser emporter par la peur ? avec la bonne raison qu'il ne faut pas donner raison à l'adversaire ; avec la légitimité de celui qui vaque sérieusement à ses affaires tandis que d'autres s'amusent à faire la guerre.

" Ils sont payés pour ça ", nous dit-on. Il est vrai que depuis que nous avons parlé d'une armée professionnelle», nous avons fourni le bâton pour nous faire battre. Il eut fallu parler d'une " armée d'engagés ". Bref, ce langage ne va pas nous aider à faire prendre conscience que la guerre concerne tout le monde. Une guerre de la France concerne toute la France.

A la suite de l'attentat déjoué contre des églises à Villejuif, personne ne m'a entendu dire :
«n'ayons pas peur!» Car il me semble que nous sommes très loin d'une panique généralisée.

Je crois que, à l'opposé, nous péchons plutôt par inertie.Je crois qu'un peu de peur est souvent la  condition nécessaire pour nous maintenir éveillés face à la gravité d'une situation.

Les chrétiens, encore plus que les autres, ne peuvent être indifférents à la situation tragique de leurs frères d'Orient. Globalement notre vie jusqu'à présent n'a pas été trop perturbée par la guerre dans laquelle nous entrons et dont souffrent des pays entiers dans des massacres et des famines quotidiens. Inviter à rester calmes ne me parait pas être à ce jour, l'appel  le plus pressant à faire entendre...

La  peur est mauvaîse  conseillère  mais elle  peut être bonne compagne. Certes, elle nous trouble. Elle est sœur  de la souffrance, elle-même utile symptôme d'un mal muet.

Si nous ne souffrions pas de nos maladies, nous nous laisserions tuer par elles sans nous en apercevoir.Le mal est en lui-même un tueur silencieux s'il n'est pas accompagné de la douleut De même, la peur va avec la guerre.

C'est le symptôme du malheur de la guerre, la douleur de la guerre en quelque sorte.Sans peur, la guerre nous absorberait comme un aspirateur la poussière du soL Le soldat combattant a peutr. Son épouse en base arrière a peur. Si nous sommes lucides, nous devrions tous avoir un peu peur de ce que la guerre va broyer : amitiés, maisons, terres, cités, familles, vertus...

Aujourd'hui j'ai peur de cette absence de peur. C'est que je sais aussi la force hypnotique,  la puissance anesthésique de la tranquillité.  La tranquillité  n'est rien d'autre que la  paix sans Dieu. Elle nous endort. Elle nous lie par un calme  douillet.  Elle s'appelle aussi confort quand on la regarde sous un angle économique.

Plus généralement, l'indifférence la traverse et la soutient.  Elle se rétablit d'elle-même : si quelque chose vient la troubler, elle revient sur ses équilibres. Telle culbuto de mon enfance qui revenait toujours à la même position en raison d'un centre de gravité très bas. Or cette fausse paix ne nous permet pas de voir venir la guerre et d'en mesurer la gravité.

Or, si nous réfléchissons un peu, nous voyons ceci :la guerre peut bien être victorieuse pour nous, elle brise l'ordre du monde. Car il y a toujours un avant et un après la guerre. Nul ne sait l'ordre nouveau qui en sortira.

En ce sens, seule la peur nous incite à prendre au sérieux la guerre. L'inconscience suscitée par le confort nous fait sous-estimer la guerre. Elle nous fait mépriser la violence subie par ceux qui la font en direct, nos soldats. A l'opposé, il est normal,  il est même bon de trembler pour ses enfants à la sortie des écoles, de craindre le geste fou mais efficace d'une bombe dans le métro. A l'heure actuelle, ces pensées correspondent à l'état de la France en guerre : elles ne sont plus des hypothèses improbables pour cerveaux fatigués.

Trop de peur nous fait perdre notre lucidité. S'il le faut, nous en parlerons mais je veux souligner maintenant un autre aspect, la tendance à réduire cette guerre à un effort d'apprentissage de la laïcité.

