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17 juillet 2020 5 17 /07 /juillet /2020 19:31
« La célébration eucharistique est à la fois un aboutissement et un point de départ »

Frère François Cassingena-Trévedy Moine bénédictin à l’abbaye de Ligugé (Vienne) et théologien La longue période de suspension des célébrations religieuses est, selon le frère François Cassingena-Trévedy, une occasion pour les catholiques de s’interroger sur la signification et la place du mystère de l’Eucharistie.

Comment le « jeûne eucharistique », vécu par les fidèles pendant plus de deux mois, peut-il nous réinterroger sur ce sacrement ?

Frère François Cassingena-Trévedy : Ce que nous avons vécu, ce manque ressenti, ne nous invite pas à déserter nos églises mais bien à considérer ce qui doit être remis en question en nous-même sur le sens de l’Eucharistie. Il nous faut ainsi effacer de nos esprits la tentation de percevoir la messe comme un simple distributeur de pastille eucharistique.

Nous sommes chrétiens en communauté. L’acte même de célébrer ensemble est fondamental. C’est aussi un engagement physique par notre corps – primordial dans le christianisme.

Nous avons besoin de chanter, d’écouter, de voir, de sentir. Sans la célébration eucharistique, il nous manquerait l’expérience physique de la communauté, la présence réelle de celle-ci.

Le chrétien existe par cette célébration, dont les rituels ne sont que des instruments provisoires.

La présence n’est pas enfermée dans l’Eucharistie, mais elle est la grande ressource de notre foi.

En quoi l’Eucharistie est-elle « source et sommet » de la vie chrétienne ?

F. F. C.-T. : Dans l’Eucharistie, il y a bien sûr une dimension spirituelle, cette rencontre personnelle avec le Seigneur, mais l’Eucharistie est d’abord la volonté de faire corps du Christ.

Nous redécouvrons peut-être qu’il s’agit d’une nourriture spirituelle par la présence du Christ ressuscité mais qui déborde et est une exigence de vie.

L’Eucharistie n’est ni une pastille de présence de Jésus, ni une vitamine de sacré qui crée une émotion spirituelle.

Si le manque ne porte que sur le fait d’être sevré de mon moment avec Jésus, je ne crois pas que cela témoigne d’un rapport ajusté avec l’Eucharistie.

Elle est cette célébration communautaire qui conduit à l’engagement sur la foi de la parole de Dieu que nous écoutons ensemble et essayons de comprendre.

La célébration eucharistique est à la fois un aboutissement et un point de départ.

C’est une exigence de vie chrétienne. Combien de fois nous arrive-t-il, par notre incohérence, de vider la présence réelle ?

Comment pourrais-je communier à Jésus dans l’hostie, si je ne suis pas un peu questionné par la présence du Christ dans mon frère ?

En ce sens, il n’est peut-être pas mauvais d’en avoir été privé pour s’interroger sur un rapport qui peut se révéler très matérialiste.

Mais, finalement, comment comprendre que le Christ nous appelle à faire ainsi mémoire de lui par l’Eucharistie ?

F. F. C.-T. : Il est fondamental de s’interroger sur l’intention de Jésus, celui qui nous révèle un Père et non un Dieu philosophique.

Jésus donne sa vie et nous introduit dans cette relation au Père qui est le seul nom légitime de Dieu.

J’ose dire que je ne connais pas Dieu mais seulement le Père, que personne n’a jamais vu mais que le Fils a fait connaître et qui me voit dans le secret.

En nous introduisant à ce Père, Jésus fait de nous tous des frères, ce qui forme une humanité complètement nouvelle, révolutionnaire.

Voilà, pour moi, le sens de l’Eucharistie, de ce pain que le Père nous donne.

En cela, elle nécessite une conversion. De quoi ai-je besoin dans l’Eucharistie ?

Est-ce une petite émotion spirituelle douce ou le besoin de faire corps avec mes frères et d’être en relation filiale avec ce Père que Jésus me révèle et qui me donne aujourd’hui mon pain, comme nous le disons dans la prière du Notre Père ?

L’Eucharistie demeure ainsi un mystère qu’on ne peut qu’approcher.

Recueilli par Arnaud Bevilacqua
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15 juillet 2020 3 15 /07 /juillet /2020 19:00

L’étymologie dit le vide (vacuum) mais la désinence « -ance », substantification d’un participe présent, exprime quant à elle l’action.

Les vacances seraient une sorte de vide actif, un vide qu’on fait. Une « vidange » ?

Rien n’est pourtant si mécanique. On ne fait pas le vide en un tour de vis. Horror vacui : la nature, et d’abord celle humaine, a horreur du vide.

