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1 mai 2015 5 01 /05 /mai /2015 22:40
L'ancien Charalampos, maître de la prière mentale

Ces Liturgies, au cours desquelles, avec les yeux de son âme raffinée, il voyait clairement les divins Mystères et Celui qui c'était fait sacrificateur et victime devant le redoutable autel, c'est-à-dire le Seigneur. Entrant en extase devant ce qu'il contemplait, ses bras en étaient paralysés. Le chant s'interrompait ; il fondait en larmes. La Liturgie en était prolongée de beaucoup.

Quand il disait : « Avec crainte de Dieu, foi et amour approchez », il vivait personnellement cette crainte, et littéralement il tremblait rempli du sentiment de son indignité, en voyant le Verbe incarné et vivant qui était offert par ses mains, en nourriture mystique et comme boisson aux fidèles présents.

... souvent, de par l'ardente flamme de la prière ininterrompue, il ne fermait pas l'œil pendant deux ou trois jours. Par la suite, deux ou trois heures de sommeil lui étaient suffisantes pour accorder à son corps un indispensable repos. Quant à la nourriture, en été il plantait quelques plants de tomates. Il en mangeait un peu chaque jour, tantôt en salade avec un tout petit peu d'huile, tantôt sans huile lors des jeûnes avec un peu de pain, et il trompait ainsi la coquille de son corps.

Quoiqu'il eût déjà dépassé la cinquantaine, il allait jusqu'au bout des 1000 métanies qu'il avait la bénédiction de faire de la part de son Ancien, et il en rajoutait, puis il passait les nuits à veiller debout comme une colonne.

A cette époque, il avait déjà vécu beaucoup d'états spirituels surnaturels. Grâce à l'extrême concentration de son esprit (nous) il savourait le don de la prière pure sans distraction. Très souvent son esprit (nous) rentrait dans son cœur avec lequel il ne faisait plus qu'un.
 

... On peut se livrer pendant la journée au travail manuel, dans le jardin, sur les murets, mais l'esprit, qui est profondément imprégné de la douceur du parfum divin, même sans le vouloir, prie sans cesse et des larmes aussi fréquentes qu'abondantes jaillissent de tes yeux au seul souvenir du Christ ou de notre Toute Sainte.
 

... Mais à ceux qu'il avait initiés à l'œuvre de la prière mentale, il recommandait de remplacer une partie ou même la totalité de l'office par le chapelet, en répétant sans cesse le très doux nom de Jésus-Christ.
 

... je voudrais souligner que je connais des personnes qui, en suivant l'enseignement de l'Ancien, arrivent à prier quotidiennement, de bon matin, pendant trois à quatre heures, en plus des prières du soir et certaines autres. Je connais même des frères qui, grâce à la prière et à l'enseignement de l'Ancien, ont pris l'habitude de répéter la prière de façon ininterrompue pendant la journée, que se soit mentalement ou en chuchotant. Il y a des familles entières qui, au moins deux fois par jour, prient ensemble et disent sans exception les Complies et l'Acathiste à la Mère de Dieu.

J'en connais aussi beaucoup qui ont réussi à persuader leurs enfants de refuser la télévision au foyer comme constituant un obstacle au progrès spirituel.

... lorsque le chrétien est baptisé, il reçoit en lui la grâce divine ; il reçoit en lui le Christ. Mais avec le péché, il le chasse à nouveau hors de lui-même. Le Christ et le péché sont incompatibles. C'est pourquoi il nous est impossible de trouver Dieu en nous tant que le péché se dresse en face de nous comme un mur. Mais, heureusement, l'Église a le remède approprié. C'est le repentir et la confession.

Beaucoup de gens viennent, qui s'intéressent à la prière mentale. Nous commençons par leur dire : "Vous êtes-vous déjà confessé ? Communiez-vous ? Vivez-vous en chrétiens ?, etc. S'ils disent oui, alors nous allons plus avant. Si c'est non, nous ne nous perdons pas en paroles vaines.