Laïicité, le mot magique paraît résoudre tous les problèmes. Le terrorisme ne serait que la conséquence d'une mauvaise vision du rapport entre l'Etat et la religion.  Faisons un effort pour éduquer à la laicité et la chose cessera de suite. Un feu sans bois meurt de lui-même. Cette explication, confortable autant que la solution proposée, nous égare sur une fausse piste.

De plus, elle rentre dans ce jeu que je dénonce: «pas de panique, tout va rentrer dans l'ordre dès qu'on aura expliqué ce qui doit l'être». Les choses sont trop engagées au jourd'hui pour qu'on puisse croire à la puissance de ces incantations.

On veut élever la« grande muraille de la laïcité pour nous abriter et mettre fin à cette guerre: une sorte de ligne Maginot contre le terrorisme islamique.

A cela, le bon sens répond qu'on ne s'improvise pas laïc. La « laïcité » est certainement une valeur républicaine mais elle est d'abord une mentalité personnelle puis une mentalité collective.

La première  peut nous être inspirée par notre tempérament, par notre cercle d'amis : la laïcité, d'une certaine façon, va avec notre mode de vie français, quelque soit notre religion. Il ne s'agit plus alors d'admettre la laïcité pour être intégré mais d'être intégré pour admettre et vivre la laïcité.  

La seconde, en revanche, soulève un problème plus délicat: la mentalité collective d'une communauté religieuse n'évolue pas d'un coup et encore moins sous la  pression de forces extérieures à cette communauté.

Je suis bien placé pour savoir que seule une prise de conscience intérieure peut permettre une évolution de l'Eglise. Et ainsi de toute religion. 

Cette évolution suppose donc le temps, d'une part, et des raisons fondées de l'intérieur, d'autre part. Sinon elle sera rejetée comme déviante, hérétique, non conforme à nos traditions. Bref une religion ne s'improvise pas adepte de la laïcité en un seul jour, par décret ou par force.

Ma lettre « En terre de laïcité », avait pour but de fonder la laïcité dans le dogme chrétien. En procédant  ainsi, la laïcité n'apparaissait pas simplement  de l'extérieur et à l'extérieur; un plaquage pour faire beau, mais elle était attenante à notre foi chrétienne. Il fallait la retrouver dans nos racines croyantes.

J'avais dû alors remonter jusqu'à la Création et à la volonté divine pour établir une juste distance entre les choses créées et Lui, le Souverain Créateur.

Si ce lien entre Dieu et chaque créature n'est pas « laic » , je ne vois pas comment la vie politique serait « laique».

Après tout, la Cité, la communauté  politique, est formée d'une communauté d'individus en alliance avec Dieu. Si ces individus ne sont pas à juste distance de Dieu (distance nommée l'Alliance) comment leur ensemble organique serait-il conforme à une juste distinction entre le politique et le religieux ?

Pour les chrétiens, cette juste distance entre l'homme et Dieu s'appelle la liberté. Ou plus exactement, la juste relation entre Dieu et l'homme est constituée par ce rapport étonnant entre la liberté de l'homme et la grâce de Dieu.

Je sais que cette lettre sur la laicité a paru compliquée à beaucoup. Mais y-avait·il moyen de faire plus simple? La laicité impose donc une réflexion qui sera un vrai défi pour d'autres communautés rellgieuses. Mais au point où nous en sommes, avons-nous ce temps devant nous?

Pour résumer ma pensée,  je ne suis pas sûr qu'on  arrive à mener cette guerre à heureuse fin
par des exhortations sur la laïcité. Nous sommes,  en effet, devant deux temps : un temps court, celui qu'impose toujours la guerre,  même si elle dure longtemps. Un temps long, celui que réclame la visite en profondeur des racines religieuses.

En parallèle de la conduite de cette guerre, réfléchissons sur la laïcité. C'est bien. Eduquons sans cesse à cette  laïcité en lien avec les religions : sans elles, ça ne marchera pas.