[...]

Qu’à cela ne tienne ! Voici la question : Que mettez-vous derrière le Septième Jour ?

Que signifie le repos de Dieu qui clôt l’Heptaméron, la Création du monde en six jours ?

J’y avais toujours lu une invitation aux vacances, justement, à la trêve du shabbat.

Une incitation à n’être pas uniquement dans la transformation active et inquiète du monde.

Deux penseurs, d’origine juive, m’ont récemment mis sur une tout autre piste. Ernst Bloch (1885-1977) et Hans Jonas (1903-1993) voyaient bien dans le Septième Jour le congé de Dieu.

Mais il signifiait à leurs yeux l’entrée de l’homme sur la scène du monde. Le Septième Jour, c’est Dieu qui nous dit : « Et maintenant, à vous de jouer. » 

Qu’un jour soit ajouté qui n’est pas une œuvre de Dieu, cela nous indique, selon Ernst Bloch, que la Création est inachevée, que l’homme ne peut se contenter de la nature créée.

Car la nature, dont le Livre de Job nous chante la magnificence, reste toutefois sourde au cri de l’opprimé.

Sa beauté doit donc encore inspirer à l’homme la bonté.

Et son aveugle abondance demande à être convertie en justice intelligente. C’est là tout un travail dont on ne peut se décharger.

Hans Jonas, de son côté, voyait dans le Septième Jour le geste par lequel Dieu renonce à sa toute-puissance, afin d’instituer l’homme en sa pleine responsabilité.

Dieu, retiré du monde qu’il a créé, nous supplie de L’y rendre partout présent, de Le révéler dans tout ce qu’il y a de beau et de fragile, de Le protéger de nos mortelles puissances.

Le Septième Jour serait donc moins la permission de s’affaler sur son canapé qu’une invitation à prendre sa part de monde.

Il est la bénédiction de nos heures de lutte, d’insomnie, la permission donnée à nos cheveux blancs.

Il est vrai aussi que le Christ a donné au Septième Jour un sens supplémentaire.

Il y eut un jour qui fut celui de la Résurrection.

Nous pouvons désormais, pour agir, nous reposer sur la certitude que le Mal n’aura pas le dernier mot.

Martin SteffensPhilosophe

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12 juillet 2020 7 12 /07 /juillet /2020 22:54
À la suite de Jean le Baptiste, ils crient en vain et ne parviennent pas à se faire entendre. Pourtant, le désert est le lieu de l’épreuve mais aussi de la rencontre.

Crier dans le désert : on doit l’expression à Jean le Baptiste, reconnu par l’évangéliste Marc comme la voix annoncée par Isaïe dans l’Ancien Testament. Dernier des prophètes, il annonce la venue du Christ : « Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez la route. » Sera-t-il entendu ? Terrible impression de crier dans le désert : aucune chance de se faire entendre puisque, par définition, le lieu est inhabité. On parle dans le vide, on s’époumone…

L’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (voir repères) veut faire entendre la voix de ceux qui sont illégalement enfermés, qui risquent la peine de mort. Durant la Nuit des veilleurs, ses membres prient pour ceux qui crient à l’injustice. Les moyens sont dérisoires et pourtant essentiels : prier, écrire aux autorités des pays tortionnaires, sensibiliser la presse… Guy Aurenche, ancien président de la Fiacat, se souvient de cet officier de l’armée chilienne, séquestré pour avoir refusé de tirer sur la foule. « On parle de toi au dehors ! », entend-il un jour dans sa cellule : « J’étais sauvé, car je n’étais plus seul. » Et si notre cri n’était pas inutile ? Et s’il rencontrait l’oreille inespérée ? Un cri dans le désert, c’est comme une bouteille à la mer. Un cri qui vient du fond de notre conscience.

Le 30 décembre 2019, Li Wenliang donne l’alerte : il se passe quelque chose d’inquiétant à ­Wuhan, en Chine. Mais il ne sera pas entendu. Pire : l’ophtalmologue et sept autres médecins sont arrêtés par les autorités chinoises. C’était un cri dans le désert, animé par la seule conviction de devoir prévenir du danger. Le 7 février, Li Wenliang, 33 ans, est mort du Covid-19 dont il avait annoncé la dangerosité.

Le désert n’est pas seulement ces grandes étendues fascinantes. Il est à nos portes. Figure biblique du prophète lanceur d’alerte, Jonas crie trois jours durant dans la grande ville de Ninive. Combien de cris se perdent dans les déserts urbains de nos grands ensembles ? Difficile de se faire entendre dans la cacophonie du monde. « Les jeunes ont terriblement le sentiment que leur parole n’est pas prise en considération », explique Me Bertrand Périer, avocat qui les entraîne à la prise de parole (1).