En premier lieu, mon enfant, posons comme principe le repentir et la confession. Ensuite il nous faut suivre les conseils d'un maître qui connaisse la prière mentale.

Venons-en maintenant à la question : est-ce que les laïcs peuvent dire la prière mentale ? À cela nous répondons qu'ils le peuvent et ceci indépendamment des progrès qu'ils feront. Nous avons d'excellents laïcs, qui ont progressé spirituellement plus que nous, les moines. Mais cela reste des exceptions.

D'ailleurs, si cela était si facile dans le monde, on n'aurait pas besoin de partir dans des monastères et dans les montagnes. Dans l'Évangile, le Christ dit à Marthe :"Tu te soucies et tu t'agites pour beaucoup de choses."

Les laïcs sont comme Marthe. Tous ceux qui vivent en chrétiens servent le Christ, mais surtout les choses matérielles. Le moine authentique est comme Marie, qui est assise à ses pieds. Il contemple Sa gloire. Il devient un ami du Christ, comme Lazare et, comme un ami, il a aussi l'audace de demander tout ce qu'il veut. Nous avons des cas de laïcs qui ressemblent davantage à Marie, mais nous avons aussi des moines qui ne ressemblent même pas à Marthe.

... Tu m'écris que tu ressens parfois intérieurement une douleur à la poitrine, qui te cause de la gêne et une sensation de suffocation. Tu dois, mon enfant, y faire bien attention. Une chose est la douleur causée par la soif de prière, autre chose est celle causée par quelque autre raison ou quelque trouble. As-tu remarqué que parfois lorsque tu tardes à manger, le ventre proteste et te fait mal ? Il en est de même pour l'âme, pour tous ceux qui l'ont habituée à une nourriture spirituelle.

Personnellement, je le ressens très souvent. S'il m'arrive d'avoir des soucis et des contrariétés au point que je ne peux me concentrer pendant mon temps de prière, mon cœur en ressent une telle douleur, une telle soif, que j'en souffre, sans que personne m'incommode. Je me sens obligé de courir dans ma cellule. Je penche ma tête en direction de mon cœur ; précisément là où cela fait mal. Je retiens mon souffle autant que je peux, en disant avec voracité et sans interruption la prière. Je peux même la dire cent ou deux cents fois en une seule inspiration.

Mais, me diras-tu, est-il possible de la dire autant de fois ? Quoi, allons-nous dire des mensonges ? Si rapidement et d'une façon si pure, que ton intellect se colle au fond du cœur. La douleur ne cesse pas. L'intellect et le cœur, sont très affectés par la rétention de la respiration.

Mais cependant l'âme l'exige, après cette grande contrainte et la souffrance, vient le débordement. L'âme se fond en larmes très douces. On ressent la présence du Seigneur en elle. Il s'ensuit une telle tendresse, une telle flamme, un tel amour pour le Christ et notre Toute Sainte, qu'à ce moment-là, c'est avec la plus grande joie que tu donnerais ta tête à couper pour le Christ. C'est alors que je me suis rendu compte à quel point le martyre fut une joie pour nos saints. Ils se sont consacrés entièrement au Christ et c'est pourquoi régnait sans cesse en eux un profond amour.

Parfois aussi, sans que l'âme soit privée de prière, elle ressent en elle une douleur. Cela veut dire qu'il faut que nous nous contraignions davantage dans la Prière. C'est le signe avant-coureur, qu'une tentation va survenir. C'est pourquoi il faut que nous soyons bien armés. Parfois cependant, cela signifie que quelqu'un d'autre a besoin de prière.

Bien sûr, quand quelqu'un progresse dans la science de la prière, il s'en rend compte. Moi, quand cela m'arrive, je commence à dire la Prière pour ceux dont je sais qu'ils en ont besoin. Quand j'en arrive à la personne précise qui a particulièrement sollicité de l'aide, alors spontanément l'âme déborde de larmes brûlantes. Alors le cœur devient plus tendre, la souffrance disparaît et l'âme s'emplit d'amour pour Dieu comme pour le frère qui a demandé de l'aide.