Soyons capables de remettre en question nos modèles, y compris politiques. Le vent de l'histoire souffle dans ce sens : ça tombe bien pour une fois, c'est celui de la vérité. Mais soyons lucides sur les « armes,avec lesquelles nous relèverons le défi de cette guerre déclarée.

Elles sont d'abord pour nous des armes de lumière. Comme cette guerre ne fait que commencer, nous aurons bien l'occasion,  ici ou ailleurs, de revenir sur l'attitude chrétienne dans la guerre. On l'a compris, elle part d'abord d'une conscience vive et d'une peur, au moins légère, que cette conscience éveille.

Pourquoi taire que la peur précède le courage?  

Il y a peu, un journaliste tonnait triomphant: « il faut avoir le courage  de  ne pas avoir peur.» La formule fit mouche car elle était reprise en boucle.

Sauf que le courage de ne pas avoir peur se nomme l'inconscience. Elle n'est pas vertu chrétienne.

Je préfère la formule du père Marie-Dominique Molinié :

« le  courage d'avoir peur».


+Luc Ravel
Evêque aux armées

 

Voir aussi sa lettre pastorale :

En terre de laïcité

Lettre mal reçue par le gouvernement

http://radionotredame.net/2015/vie-de-leglise/monseigneur-ravel-logo-ministere-defense-35070/

http://www.seraphim-marc-elie.fr/
 
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8 juillet 2015 3 08 /07 /juillet /2015 22:45

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En même temps qu’elle rythme le temps dans son alternance avec le jour, la nuit dans la Bible signifie l’égarement de l’homme éloigné de Dieu qui est lumière. Mais Dieu vient le chercher dans toutes ses nuits…

Quelle réalité désignent « ténèbres » et « nuit » ?

Du premier chapitre de la Genèse, qui ouvre la Bible chrétienne, au dernier chapitre de l’Apocalypse, qui la clôt, il est question de lumière et de ténèbres, de nuit. « Dieu sépara la lumière et les ténèbres. Dieu appela la lumière jour et les ténèbres nuit », lit-on dans la première page de la Bible (Gn 1, 4b-5a). Désormais, la nuit est donc nommée par Dieu : laïl (racine d’où vient aussi le prénom Leïla). Au quatrième jour du récit de la création, Dieu place le soleil, la lune et les étoiles, ordonnant le monde dans lequel l’homme pourra vivre.

Souvent, l’emploi du mot nuit dans les livres bibliques (223 occurrences dans l’Ancien Testament) est associé au mot jour, exprimant simplement l’écoulement du temps. Mais si la nuit est d’abord le pendant du jour dans un monde ordonné, elle garde une proximité avec les ténèbres d’où elle a été tirée : « J’avais dit : les ténèbres m’écrasent ! mais la nuit devient lumière autour de moi. Même la ténèbre pour toi n’est pas ténèbre, et la nuit comme le jour est lumière ! », se réjouit un homme heureux d’être rejoint par Dieu alors même qu’il confesse l’ambiguïté de sa relation au Seigneur (Ps 139 [138]).

Le P. François Lestang, bibliste (1), remarque que dès les chapitres 6 à 9 du Livre de la Genèse, après le premier péché du couple humain, la séparation que Dieu avait initiée entre la lumière et les ténèbres est remise en cause par le déluge : « Il pleut sur terre pendant 40 jours et 40 nuits, de sorte qu’on ne distingue plus la séparation entre le haut et le bas. Mais l’épisode se conclut par l’engagement de Dieu : “Désormais, jour et nuit ne cesseront plus” (Gn 8, 22). »

Au-delà de ce serment, la dernière page de la Bible annonce la nouvelle création dans laquelle il n’y « aura plus de nuit… car le Seigneur Dieu répandra sa lumière » (Ap 21, 5). Désormais, « les hommes peuvent habiter avec Dieu ! » résume le bibliste. Mais en attendant, la réalité inquiétante des ténèbres angoisse l’humanité. Le Livre de Job, longue méditation sur l’incompréhensibilité de Dieu de la part d’un homme confronté à la question du mal, en est le témoin éloquent, rassemblant 23 des 77 occurrences du mot dans l’Ancien Testament.

