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17 mai 2015 7 17 /05 /mai /2015 22:07
La Lettre de Béthanie N° 123 (Béthanie)

Chers Amis,

Dans l’Evangile qui décrit l’Ascension du Christ, les anges posent une question : « Hommes de Galilée, pourquoi restez vous ainsi en regardant le ciel ? ». Bien sûr, cette parole s’adresse aujourd’hui à nous. Pourquoi regardons- nous le ciel ? Ne savons nous pas qu’il n’est pas à l’extérieur, mais que le ciel est notre cœur ? Ne savons nous pas que Jésus est le nouveau Moïse qui nous guide de notre exil vers notre Terre promise ? De notre extériorité où nous nous sommes perdus vers notre intériorité, c’est-à-dire vers notre cœur où nous nous retrouverons, où nous nous rassemblerons, où nous nous réunifierons, où nous deviendrons UN.

Jésus s’est incarné, s’est manifesté, et Il est mort et a vaincu la mort de l’intérieur en ressuscitant ; Il s’est alors montré aux yeux charnels de ses disciples, ils l’ont touché de leurs mains, ont mangé et bu avec Lui et dans son Ascension Il les a guidés de cet extérieur où ils l’avaient connu vers l’intérieur de leur être, du monde extérieur et charnel qui nous est si familier vers le lieu de l’intériorité avec lequel nous avons plus de difficulté, vers ce lieu de notre cœur, vers ce que l’Ecriture appelle le ciel.

Ne confondons pas le ciel bleu de la création avec le ciel de notre cœur, il en est l’image bien sûr mais rien que l’image. Jésus est monté au ciel, ce qui veut dire qu’il est venu s’asseoir sur son trône qu’est notre cœur. Nous le manifestons liturgiquement en allumant chacun notre cierge au cierge pascal,  qui manifeste depuis Pâques la présence du Christ ressuscité au milieu de nous. Et si ce cierge est ensuite éteint, c’est qu’il a donné sa lumière à chacun de nous, comme le Christ.

Le but du Christ, c’était de disparaître à nos yeux pour pouvoir habiter nos cœurs. « Il est bon pour vous que je m’en aille » nous dit Jésus. Aussi la lumière, le Christ, n’est plus visible à l’extérieur parce que nous sommes devenus porteurs de lumière, porteurs du Christ, c’est à nous de rayonner Sa présence. La liturgie est toujours très concrète dans son enseignement. Elle nous invite à franchir une nouvelle étape dans notre relation à Jésus, dans notre relation à Dieu.

Alors, il y a de quoi rester dans l’admiration en regardant le ciel. Jésus, Dieu incarné, est venu s’asseoir dans mon cœur ! Réalisons-nous la folie de ce que nous disons ? Dieu incarné est venu s’asseoir dans mon cœur ! C’est proprement inouï ! Mais en avons-nous vraiment conscience ? Cependant tout est là, en avoir conscience !

Pourtant, une question se pose que nous ne pouvons esquiver. Si Dieu siège en notre cœur, pourquoi tant de crimes, pourquoi tant de turpitudes, pourquoi tant de haine ? Si Dieu siège dans mon cœur, pourquoi suis-je en si piteux état, pourquoi le monde est-il en si piteux état ?

Il faut se poser la question ! Dans quel état est mon cœur ? Est-il prêt à recevoir le roi des rois ? Est-il nettoyé de toutes les idoles qui l’occupent depuis la nuit des temps ? Non, Dieu ne s’impose pas : “ Je me tiens à la porte et je frappe, si tu m’ouvres j’entrerai et je souperai avec toi… ” nous dit-il dans le livre de l’Apocalypse. “ Si tu m’ouvres ”, s’il y a de la place chez toi.

Déjà à Noël, il n’y avait pas de place dans notre auberge vous souvenez-vous ? Et Il est allé naître parmi les animaux, dans la grotte des bergers. Déjà Il nous prévenait de lui faire une place, si nous le voulions ! Pendant sa vie terrestre Il nous disait aussi : “ Le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête ”. Mais aujourd’hui encore Il nous dit : “ Le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête ”.