HIÉROMOINE JOSEPH DE DIONYSIOU
L'ANCIEN CHARALAMPOS
LE MAÎTRE DE LA PRIÈRE MENTALE
TRADUIT DU GREC PAR YVAN KOENIG
INTRODUCTION DE JEAN-CLAUDE LARCHET


GRANDS SPIRITUELS ORTHODOXES DU XXe SIÈCLE
L'AGE D'HOMME


Le Père Charalampos est - avec le Père Éphrem de Philothéou (né en 1927) et le Père Joseph de Vatopaidi (1921-2009) - l'un des plus fameux disciples du grand Joseph l'Hésychaste (1898-1959), auquel ont été consacrés deux volumes de cette collection .
Ce livre, qui retrace sa vie, dépeint sa personnalité spirituelle et trans¬met ses principaux enseignements, a été écrit par l'un de ses disciples, le hiéromoine Joseph, qui a vécu auprès de lui de 1965 jusqu'à son décès en 2001.
Le Père Charalampos (dans le monde Charalampos Galanopoulos) est né autour de 1910 dans une famille de Grecs du Pont émigrée en 1880 dans la Russie voisine. A la suite de la révolution russe, toute la famille revint en Grèce en 1922 et s'installa au nord du pays, dans la région de Drama.

... Il se rendit en 1950 à la Sainte Montagne où il demanda à être reçu dans la petite communauté de l'Ancien Joseph l'Hésychaste.

... L'une des caractéristiques les plus frappantes des relations que le Père Charalampos entretenait avec son père spirituel est l'obéissance absolue, inconditionnelle, dont il faisait preuve à son égard en toutes circonstances. De l'avis même de ses compagnons, le Père Charalampos fut le disciple préféré de l'Ancien Joseph en raison de cette vertu qu'il possédait au plus haut degré et que les Pères considèrent comme une voie rapide de progrès spirituel et un chemin court de salut, parce qu'elle est pour le fidèle le moyen le plus radical de renoncement à sa volonté propre, laquelle est le principal obstacle à l'accomplissement de la volonté divine et à l'action de la grâce.
L'un des fruits de cette obéissance fut sans aucun doute la grande humi¬lité qui fut aussi une caractéristique majeure du Père Charalampos.
Cette humilité allait de pair avec une grande simplicité et une absence totale de malice ; l'Ancien garda jusqu'à la fin de ses jours une âme d'en¬fant.
Le Père Charalampos développa une méthode de prière mentale qui lui était propre et qu'il transmit à ses disciples. Brièvement évoquée dans ce livre, elle consistait à repousser les pensées (logismoi) - comme le préco¬nise la méthode traditionnelle, qui insiste beaucoup sur l'attention et la vigilance (nepsis ) - en disant mentalement la Prière plus vite qu'elles ne surgissaient. De ce fait, le Père Charalampos faisait journellement une quantité de prières inouïe, même en considérant que, selon la pratique de toute la communauté de l'Ancien Joseph, il utilisait une formule plus brève que la formule habituelle . Il me confia, lors d'un enseignement qu'il me donna, qu'il faisait habituellement 24 chapelets de 300 grains, soit 7200 prières par heure ; sachant qu'il ne dormait que deux heures par jour et qu'il lui arrivait de consacrer toute la journée à la prière, il pouvait en une journée totaliser presque 160 000 prières . L'idée d'exploit lui étaitévidemment étrangère, et il n'était nullement à la recherche de la quantité, mais appliquait à sa manière le commandement du Christ et de l'Apôtre d'être constamment vigilant et de prier sans cesse, l'esprit et le cœur concentrés sur Dieu seul.
Le Père Charalampos acquit dans ce domaine une expérience consi¬dérable, et la réputation non seulement de disposer comme les anciens d'une méthode (methodos ) de prière bien définie et rigoureuse, mais d'être au Mont-Athos, dans les dernières décennies du XXe siècle, le plus grand maître (didaskalos) de la prière hésychaste.
Dans le même temps le Père Charalampos acquit une grande réputation comme confesseur et père spirituel.
... Il faut signaler aussi qu'il mena jusqu'à la fin une vie très ascétique : les trois jours de jeûne hebdomadaires (lundi, mercredi, vendredi), il s'abstenait de toute nourriture et de toute boisson. Les autres jours, il se contentait d'un unique repas frugal. Il ne dormait que deux heures par jour. En plus de sa charge de célébrant, de confesseur et d'higoumène, il participait au travail physique de la communauté. A la fin de sa vie, on pouvait le voir au monastère de Dionysiou, occupé à d'humbles tâches, comme la vaisselle ou le balayage.