Au cours de la nuit de Noël, la liturgie fait lire ce passage du prophète Isaïe : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière » (9, 1). Être sauvé, c’est bien être tiré des ténèbres et de toute complicité avec elles et entrer en présence de Dieu qui est lumière (1 Jn 1, 5 ; 1 Th 5, 5).

Dieu est-il présent dans la nuit ?

La Bible honore, à travers le thème de la nuit, la condition ordinaire des hommes : ils s’y reposent (Qo 5, 11) ; c’est le moment de la rencontre intime de l’homme et de la femme (Gn 30, 16), de la peur des méchants qui profitent de l’obscurité pour commettre leurs forfaits (Jb 24, 14).

La nuit symbolise surtout l’état de l’homme égaré loin de la lumière de Dieu. Et c’est là que Dieu vient le chercher pour le délivrer : « Dieu choisit ce lieu de peur, d’égarement pour passer. Ses interventions la nuit tracent un chemin dans la Bible », souligne François Lestang. Ainsi, c’est de nuit que Dieu noue l’alliance avec le père des croyants, Abraham (Gn 15, 5.12.17).

C’est de nuit que Dieu fait sortir d’Égypte les Hébreux (Ex 12, 42). Il en est de même dans le Nouveau Testament. C’est « durant les veilles de la nuit » que l’ange annonce aux bergers la naissance du « Sauveur qui est le Christ, le Seigneur » (Lc 2, 8.11), et qu’ils se trouvent enveloppés de la « clarté » de « la gloire du Seigneur ». Jésus prie seul la nuit avant de choisir les Douze (Lc 6, 12), et c’est « à la quatrième veille de la nuit » qu’il rejoint en marchant sur les eaux la barque des disciples prise dans la tempête.

C’est dans la nuit qu’est instituée l’eucharistie et que Jésus va au bout de la confiance en son Père, à Gethsémani. Même la mort de Jésus sur la croix met en scène l’obscurité de la nuit, pour les évangélistes Matthieu (27, 45) et Luc (23, 44). Enfin bien sûr, la résurrection a lieu de nuit, entre la fin du sabbat et l’aube du premier jour de la semaine (Mt 28, 1).

Que fait l’homme de la Bible durant la nuit ?

Bien d’autres fameux moments de la révélation biblique ont pour cadre la nuit. Nombre d’entre eux peuvent être lus du point de vue de l’itinéraire personnel d’hommes ou de femmes qui cherchent Dieu ou qui sont cherchés par lui. C’est la nuit que l’homme « baisse la garde », est moins vigilant. Le surmoi desserre son étreinte, dirions-nous aujourd’hui, laissant l’inconscient s’exprimer dans les rêves.

Dans la nuit, le cœur de l’homme, son désir, se dévoile. La Bible prête attention, comme les peuples environnant Israël, aux songes, et est sensible à leur ambiguïté. L’évangéliste Matthieu toutefois se plaît à montrer Joseph le juste guidé par Dieu à travers des songes. C’est la réceptivité de l’homme fidèle dont le désir est ajusté à Dieu qui est ainsi soulignée.

La nuit dans la Bible met en évidence le besoin humain d’intériorité, et souvent, le rapport personnel à Dieu. Le mystérieux combat de Jacob, de nuit, avec « quelqu’un » – une façon de désigner Dieu – (Gn 32, 23-33), est ainsi un tournant dans la vie de cet homme de désir qui sort du combat « fort contre Dieu (2) ».