L’Église elle-même est confrontée à cette incompréhension, parfois « inaudible », parce que le public n’a pas ce qu’on appelle désormais les éléments de langage. Dans une société de communication, il est devenu paradoxalement plus difficile de se faire entendre : « Toutes les paroles se valent, les paroles politiques, religieuses et maintenant scientifiques sont délégitimées. Il n’y a plus que l’oreille du juge pour vous entendre et rétablir la valeur de la parole », souligne Bertrand Périer.

Et il est parfois risqué de lâcher ce cri, parce qu’il heurte les idées reçues, bouscule les certitudes. Emprisonnée pour avoir soi-disant révélé des décisions confidentielles du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, Florence Hartmann sait ce que veut dire crier dans le désert : « Le lanceur d’alerte vient déranger l’ordre établi, il est habité du sentiment impérieux de contribuer à la bonne marche de la société et voilà que sa propre parole le met en danger. » Héros ou traître, celui qui dénonce est renvoyé dans son désert de solitude.

Le désert est justement le rendez-vous d’une parole vraie. C’est le lieu du détachement, de la disponibilité, de la liberté. « Le désert nous met directement en prise avec l’essentiel », confie l’éditeur Bruno Doucey (2). « Crier dans le désert, c’est être en quelque sorte renvoyé à nous-mêmes. » C’est aussi chercher Dieu, car « le désert est monothéiste », disait Ernest Renan. Ainsi, le désert n’est pas vide : « C’est pour vivre une relation directe à Dieu que les Pères du désert se sont fait anachorètes », explique Marie-Anne Vannier, théologienne à l’université de Lorraine (3). Face à l’institutionnalisation de l’Église au IVe siècle, loin du brouhaha de la cité, le silence du désert permet de se faire entendre : « Et l’on vient écouter ces sages qui vivent une grande proximité avec Dieu. »

C’est aussi le lieu de l’épreuve : avant les débuts de sa vie publique, Jésus au désert est confronté à Satan. En France, la révocation de l’édit de Nantes (1685) a condamné les protestants à la clandestinité jusqu’à la Révolution. « C’était une vraie traversée du désert que les protestants relient à l’Exode, raconte Denis Carbonnier, conservateur du Musée du Désert à Mialet (Gard). Réfugiés dans la nature cévenole, les fidèles se retrouvent secrètement lors des “assemblées du Désert”, encore commémorées chaque premier dimanche de septembre. » En plein désert, s’élève le cri de ceux qui sont pourchassés.

Libérer ce cri qui se tait : « Quand j’accompagne un groupe dans le désert, il y a toujours un moment où je leur propose de crier, explique la philosophe Blanche de Richemont. Il faut oser son cri, ce cri que personne n’entend, toutes nos douleurs muettes, on jette ses souffrances aux étoiles. » Le désert est la terre de l’effroi et de la beauté, de l’éblouissement et de l’invisible : « Peu importe la réception du cri qui résonne dans la nuit, l’univers entend notre cri ». Habité de présence, le désert nous invite à oser : « Notre âme a soif d’absolu, impossible de ne pas être croyant dans le désert », insiste Blanche de Richemont.

Mais se référer au texte originel de l’Ancien Testament vient bouleverser le sens : « Une voix crie : dans le désert tracez le chemin du Seigneur, percez droit dans la steppe l’avenue de notre Dieu » (4). Toutes les traductions concordent : les « : » séparent le cri et le désert, ouvrant une autre perspective : au peuple hébreu en exil à Babylone, Isaïe annonce et crie que, comme pendant l’Exode, Dieu donne rendez-vous au désert. Voilà la bonne nouvelle. « Le vide qui nous entoure permet de prendre conscience d’une plénitude qui est en nous, explique Bruno Doucey. Dans le grand silence va se révéler une parole. » Le désert – qu’il soit physique, urbain ou intérieur – est le lieu de la rencontre. Charles de Foucauld en était témoin : « Il faut passer par le désert et y séjourner pour recevoir la grâce de Dieu. »

Christophe Henning

(1) La parole est un sport de combat, Bertrand Périer, JC Lattès, 2017, 250 p., 18 €. (2) Le Livre des déserts, Bruno Doucey (dir.), Robert Laffont, 2006, 1 248 p., 30,50 €. (3) Prier 15 jours avec les Pères du désert, Marie-Anne Vannier, Nouvelle Cité, 2020, 124 p., 13,90 €. (4) Isaïe 40, 3 selon La Bible, nouvelle traduction, Bayard, 2 615 p., 24,90 €.

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