Jean-Claude Larchet
 

 

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28 avril 2015 2 28 /04 /avril /2015 22:16
Il n'y a pas de vie spirituelle sans relation avec son prochain

Rencontre avec

le Père Marc Scheerens

Le monastère Sainte-Présence, centre spirituel de l'Église orthodoxe celtique en France, a été fondé par Mgr Tugdual, restaurateur de cette Eglise dont Mgr Marc est le nouveau primat. Celui-ci a embrassé la vie monastique il y a une quarantaine d'années et expérimente depuis la vie en communauté, mais d'autres missions l'amènent à côtoyer le monde au quotidien. Comment conjuguer une vie de moine, tournée vers la solitude et le silence, avec une vie quotidienne pleine d'obligations ? Comment expérimenter l'intériorité tout en offrant son ouverture au monde ? Comment vivre seul tout en restant relié aux autres ? Des questions auxquelles Mgr Marc tente de répondre concrètement chaque jour.

Qu'est-ce qui vous a poussé à devenir moine ?

Je n'avais jamais éprouvé l'ombre d'une vocation monastique ou même ecclésiale avant de devenir moine. J'étais à dix mille lieues de tout cela. Je m'étais inté-ressé au celtisme, au druidisme, à l'ésotérisme, à la vie spirituelle, au cycle arthurien, à la Matière de Bretagne... mais aussi aux lectures sur d'autres tradi-tions.

J'étais alors en recherche, comme beaucoup d'autres. C'est la rencontre avec Paul de Fournier de Brescia en 1973,devenu ensuite l'évêqueMaël,qui m'a conduit sur la voie de l'engagement monastique. Suite à la révélation qu'il a reçue lors d'une retraite, de fonder une communauté, il s'est laissé guider et, quatre ans plus tard, une vingtaine de jeunes gens en recherche se sont regroupés à Montpellier pour fonder une communauté.

J'avais lu Lanza del Vasto et Gandhi, et je vivais profon-dément en moi ce désir de changer de vie. Cela a été une révolution. Par la redécouverte du Christ, et poussé par l'esprit de saint François d'Assise, j'ai retrouvé la foi chrétienne que j'avais laissée de côté. J'ai aussi rencontré l'orthodoxie,avec la lecture d'ouvrages inspirants tels que les Récits d'un pèlerin russe ou la Petite Philocalie. mais aussi la rencontre avec un prêtre qui a su témoigner de sa foi orthodoxe sans prosélytisme. Ce fut une réponse forte à ma quête de vie intérieure.

Comment avez-vous vécu les débuts de cette vie en communauté ?

Pour moi, cela a été un peu particulier, car j'ai élevé ma fille durant quatre années un peu à part de la communauté. Les engagements se précisant, nous sommes vite passés de vingt à seulement trois ou quatre « pèlerins » dans cette aventure. Nous nous retirions dans la montagne, dans une grotte de Saint-Guilhcm-le-Désert,dans l'Hérault, pour affiner notre vocation. C'est là que nous avons prononcé nos vœux. Nous n'étions alors dans aucune Église. Nous avions choisi un retour au christianisme avec une sensibilité orthodoxe.

Nous marchions pieds nus et portions l'habit de saint Fran-çois. Paul a été ensuite été reçu dans l'Église orthodoxe celtique, dans laquelle nous sommes aujourd'hui.

Comment êtes-vous passé de la vie en communauté au monachisme ?