La Bien-aimée du Cantique des Cantiques, magnifique figure de femme amoureuse en quête du Bien-aimé à travers la ville, dans la nuit, est une référence privilégiée des auteurs mystiques (saint Bernard, saint Jean de la Croix…) : si Dieu comble son bien-aimé, il échappe également à toute prise. La dimension nuptiale de l’union à Dieu apparaît clairement également dans la parabole des dix vierges qui attendent l’époux à son retour des noces (Mt 25, 1-13) : « Au milieu de la nuit, un cri retentit : Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre ! » La parabole donne à méditer la vérité du désir des unes et des autres.

La figure du pharisien Nicodème, qui vient de nuit trouver Jésus (3, 1-21) selon l’évangéliste Jean, illustre un autre aspect de la recherche spirituelle, la quête de la vérité de Dieu. « Celui qui fait la vérité vient à la lumière » (Jn 3, 21).

Christophe Chaland

La Croix

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6 juillet 2015 1 06 /07 /juillet /2015 09:27
Jean-François Colosimo : théologie orthodoxe et liberté au sein de l'institution ecclésiale

Ana Petrache : Vous êtes théologien, de plus un théologien orthodoxe, mais aussi un intellectuel inscrit dans l’espace public au sein de cette culture française si fière de sa laïcité. Pouvez-vous nous dire, en quelques mots, comment envisagez-vous la mission du théologien dans la cité ?
Jean-François Colosimo : Moins qu’une fierté, surtout pas une idéologie, la laïcité est en France une pratique de la cité qui correspond à la distinction prônée par l’Évangile entre le religieux et le politique. L’Église catholique y a gagné une indépendance sans égale grâce à la loi de séparation d’avec l’État. Les communautés orthodoxes immigrées y ont trouvé une autonomie sans précédent grâce au principe d’égalité des cultes. De même pour les protestants, les juifs, les musulmans…

Tout autre est le mouvement de sécularisation que connaît l’ensemble du continent européen et qui rend la parole théologique incompréhensible ou inaudible. Mais là, les torts sont partagés. D’une part, l’Europe, pour reprendre le mot de Chesterton, est plus que jamais «remplie d’idées chrétiennes, mais devenues folles».

D’autre part, la théologie a résolument tourné au métier spécialisé, à la technicité érudite, au circuit universitaire. La surdité du monde se conjugue avec le bégaiement de l’institution. De manière anarchique, la superposition postmoderne des discours nuit à la théologie, la relativise, lui confère un air de déjà-vu.

De manière schizoïde, les théologiens professent la primauté de la prière ou de l’eucharistie et adulent la préciosité philologique. Or, c’est sur le naître, le vivre, le mourir que les attendent leurs contemporains. Ou, pour le dire en une formule, sur la notion d’humanité à la fois historique et transcendante. Pour tenir ensemble la vérité et l’espérance, il faut oser la prophétie, se ruer dans la brèche, risquer le vide. Une théologie qui ne nourrit pas les pauvres, qu’ils soient de chair ou d’esprit, est une ruse de l’idolâtrie, une insulte à l’Évangile, un blasphème cette fois avéré. Car le monde est à la fois pire et meilleur qu’on ne le raconte dans les séminaires.

Aussi, si l’on veut apporter un témoignage du salut qui nous dépasse, faut-il plonger dans la fournaise, aller à la rencontre des nouveaux damnés de la mondialisation et accepter d’être quelque peu changé par eux. Bénir lucidement plutôt que maudire aveuglément : c’est la seule façon de réveiller le Christ qui dort immanquablement en tout temps et tout lieu, dans toute culture, plus singulièrement encore au sein de la nôtre et précisément dans ce que par quoi elle peut nous apparaître désenchantée, déshumanisée, déchristianisée.

A.P. : Spécialiste en patrologie et en byzantinologie, vous vous confrontez, en tant que professeur à l’Institut ”Saint-Serge”, à la mentalité byzantine de certains évêques. Comment, et dans quelles limites, croyez-vous que soit possible l’autonomie de la théologie au regard de la hiérarchie dans l’Église orthodoxe ?