A Gethsémani, vous souvenez-vous ? Nous dormions, Il était seul. Devant le grand-prêtre, comme devant Hérode ou devant Pilate, Il était seul, nous avons fui, disant que nous ne le connaissions pas. Vous vous souvenez ? Devant son tombeau nous avons mis des gardes pour être certain qu’Il ne se sauverait pas ? Vous vous souvenez ? Nous étions tous atterrés de ce que nous avions fait et à sa résurrection, soit nous ne l’avons pas reconnu, soit nous nous étions enfermés, toute porte close, vous vous souvenez ?

Ah ce n’est pas facile pour Dieu de venir s’asseoir sur son trône, de venir siéger dans notre cœur ! Ah non, nous ne lui facilitons pas la tâche. En vérité, “ Le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête ”. Sauf si nous prenons conscience de l’inouï de ce qui nous est proposé. Tout est dans la conscience profonde qu’Il est à la porte de notre cœur, qu’Il frappe et attend que nous lui ouvrions, alors tout est possible. Aussi n’hésitons plus, jetons dehors nos idoles, nettoyons le trône du grand Roi, ouvrons grande les portes de notre cœur afin que le roi de Gloire entre.

Alors comme nous le chantons pendant la liturgie, les anges s’écartent, les archanges reculent, les principautés s’étonnent, les puissances s’inclinent, les dominations tremblent, les forces se retirent, les chérubins se dérobent avec respect, les séraphins poussent des cris d’émerveillement devant celui qui s’avance et prend possession de son trône, prend possession de notre cœur que nous lui ouvrons, que nous lui offrons.

Le grand challenge maintenant sera de rester conscient que Jésus siège dans notre cœur, sinon nous le chasseront à nouveau et nous réinstallerons nos idoles. Restons conscient qu’Il est là, en nous, que nous sommes des Christophores, des Théophores, des porteurs de Dieu. Si nous restons conscients de cela, plus rien ne sera comme avant.

Mais être conscient ce n’est pas facile, nous le savons bien, nous nous évadons toujours ailleurs, c’est pourquoi la tradition orthodoxe nous a légués pour ce combat un joyau, une épée à deux tranchants, comme dit le livre de l’Apocalypse, c’est la répétition du Nom de Jésus. Répétons son Nom sans relâche, envers et contre tout, et nous resterons conscient qu’Il siège dans notre cœur, alors plus rien ne sera comme avant.

Je vous dis toute mon amitié en Christ, à bientôt !

Père Pascal

http://www.seraphim-marc-elie.fr/
 
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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 22:45
Père Etienne pour son père François

Nous sommes le 5 mai 2015, dans cette cathédrale, devant le cercueil de Monsieur François Michelin. Partout dans le monde des personnes meurent, seules ou entourées de sollicitude ; dans leur vieillesse ou arrachées à l’existence par les accidents, les catastrophes, les guerres ; l’âme en paix ou l’âme submergée d’amertume.

Toutes les vies humaines se valent. Toutes les morts humaines se valent. Rassemblés dans cette cathédrale, laissons-nous rejoindre par la peine de cette foule innombrable qui, en cet instant, est plongée dans le deuil. Ceux et celles que nous connaissons, nommons-les dans l’intime de notre conscience et, selon la modalité de notre relation à l’invisible Lumière qui se dérobe au regard de l’intelligence tout en réchauffant le cœur, recueillons-nous.

Le but premier d’une prière catholique pour les morts est d’implorer la grâce du pardon complet de leurs péchés qui entravent la relation avec Dieu et peuvent détruire l’amitié entre les hommes, afin que chacun reçoive la grâce de voir face à face le Créateur et Père de tous, riche en Miséricorde et pour cela juste Juge. Dans la Bible, juger signifie ajuster. Cette célébration, nous la vivons pour François Michelin et toutes les personnes qui ont un besoin urgent de prière.

Le prophète Élie est entré en action quelques années après la mort du roi Salomon. Son nom signifie?: « mon Dieu est celui dont on ne peut prononcer le nom ». Il a été saisi par quelqu’un dont il a reconnu la présence agissante, et dont il ne connaît pas le nom. Cette présence invisible l’a mis en marche. Avec toute son énergie et aussi tous ses défauts, sa rudesse parfois, il se dresse contre l’injustice du gouvernement d’Achaz et de sa femme Jézabel. Menacé de mort. Il s’enfuit. Le voilà qui marche, 40 jours et 40 nuits, soutenu par une nourriture qui lui vient d’ailleurs. Il marche vers la montagne. Il arrive, il se cache.