Mystérieusement, c'est à travers l'expérience de cette vie communautaire que j'ai été appelé à m'engager dans le monachisme. Je sentais que la vie communautaire permettait de vivre une vie spirituelle avec les autres, et non seulement une quête spirituelle personnelle, chez soi. Il y a quelque chose de radical dans la vie monastique : on se remet dans les mains de Dieu, parce que l'on croit que Dieu est amour, provi-dence, et que sa grâce nous accompagne à chaque instant.

La règle que nous nous donnons nous apprend à sortir de noue égocentrisme. Lorsque nous acceptons une vie en Christ, nous nous décentrons de nous-même pour nous centrer sur le Christ. Cela modifie notre relation avec nous-même, mais aussi avec les autres. Je n'interprète plus ma relation avec les autres à partir de moi-même, mais à partir d'une source, que je qualifie comme étant présence, providence, amour...

C'est parce que le Christ est au milieu de nous, qu'il devient le centre, le soleil, et non en se considérant comme le centre de tout. Cette désappropriation de soi permet de changer ses comportements et d'expérimenter peu à peu le don de soi et la gratuité. C'est l'amour qui nous fait entrer progressivement dans ses lois.

Quatre années plus tard, nous avons été conduits à nous installer en Bretagne. C'est là que la vraie vie en communauté a commencé. Nous avons pris racine sur l'emplacement d'un ancien ermitage que nous avons relevé. Le terrain que l'on nous avait donné était le lieu où saint Tugdual avait vécu, et où il a médité les cahiers que l'on va découvrir beaucoup plus tard, avec toute une spiritualité chrétienne celtique.

Comment s'est fait le passage entre le monde et la clôture?

Cela ne s'est pas fait d'un coup. Les années à Montpellier où je m'occupais de ma fille m'ont permis de me préparer. Par contre, faire le choix de laisser ma fille pour m'engager dans la vie monastique a été un moment très difficile. Sentir qu'il faut obéir à un appel intérieur, alors que tout son être, le côté humain, dit « non », c'est vraiment douloureux. Cela a été une petite mort pour moi, mais je savais dans mon cœur que c'était juste, et j'ai suivi. Aujourd'hui, ma fille et moi, nous avons une belle relation affective et spirituelle. C'est un magnifique témoignage de foi en la divine providence.

Que signifie précisément la clôture ?

La clôture est un espace qui protège l'intériorité à laquelle on se dispose. La clôture est nécessaire parce qu'elle m'isole du monde, même si, de par ma vocation pastorale, je me déplace souvent dans le monde. Comment le dit saint Jean : « Nous sommes dans la monde, mais pas du monde. »

De même que la clôture, l'habit me protège. Monseigneur Maël avait l'habitude de dire : « L'habit ne fait pas le moine, mais il aide à ne pas le défaire. » La clôture, qui est un endroit où peu de gens entrent, est considérée comme sacrée et va nous permettre de préserver cette intériorité que nous ne voulons pas mettre en péril.

Lorsque nous recevons des personnes en écoute spirituelle, quand nous visitons des malades ou que nous nous déplaçons pour donner des conférences, nous avons besoin d'être bien enracinés dans notre intériorité, d'être profondément enracinés en Christ. La clôture rend cela possible.

La clôture ce n'est pas « quatre murs », c'est aussi, à l'intérieur de cet espace, la prière monastique qui ponctue notre vie et nous maintient dans cette intériorité. La clôture représente également la règle de la vie communautaire ; nous ne sommes propriétaires de rien, nous partageons tout, et nous menons une vie simple. Une vie simple, c'est-à-dire une nourriture simple, des vêtements simples, un mobilier simple, un décor simple...

Tout est donné pour se détacher et aller à l'essentiel. C'est grâce à cela que, lorsque nous allons dans le monde, nous avons la force de ne pas nous disperser, de ne pas nous faire manger par le monde.

Comment comprendre cette phrase de Dostoïevski, je crois, qui parie de « l'ermite isolé du monde, mais relié à tous les hommes » ?