J.-F. C.: ”Saint-Serge” se confronte fort heureusement non pas à l’épiscopat, mais uniquement et strictement à un cas individuel et problématique de confusion de la fonction épiscopale avec une omnipotence arbitraire, en vertu d’une conception totalisante et finalement totalitaire de cette charge, dont on ne trouvera pour cette raison nulle trace parmi les plus extrêmes théorisations césaristes ou papistes de la Byzance ou de la Rome médiévales.

L’Institut se félicite au contraire de la propension de nombre de ses anciens étudiants devenus évêques, en France et dans le reste du monde, à vouloir servir l’Église plutôt que de s’en servir. Quant au modèle byzantin, on aurait tort de le confondre avec l’univers pyramidal, statique et immuable auquel on le réduit trop souvent.

Ce modèle repose au contraire sur la tension auquel il soumet les divers ordres existants en les plaçant en concurrence face à l’avènement charismatique et à l’achèvement eschatologique qui sont censés les authentifier. Autrement dit, en faisant de l’Esprit et du Royaume les seules instances définitives du jugement.

Au regard d’un saint Maxime le Confesseur puni de l’amputation de la main et de la langue pour avoir opposé l’orthodoxie de la foi à l’hétérodoxie «du plérôme de tous les patriarches, hiérarques, abbés, prêtres et fidèles» de son temps, comme le stipule l’acte de sa condamnation, la liberté de la théologie ressort des plus claires.

Plus prosaïquement, pour ce qui est de l’enseignement théologique, l’Orient a emprunté, aux Temps modernes, le système de l’Occident. À savoir, celui de l’universitas fondée dans l’Europe latine, au XIe siècle, par les clercs, les «intellectuels» d’alors, soucieux de s’affranchir des écoles capitulaires qui étaient contrôlées par le pouvoir ecclésiastique. Et ce, afin de mener en toute indépendance leur tâche de recherche et de transmission.

La Sorbonne en a été le prototype et il en reste, dans le droit français, la «franchise universitaire» qui interdit aujourd’hui encore aux forces de police d’entrer dans une université sans l’accord de son président. Cette liberté n’est donc pas un luxe ou un caprice, c’est un impératif. Une nécessité spirituelle. Un onzième commandement, si l’on veut. Si les évêques comprennent également la révélation comme liberté, où pourrait être le hiatus? Et si cette liberté est réelle, où pourraient être ses limites, autres que celles que commande la confession droite de la foi, c’est-à-dire l’orthodoxie?

A.P. : Vu de Roumanie, pays majoritairement orthodoxe, la crise de l’Institut confirme l’opinion selon laquelle un des grands soucis des Églises orthodoxes est d’ordre ecclésiologique. La définition du poste d’évêque n’est pas toujours claire et un certain chaos canonique contribue aux tendances autoritaires des certains chefs religieux ou spirituels. Qu’en pensez-vous?

J.-F. C.: L’ecclésiologie orthodoxe réelle, en chair et en os, non pas celle que célèbrent les manuels canoniques, mais celle que dévoilent les exercices concrets et quotidiens, représente un «souci» comme vous le dites, et aboutit à un «chaos» comme vous le dites encore, parce qu’elle participe d’un bricolage consensuel qui s’assimile toujours plus à une hérésie acceptée. Nul besoin d’aller chercher dans le lointain passé ses origines: il y va d’une hybridation de la modernité.

À savoir, la réinterprétation déviante de l’héritage impérial byzantin qui associe peuple et foi dans ses métamorphoses séculières successives, ottomane, révolutionnaire, nationaliste, communiste, aujourd’hui populiste, qui assimilent ethnie et confession, hiérarchie religieuse et appareil politique.

Avec pour effet, dans les pays de tradition orthodoxe, la confusion perpétuelle entre une Église et un État qui sont par ailleurs tous deux défaillants; et, entre les juridictions orthodoxes, une guerre des territoires au mépris de l’unité, mais aussi de la mission comme le signale le terme ahurissant de «diaspora».