La Présence se manifeste. « Que fais-tu là ? » Jaillit la réponse, qui dit un désarroi sans fond. « Je voudrais accomplir la mission qui pèse sur mes épaules. Je ne le peux pas. » Il lui faut alors sortir, et attendre. Il lui faut accepter de ne pas s’arrêter aux manifestations bruyantes, aux codes convenus du langage. Il lui faut aller au-delà des impressions, des sentiments. Il s’approche ainsi d’une réalité qu’il ne s’est pas donnée à lui-même, plus grande que lui, solide, universelle. Il découvre la Présence amie à l’œuvre dans le monde : le souffle ténu d’un vent léger. On peut aussi traduire : le bruissement du silence.

Quand on y pense, toutes les langues de la terre ont quelque chose en commun : c’est le silence qui sépare les mots. Au profond de sa quête, Élie reçoit une révélation qui change tout dans sa vie : ce silence porte présence. Cette présence change les relations entre les personnes. Elle a un immense potentiel transfigurateur.

De quoi l’apaiser sans le rassasier, le fortifier sans qu’il puisse s’approprier sa force. De quoi l’établir, ce prophète qui fut « un pauvre homme comme nous », selon l’expression de l’apôtre Jacques, dans un sentiment insondable de vulnérabilité. De quoi lui donner l’élan nécessaire pour continuer sa marche jusqu’à ce qu’il entre enfin dans la vision de celui dont le nom est imprononçable.

François Michelin aimait ce texte.

Nous aussi, nous marchons, nous cherchons, nous attendons, nous sommes parfois proches de la rupture, tentés de mettre un terme à tout cela. Nous ne valons pas mieux que nos prédécesseurs. Il nous faut pourtant assumer notre place dans l’histoire, nous y engager, nous y réengager, jour après jour. Où trouverons-nous la nourriture du pèlerin ? Qui nous indiquera la montagne de la rencontre ? Nourriture et lieu de la rencontre se trouvent au plus profond de nous-mêmes, en ce lieu très secret de notre conscience, où se passe un magnifique échange entre le Créateur et sa créature.

Cette attitude intérieure fut celle de Monsieur François tout au long de sa vie. Dans ce dialogue intérieur il a puisé la joie de vivre, la confiance dans les personnes, un courage inlassable. Les derniers mois de son chemin, il remerciait, sans cesse. Dans ce dialogue il a aussi puisé la lucidité sur lui-même, sur sa vie, sur ses défauts, sur ses limites, au point que le 20 février dernier, hospitalisé pour ce qui devait être son ultime épreuve de santé, il a éprouvé le besoin de nous demander pardon.

Si à ce moment-là, il avait pu réunir tous ceux et toutes celles qu’il a côtoyés dans sa longue vie, il leur aurait fait la même demande. En cette heure, je me sens le devoir, par fidélité au mouvement de l’âme de mon père, de vous dire ici, publiquement, à vous tous : comme époux, comme père, comme chef d’entreprise, comme acteur important de la vie économique mondiale, comme résident à « ma maison » Monsieur François a eu conscience d’avoir pu blesser, d’avoir été parfois trop dur, de ne pas avoir toujours été suffisamment à l’écoute de ses interlocuteurs. Alors je vous le demande de sa part : s’il vous plaît, pardonnez-lui, s’il vous plaît.

Nous avons voulu lire ensemble la prière du roi Salomon, Fils du roi David, pour demander la sagesse. Le règne de Salomon précède de quelques années l’action prophétique d’Élie. Lorsque je parlais avec papa de ses obsèques, il me disait : il faudra parler de l’Esprit Saint. Il en parlait très souvent et jusqu’à ces derniers jours, il souriait, d’un sourire très lumineux, dès qu’il entendait réciter le Veni Creator Spiritus, viens Esprit créateur. Viens, visite, emplis de ta présence, repousse notre ennemi, donne la paix à tous, fais-nous connaître Dieu le Père et son Fils Jésus, fortifie notre foi. Il savait que cet Esprit Saint est l’ami de l’homme, jamais un rival, toujours un compagnon.