La vie communautaire, c'est apprendre à se dépouiller, mais de quoi ? De ses passions et de son egocentrisme. Dans le monde on défend des intérêts, on défend des points de vue, on défend des systèmes, on est toujours sur le qui-vive. On appartient à des clans, familialement, ethniquement, nationalement, politiquement, philosophiquement et même religieusement.

Le moine, lui, son objectif est de se purifier de tout cela. Un homme qui est libéré de lui-même peut avoir des réponses beaucoup plus appropriées pour des personnes en demande de conseils, car il n'aura pas de parti pris. Toute intériorité conduit à l'essentiel.

À l'image d'une roue avec un moyeu central, qui peut représenter Dieu, plus on est proche du moyeu essen-tiel, plus on est proche des autres, et plus on s'en éloigne, plus on est éloigné des autres. On peut avoir une grande culture, être un grand intellectuel, mais si on se situe sur la partie périphérique de la roue, on n'aura pas les bonnes réponses, surtout pour les grandes questions existentielles qui nous touchent vraiment.

Quels sont les enseignements tirés de cette vie communautaire ?

Chez les Irlandais, il y avait trois formes de martyre le mot « martyre » n'est pas forcément à prendre au sens dramatique du terme. Il y avait le martyre rouge, le martyre vert et le martyre blanc.

Le martyre rouge, c'est mourir pour sa foi.

Le martyre vert, c'est quitter sa famille, son pays et ne plus jamais revenir. Les missionnaires qui partaient ainsi vivaient à la lettre ce précepte du Christ : « Quitte ton père et ta mère... et suis moi ! »

Le martyre blanc c'est la sanctification au sens spirituel, c'est l'ascèse, le jeûne, l'obéissance, le renoncement à soi. Quand on a compris que cette ascèse-là, dans toute sa grandeur, conduit à la vraie liberté et au véritable épanouissement de soi, alors on parvient à l'accepter.

Dans la vie monastique, nous passons par des moments difficiles, des renoncements affectifs, des sacrifices, ne pas faire ce que l'on veut, quand on veut, comme on veut. Nous devons aussi nous confronter au caractère des autres.

Malgré tout, j'ai toujours eu le sentiment que ce choix de vie me correspondait vraiment, au plus profond de moi-même pas seulement dans une réponse à l'appel de Dieu, mais vraiment là où je devais être. Plus le temps passe, plus je me rends compte que j'ai eu une chance inouïe d'avoir répondu « oui » à cet appel.

Peut-on concevoir cette notion de communauté de façon plus large ?

La communauté, ce sont les frères. Nous sommes quatre aujourd'hui, mais, quel que soit le nombre, cela est très exigeant. Il y a aussi la communauté des moniales, qui vivent à proximité de nous et avec I lesquelles nous partageons les offices au quotidien et les renoncements. Leur monde féminin et le nôtre sont vraiment différents, mais nous apprenons à vivre ces différences comme des complémentarités dans la vie de l'Église.

Vient ensuite le cercle de la paroisse, les gens de l'extérieur que nous retrouvons dans les acti-vités partagées, la préparation des liturgies et les fêtes. La vie en communauté, à différents niveaux, est un passage incontournable dans la progression spirituelle.

Le chrétien a une relation unique avec Dieu, et en même temps cette relation avec Dieu ne peut pas se faire sans la relation avec les autres. Il n'y a pas de vie spirituelle sans relation avec son prochain. Cela est impossible.

Avec l'autre, on voit ce que l'on est capable de vivre, comment on accepte ses réactions, ses modes de fonctionnement, ses fragilités. La vie en communauté, c'est découvrir combien nous sommes fragiles et combien nous avons besoin de la grâce de Dieu.

La vie communautaire, c'est, comme le dit Dietrich Bonhoeffer, un pasteur protestant mort dans les camps nazis. «apprendre à porter la croix des autres» au sens où l'amour nous conduit à nous porter les uns les autres naturellement.

Dans la vie communautaire, on découvre vraiment le mystère même de la vie. Tout, | autour de nous dans le cosmos, est en harmonie, tout est en osmose, tout est en recherche d'équilibre. Dans la vie communautaire, c'est la même loi.