Phénomène courant, plus la réalité contredit la théorie, plus enfle la théorie. Il en découle la mise en forme idéologique d’un «épiscopalisme» dont l’absence absolue de contre-pouvoir, inconnue même à Rome, garantirait la qualité divine de l’Église.

La vulgate dominante ne manque pas, certes, de se parer d’un trompe-l’œil théologique en se revendiquant des travaux de Jean Zizioulas qui, à mon sens, constituent une réponse lacunaire au défi posé par Vatican II – et quitte, au passage, à omettre la contradiction manifeste entre la position ecclésiologique du théologien Zizioulas et la position ecclésiastique du hiérarque Zizioulas, entre le penseur de la koinonia du Plérôme et l’évêque in partibus de Pergame.
C’est pourquoi cette idéologisation n’est jamais que le cache-misère d’une ecclésialité en souffrance.

On ne peut à la fois critiquer la papauté comme principe de gouvernement et offrir le spectacle de son détournement caricatural à l’échelle de surcroît médiocre d’un diocèse, d’une nation ou d’une région. Il faut également en finir avec l’amalgame entre épiscopat et monachisme, justifié dans l’Antiquité et injustifiable aujourd’hui en tant qu’il ne sert plus qu’à induire une obligation structurelle d’obéissance subordonnée qui n’a de sens que dans le seul cadre de la paternité spirituelle. Il faut enfin et surtout repenser, dans les termes de l’Encyclique des patriarches orientaux de 1848 et du concile russe de 1917, la notion de «Peuple de Dieu» comme «dépositaire de la vérité de l’Église».

C’est ce qu’éprouvent, je crois, ces formidables jeunes évêques jetés sur les routes du monde, privés des ressources habituelles des pays traditionnellement orthodoxes, courant après leurs fidèles disséminés au sein d’univers étrangers et qui s’épuisent à assurer leur ministère pastoral sans moyens et sans certitudes autres que la Providence. Eux savent d’ores et déjà que la richesse incessible de l’épiscopat tient dans sa pauvreté assumée.

A.P. : Il y a beaucoup de gens dans le milieu orthodoxe qui pensent que le seul devoir d’une école de théologie est de former des prêtres et c’est pour cela que la dimension culturelle de la théologie en dialogue avec la société contemporaine est parfois oubliée. Comment peut-on convaincre la hiérarchie qu’on a besoin d’une théologie libérée des contraintes ecclésiastiques?

J.-F. C.: La théologie n’a d’autre source, propos et finalité qu’elle-même. Pour être une grâce, elle requiert cette gratuité. Elle n’est ni résultat d’une production, ni schéma d’une construction. Elle n’a pas de fonctionnalité qui la destinerait à former des fonctionnaires, quand bien même il s’agirait de fonctionnaires du culte. Que ceux qui se destinent au sacerdoce soient préparés à la transmission de la foi à laquelle ils consacreront leur vie, c’est une bonne chose. Mais ce n’est pas une affaire de diplôme, de certificat apposé en coin d’un rouleau enrubanné.

Encore faut-il que les écoles théologiques orthodoxes transmettent elles-mêmes une orthodoxie vivante et une théologie vécue, qu’elles soient des écoles de vie. Nous ne pouvons plus nous contenter de l’utilité supposée de cette sorte de néoscolastique orientale d’occasion que nous opposons volontiers à la grande scolastique occidentale, dont nous sommes par ailleurs incapables, et qui sert trop souvent de programme à l’enseignement de l’orthodoxie.