Son guide, il voulait que ce soit cette sagesse qui sort de la bouche du Très-Haut. Il la mendiait chaque jour dans sa prière secrète, ouvrant fréquemment le petit livre du Nouveau Testament qu’il avait dans sa veste. Il la recevait dans les rencontres professionnelles, il la voyait à l’œuvre dans la matière, dans le latex, dans les nanotechnologies, dans les canards qui volent, dans une fleur, dans une suite de Bach pour violoncelle seul. À son insu il la communiquait. Il cherchait sans cesse comment mieux correspondre à ce souffle, ce pneuma. Il cherchait aussi à en donner le goût, à la faire partager. Il l’exprimait de manière imagée :

« Le pied est-il fait pour la chaussure, ou la chaussure pour le pied ? Le capital est pour l’entreprise ce que la coque est pour le marin ».

Il parlait de pôle magnétique, qui oriente la boussole, et nous plaisantions : « heureusement que le pôle est unique et commun à tous. Imagine que la boussole se prenne pour le pôle ! On n’en finirait pas de tourner en rond ! »

De ces constatations évidentes, mais qu’il avait le courage d’exprimer, de répéter au point de parfois exaspérer quelque peu ses interlocuteurs, il a tiré une vision de la vie. Il serait difficile de nier le fait que cette vision a été très féconde. Elle l’est.

Basée sur les réalités qui constituent la personne humaine en société, et qui par conséquent ne changent pas, cette vision doit maintenant être exprimée pour une époque nouvelle, en un temps de rupture. Au long des années, Monsieur François a réalisé que son langage devenait difficile à saisir ; il avait parfois le sentiment d’avoir tout faux. Il était interloqué lorsqu’il lui semblait que certains discours se fondaient sur des principes du genre : « je pense donc vous êtes, je pense d’en haut, donc vous, en bas, vous suivez. J’organise donc vous exécutez ». Plus encore était-il déconcerté lorsqu’il lisait des discours fonctionnant sur le schéma suivant : « cela se fera parce que monsieur untel l’a dit ».

Il savait que seule la parole de Dieu est créatrice et recréatrice. En même temps, il ne pouvait se résoudre à enfermer quelqu’un dans son discours. Il voulait la rencontre d’homme à homme, autour d’un but commun, qui était toujours le service concret de personnes concrètes, et jamais la mise en œuvre d’une idée a priori déclarée salvatrice. Lui, orphelin dès son plus jeune âge, savait qu’aucune structure humaine, républicaine ou autre, ne peut s’arroger la prérogative de la filiation. Conscient de son impuissance à agir plus, il enveloppait tout cela de sa prière d’homme dépouillé par les épreuves de l’existence, un homme en dialogue avec Dieu. Un homme qui, pensant à Abraham, redisait de plus en plus fréquemment : « espérant contre toute espérance, il a cru ».

C’est qu’en effet l’existence humaine est un combat, terrible, permanent. Le mal est là. Le Mauvais agit. Jusqu’à ses derniers jours, Monsieur François a été très préoccupé de la question du mal, de sa présence sous des formes multiples. D’où vient donc le mal, d’où vient l’injustice ? Ces questions sont partout présentes ; dans la vie familiale, la vie sociale, la vie professionnelle. Pourquoi sommes-nous jaloux, rancuniers, menteurs, dominateurs ? D’où nous viennent ces réactions tellement dommageables et destructrices ?

En ce début de XXIe siècle, il est trop clair qu’aucun système de pensée, aussi sophistiqué soit-il, aucune organisation de la société, ne sont capables de rendre compte de ce fait, encore moins de nous débarrasser de ces forces meurtrières qui nous font appeler liberté le fait de « séparer nos actes de leurs conséquences ». La formule est de Monsieur François. Nous faisons le mal que nous ne voulons pas, nous ne faisons pas le bien que nous voulons. Nous avons même perdu le sens du bien. Le plus souvent, nous parlons de l’intérêt général auquel nous pensons avoir accès par voie sondagière ; nous n’osons plus parler du bien commun.

