Alors qu’il s’agissait, au Moyen-âge, de savoir si le chrétien avait le droit de rire, nous pourrions aujourd’hui affirmer qu’il s’agit, pour l’Eglise de savoir si elle peut vivre et survivre sans humour !
L’humour est en effet devenu une sorte de qualité exigée .
Il ne rejette rien mais se moque de tout . Il abolit la lourdeur et la gravité vers une banalisation relax .
Il semblerait même qu’il puisse sauver ! À tel point qu’il existe même des stages qui vous initient “à la puissance magique de l’humour” en quatre jours.
Jésus a-t-il ri ?
« Ils ont la bouche pleine de méchanceté mais toi Seigneur tu te mets à rire d’eux ». (Ps 59.9).
Nous ne savons pas si Jésus a ri mais nous constatons effectivement que les évangélistes n’ont pas signalé d’éclat de rire, alors qu’ils ont évoqué les larmes de Jésus, sa colère, sa compassion et sa tristesse.
Pouvons-nous, pour autant, imaginer un Jésus triste et constamment solennel ? N’oublions pas qu’il transforme de l’eau en vin lors d’un mariage .
Aux tristes pharisiens il répond que ses disciples ne peuvent être tristes puisqu’ils sont en présence de l’époux (Mt 9 .15) .
D’autre part, le fait que Jésus n’ait pas ri ne veut pas dire qu’il n’avait pas d’humour .
Jésus a parlé, tantôt avec l’ironie mordante des prophètes, tantôt avec l’humour d’un rabbi (en reprenant des thèmes risibles présents dans les écrits talmudiques) et toujours avec l’autorité du Père .
Il ne s’agit pas de faire de Jésus un humoriste, mais nous pouvons reconnaître que sa parole était assaisonnée de sel et qu’il était à la fois piquant et souriant . Enfin, qui pourrait affirmer que Jésus n’a jamais ri ou plai- santé avec certains de ses disciples ou avec des enfants ?
Peut-on rire de tout ?
« On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui ». (Pierre Desproges)
Même les pères de l’Église, qui ont souvent condamné le rire, ont certainement ri en privé . Certains ont même cherché à faire rire .
Synésios de Cyrène écrit (en 414) un éloge de la calvitie.
Tertullien, si sévère vis-à-vis du théâtre et du rire, écrit: « Si l’on rit parfois, c’est le sujet qui le méritera .
Bien des idées doivent être combattues de cette façon : le sérieux les valoriserait .
La vérité peut rire car elle est heureuse, elle peut se moquer de ses rivales car elle ne craint rien .
Attention sans doute à ce que son rire ne soit pas ridicule en perdant sa dignité . Mais partout où il ne conviendrait pas à la dignité, le rire est un devoir » .
Quant à Clément d’Alexandrie (au second siècle), Il précise, concernant le rire, qu’il ne s’agit pas de supprimer ce qui est naturel à l’homme mais bien de le maîtriser .
Plus tard, les « fous de Dieu » décident de communiquer le sérieux sous des apparences folles et dérisoires et Bernard de Clairvaux réhabilite (au 12ème siècle) le rire honnête en condamnant aussi bien l’incapacité à s’amuser que le rire excessif .
“ Même les pères de l’Église, qui ont souvent condamné le rire, ont certainement ri en privé.”
Enfin Erasme dédie son Éloge à la folie à Thomas More, et se défend d’être trop léger ou trop mordant : « Ces délassements, nécessaires à l’homme d’étude, ne sont pas tant des morsures que des conseils, puisqu’ils critiquent la vie des hommes sans nommer quiconque » .
N’est-ce pas ce que font la plupart des proverbes bibliques et n’est-ce pas ce qui manque à la plupart de nos caricatures contemporaines ?
Ainsi ce n’est peut- être pas tant le sujet abordé que le type de rire et la motivation du « faiseur de rire » qui comptent . . .
Rire et humour bibliques
« Qu’avez-vous eu de moins que les autres églises sinon que je ne vous ai point été à charge ? Pardonnez-moi cette injustice » (L’apôtre Paul aux Corinthiens, 2 Cor 12.13).
En hébreu biblique, il existe deux termes qui nous permettent de distinguer le rire joyeux et positif (sahaq) du rire de moquerie (lahaq) .
Pour le grec, distingue aussi rire (gelan) et se moquer (katagelan : rire contre) .
Mais dans la Bible, il est surtout question du rire des insensés et de celui des justes .
Autrement dit, ceux qui se moquent de Dieu et de ses serviteurs peuvent bien rire (Jer 20 .7-8; 2 Chr 30 .10 et Lc 23 .35) . Ils ne riront pas les derniers !
Dieu ne se laisse pas narguer (Gal 6 .7) et le croyant, comme la femme de valeur, pense à l’avenir en riant (Prv 31 .25).
Enfin, nous croyons qu’il est possible de repérer, au fil des textes, de nombreuses traces d’humour dans la Bible .
Comment pourrait-il en être autrement puisque les auteurs, inspirés par Dieu, ont mis tant d’eux-mêmes dans ces textes ?
Du détail amusant (Gn 24 .30 et Act 12 .14-16) aux personnages risibles (Lc 19 .1-10 et les pharisiens hypocrites), aux livres construits comme des comédies dramatiques (Jonas et Esther), en passant par le rire correcteur des proverbes (Prv 11 .22, 19 .24; 26 .14; 27 .15), les paraboles savoureuses (2 Sam 14 .1-24; Jg 9 .7-15; 1 Cor 12 .17) et les jeux de mots (la plupart du temps malheureusement «perdus» dans les traductions), pour finir par l’ironie mordante des prophètes (1 Roi 18 .27; Am 4 .4; Es 46) . . .
Et si Dieu nous invitait aujourd’hui à retrouver l’humour des prophètes, la verve des sages et le sou- rire du Christ ?
Croire à nouveau en la vérité tout en redécouvrant nos limites ! Car il ne peut y avoir d’humour chrétien sans amour .
C’est comme si Dieu nous disait : même si tu arrivais à faire rire les anges, sans amour, tu ne serais qu’une cloche !
Tout est permis mais tout n’est pas utile !
« Ils ne sont pas tous libres ceux qui rient de leurs chaînes » (Lessing).
Que Dieu nous vienne en aide et qu’il nous évite la pauvreté et la richesse (Prv 30 .8-9), autrement dit, l’incapacité à nous amuser et le rire excessif !
Que nos paroles soient assaisonnées de sel, pleines de grâce (Col 4 .6), sans propos grossiers, stupides ou scabreux (Eph 4 .2) .
Le plus important, ce n’est pas de savoir rire de nos chaînes mais bien d’être libérés de ces chaînes et de trouver la vraie joie.
Pasteur Pascal Gonzalez