La prédication étant au cœur de la transmission de la foi, non pas seulement dans l’Église mais au dehors de l’Eglise, «pour la vie du monde», ce sont non pas de prédicateurs mais de «prêchants», d’exemples incarnés du lien entre la doctrine et l’existence, dont nous avons besoin.
Enfin, l’éducation à la foi ne vaut que si elle est éducation pour tous et de tous. C’est à cette école-là, permanente, que doit se mettre chaque orthodoxe qu’il soit homme ou femme, baptisé par naissance ou par conversion, laïc ou clerc, simple fidèle ou éminent évêque. Son témoignage au sein de la société s’ensuivra, sans qu’il ait à le penser, le projeter, le calculer. Car ce sera alors une œuvre par surabondance de l’Esprit.

A.P. : “Saint-Serge” est un institut essentiel pour la théologie et la culture orthodoxe, sa fermeture marquerait la fin d’un très beau chapitre de l’histoire du christianisme de tradition byzantine. À votre avis, quelles sont les solutions pour empêcher la clôture définitive de l’institut ?
J.-F. C.: Il est en effet une gloire de l’Institut qui accablerait ses légataires actuels s’il n’y avait la miséricorde du Christ. ”Saint-Serge” a renversé l’exil en miracle. ”Saint-Serge” a été la seule école de théologie orthodoxe continument libre au cours du sombre XXe siècle sur le continent du Goulag et de la Shoah.

”Saint-Serge” a permis le rayonnement de cette orthodoxie de la liberté via l’institution-sœur qu’est ”Saint Vladimir” au sein du Nouveau Monde. ”Saint-Serge” a reçu des étudiants orthodoxes des cinq continents qui sont devenus des enseignants, des prêtres, des évêques, des patriarches de l’Église orthodoxe aux quatre coins de la planète.

”Saint-Serge” a ainsi initié, soutenu et confirmé un sentiment panorthodoxe sans lequel l’orthodoxie ne serait pas aujourd’hui ce qu’elle est. De plus, c’est à Paris que s’est pleinement manifestée la créativité de la théologie orthodoxe contemporaine, dont la sophiologie de Serge Boulgakov, la double économie de Vladimir Lossky, l’écclésiologie pneumatologique de Nicolas Afanassieff, le renouveau patristique de Georges Florovsky, liturgique d’Alexandre Schmemann, palamite de Jean Meyendorff.

C’est parce qu’il y avait Paris que Dimitru Stăniloae en Roumanie, Justin Popovitch en Serbie, Sergueï Averintsev en Russie, Christos Yannaras en Grèce, Georges Khodr au Liban et tant d’autres ailleurs savaient qu’ils n’étaient pas seuls à confesser une orthodoxie essentielle. C’est parce que ce Paris-là a existé qu’aujourd’hui encore des élèves nous viennent de l’Afrique profonde ou de la lointaine Asie pour apprendre cette même orthodoxie émancipée des scories de l’histoire, disposée à se confronter au monde tel qu’il va.

Oui, tel est le bilan de ces 90 années qui fait que l’Institut n’est la propriété de personne, mais de tous les orthodoxes. Un héritage écrasant qui découle de la leçon originelle de nos pères fondateurs: entrer dans le dialogue avec l’Occident, la philosophie, la science, la société, les autres confessions chrétiennes, les autres religions, les cercles de pensée, mais avant tout d’y entrer sans crainte.

Près d’un siècle d’une telle quête peut-il s’éteindre d’un coup ? L’apport de ”Saint-Serge” n’est-il pas plus que jamais indispensable au monde orthodoxe soumis aux tentations de la crispation et du repli ? N’arrive-t-il pas aussi aux institutions de mourir, comme les individus, parce qu’elles ont fait leur temps ? Toutes ces questions valent également dans l’instant. Demain tranchera.

Pour l’heure, notre manière de continuer l’inspiration de nos pères fondateurs est précisément, quelle que soit l’issue, de n’avoir pas peur. Et c’est là l’unique vraie condition de notre avenir.

Source  http://orthodoxie.com/ 

L'Institut Saint-Serge dont il est question ici traverse une grave crise dont vous trouverez l'écho ici

http://www.saint-serge.net/evenements/avenir.html#declarationsaintserge

http://www.seraphim-marc-elie.fr/
 
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