Oui, nous sommes divisés au plus profond de nous-mêmes, et nous exportons cette division. Nous finissons par croire que la société est essentiellement conflictuelle, que tout est question de rapports de forces. Quelle sagesse nous délivrera de l’inhumain en nous ?

Cette sagesse, issue de la bouche du Très-Haut, a un visage et un nom. Elle se nomme l’Esprit de Jésus. Rejoignons donc Jésus au sommet de la montagne.

Il a entraîné trois de ses compagnons. Il prie. Sa prière rejaillit à l’extérieur. Il est lumineux. Un dialogue s’instaure avec Moïse et Élie, à propos de son passage. Du ciel une nuée enveloppe les trois. Pénétrer dans la nuée est effrayant. Non pas en raison de la nuée elle-même, toute de douceur et de Miséricorde, mais en raison de l’endurcissement de notre cœur. Alors une voix douce et forte vient murmurer à nos oreilles intérieures : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le ! ».

Le passage de Jésus, condamné pour raison politico-religieuse, la pâque de Jésus, c’est la nuit de Gethsémani, la terreur devant la mort violente qui s’impose. C’est le cri d’abandon du crucifié : « mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est l’intercession toute puissante : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ». C’est le dernier souffle : « il remit l’esprit ».

En fait, « C’était nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était accablé ». La Pâque de Jésus c’est aussi son irruption, le matin du premier jour de la semaine, avec ses plaies de crucifié et son ruissellement de miséricorde sereine, au milieu de ses disciples enfermés et terrorisés : « La paix soit avec vous. Il souffla sur eux et leur dit : recevez l’Esprit Saint ».

La Pâque de Jésus c’est le dévoilement des sources merveilleuses prêtes à jaillir en chacun de nous, et la proposition d’un itinéraire pour laisser jaillir ces sources.

C’est dans cette lumière que Monsieur François a pu s’exprimer ainsi :
« Je sais par expérience qu’il y a dans l’homme des ressorts exceptionnels qui se révèlent au grand jour en cas de difficultés. J’ai une confiance absolue dans l’être humain qui ne demande qu’à se surpasser et devenir ce qu’il est dès lors qu’on lui en donne les moyens et qu’on le reconnaît dans toute la splendeur de son humanité. Quand je pense à tout ce qu’on pourrait faire en libérant les énergies humaines ! Le monde est fait de mystères qui ne peuvent laisser indifférent : pourquoi l’homme a-t-il cette dimension affective et humaine si belle ? Pourquoi le progrès technique est-il sans limites ? Pourquoi le monde est-il ruisselant d’intelligence, comme disait Einstein ? S’est-il créé tout seul ? L’esprit est-il le produit de la matière ou au contraire, la matière peut-elle être appréhendée et comprise par l’esprit ? Si l’on accepte de se poser ces questions il faut aller jusqu’au bout et lire la Bible et les Évangiles. On y découvre une réponse que l’on ne comprend pas : Dieu est inexplicable. On dit qu’il est immense, cela veut tout simplement dire qu’on ne peut le concevoir avec notre pauvre esprit humain ».

On lui posa un jour la question suivante :

«Si vous deviez mourir demain, auriez-vous le sentiment d’avoir accompli votre tâche sur terre ? »
Il a répondu ceci :
« Qui peut prétendre avoir accompli sa tâche ? On n’a jamais fini de s’enrichir au contact des autres et de les enrichir en retour. Quelqu’un qui meurt en pleine conscience ne peut qu’avoir le sentiment qui lui restait encore tout à faire ».

En mon nom personnel, cher papa, je veux maintenant te demander pardon de n’avoir pas su écouter ta vie avec suffisamment d’attention. Je veux surtout te remercier de m’avoir supporté avec amour durant plus de 61 années. Avec ton aide et celle de maman, je veux poursuivre mon propre chemin en cherchant, jour et nuit, dans le murmure du silence, la présence paisible du Dieu vivant.

Tu seras là au détour du chemin, Il nous suffira de saisir la main que tu nous as toujours tendue et que tu continues à nous tendre.


Père Etienne Michelin
5 mai 2015

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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 22:57
La Messe sur le Monde

Cette prière a été rédigée en 1923 par Pierre Teilhard de Chardin (jésuite, chercheur, théologien et philosophe. 1881-1955) alors que le père jésuite se trouve au milieu du désert, seul chrétien en compagnie de moines boudhistes et, par conséquent, dans l'impossibilité de dire la messe. La situation lui inspira cette magnifique "Messe sur le Monde" qui résonne, aujourd'hui encore, autant comme un texte philosophique que comme une prière. 

"Puisque, une fois encore, Seigneur, non plus dans les forêts de l'Aisne, mais dans les steppes d'Asie, je n'ai ni pain, ni vin, ni autel, je m'élèverai par-dessus les symboles jusqu'à la pure majesté du Réel, et je vous offrirai, moi votre prêtre, sur l'autel de la Terre entière, le travail et la peine du Monde.

Le soleil vient d'illuminer, là-bas, la frange extrême du premier Orient. Une fois de plus, sous la nappe mouvante de ses feux, la surface vivante de la Terre s'éveille, frémit, et recommence son effrayant labeur. Je placerai sur ma patène, ô mon Dieu, la moisson attendue de ce nouvel effort. Je verserai dans mon calice la sève de tous les fruits qui seront aujourd'hui broyés.

Mon calice et ma patène, ce sont les profondeurs d'une âme largement ouverte à toutes les forces qui, dans un instant, vont s'élever de tous les points du Globe et converger vers l'Esprit. Qu'ils viennent donc à moi, le souvenir et la mystique présence de ceux que la lumière éveille pour une nouvelle journée!

Un à un, Seigneur, je les vois et les aime, ceux que vous m'avez donnés comme soutien et comme charme naturel de mon existence. Un à un, aussi, je les compte, les membres de cette autre et si chère famille qu'on rassemblée peu à peu, autour de moi, à partir des éléments les plus disparates, les affinités du coeur, de la recherche scientifique et de la pensée.

Plus confusément, mais tous sans exception, je les évoque, ceux dont la troupe anonyme forme la masse innombrable des vivants : ceux qui viennent et ceux qui s'en vont ; ceux-là surtout qui, dans la vérité ou à travers l'erreur, à leur bureau, à leur laboratoire ou à l'usine, croient au progrès des Choses, et poursuivront passionnément aujourd'hui la lumière.

Cette multitude agitée, trouble ou distincte, dont l'immensité nous épouvante, cet Océan humain, dont les lentes et monotones oscillations jettent le trouble dans les coeurs les plus croyants, je veux qu'en ce moment mon être résonne à son murmure profont. Tout ce qui va augmenter dans le Monde au cours de cette journée, tout ce qui va diminuer, tout ce qui va mourir aussi, voilà, Seigneur, ce que je m'efforce de ramasser en moi pour vous le tendre ; voilà la matière de mon sacrifice, le seul dont vous ayez envie.

Jadis, on traînait dans votre temple les prémices des récoltes et la fleur des troupeaux. L'offrande que vous attendez vraiment, celle dont vous avez mystérieusement besoin chaque jour pour apaiser votre faim, pour étancher votre soif, ce n'est rien moins que l'accroissement du Monde emporté par l'universel devenir.

Recevez, Seigneur, cette Hostie totale que la Création, mue par votre attrait, vous présente à l'aube nouvelle. Ce pain, notre effort, il n'est de lui-même, je le sais, qu'une désagrégation immense. Ce vin, notre douleur, il n'est encore, hélas! qu'un dissolvant breuvage. Mais, au fond de cette masse informe, vous avez mis j'en suis sûr, parce que je le sens un irrésistible et sanctifiant désir qui nous fait tous crier, depuis l'impie jusqu'au fidèle : "Seigneur, faites-nous un!".

Parce que, à défaut du zèle spirituel et de la sublime pureté de vos Saints, vous m'avez donné, mon Dieu, une sympathie irrésistible pour tout ce qui se meut dans la matière obscure, parce que, irrémédiablement, je reconnais en moi, bien plus qu'un enfant du Ciel, un fils de la Terre je monterai, ce matin, en pensée, sur les hauts lieux, chargé des espérances et des misères de ma mère ; et là, fort d'un sacerdoce que vous seul, je le crois, m'avez donné- sur tout ce qui, dans la Chair humaine, s'apprête à naître ou à périr sous le soleil qui monte, j'appellerai le Feu."

Pierre Teilhard de Chardin (1923)

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