Comment sommes-nous reliés par-delà les temps et les règnes ?

Dans le monde monastique, l'œcuménisme est une réalité. En tant que moines, nous sommes frères et sœurs de tous les hommes, tout d'abord de ceux qui ont comme nous, choisi la vie monastique. Un vrai moine est forcément frère de tous les hommes, parce qu'il est dégagé des passions qui séparent les hommes, mais au-delà il est frère de toute la création, comme saint François l'a si bien chanté dans son Cantique des créatures.

Je ne considère pas une fourmi comme plus grande ou plus petite que moi, je la considère comme une créature de Dieu, dans laquelle Dieu a mis quelque chose d'extraordinaire de sa vie. Il ne s'agit pas de nous comparer.

Nous avons des rôles complètement différents, mais je sais qu'en tant qu'homme j'ai un pouvoir terrible sur cette fourmi. En tant qu'homme, j'ai aussi cette conscience spirituelle qui m'a été donnée de me sentir uni à toute la création. Je suis persuadé que tous ces hommes, nos pères celtes, saint François et, plus proche de nous, saint Tugdual, ont eu la même vision. La différence c'est que nous, aujourd'hui, nous sommes sacrement ramollis.

Nous sommes majoritairement citadins et notre mode de vie nous a coupés de la vie de la terre. Nous ne pouvons pas avoir une vie en Christ sans retrouver cette dimension cosmique. C'est la réalité de la vie spirituelle ; on ne peut pas être relié à Dieu sans être relié aux hommes, sans être relié au monde du vivant.

Une de nos prières dit : « Fais que je sois un avec mes frères, et que dans cette unité en Toi nous soyons un avec Ta création et chacune de Tes créatures ! » La vie qui m'entoure ici au monastère fait partie de ma chair. Les chats que nous avons ne sont pas considérés comme des chats domestiqués, mais comme des frères animaux avec lesquels nous devons apprendre à nous comporter, sans pour autant perdre notre place et notre responsabilité.

Aimer chaque créature sans avoir d'intérêt à l'aimer ! C'est certes plus simple avec mon chat qu'avec un serpent. La vie communautaire c'est tout cela, dans cette progression : Dieu, hommes, animaux, et même les plantes et les pierres.

Que signifie être «membre» du corps du Christ ?

Notre saint père Tugdual disait que l'ensemble du vivant, la création tout entière, appartient au corps du Christ. J'ai une sensibilité particulière à la nature depuis mon enfance, et je me souviens du film Soleil Vert, qui, dans les années 70, m'a bouleversé. C'était comme si ma conscience s'était soudain ouverte sur ce que la terre était en train de vivre. Je n'ai plus été pareil à partir de ce moment-là.

J'étais déjà moine, mais la perspective chrétienne s'est soudain élargie à cette dimension cosmique et à la souffrance de l'ensemble du vivant. La question de l'écologie a pris alors une place prépon-dérante pour nous, et nous avons vécu cette dimension de fraternité cosmique, déjà présente dans la tradition orthodoxe, comme une évidence.

Vous êtes moines, vous vivez déjà en clôture, et pourtant vous partez encore faire des retraites. Pour quelles raisons ?

Nous avons fait des retraites dans des monastères, notamment celui de Saint-Antoine, en Egypte, et nous sommes naturellement appelés à aller à la rencontre d'autres chrétiens.

Nous nous retirons également régulièrement en montagne, soit dans les Cévennes, soit dans les Pyrénées, avec les sœurs aussi, pour des retraites spécifiques.

Dans ce cas, nous passons une dizaine de jours ensemble, entre prière, enseignements et randonnée, pour approfondir notre vie spirituelle et prendre des « vacances », c'est-à-dire changer de rythme, casser les habitudes, laisser la place au vide, tout en conservant la règle monastique habituelle...Cela nous a toujours beaucoup apporté.

Vous arrive-t-il d'être seul, tout seul ?

Oui, notamment dans notre ermitage au fond du bois proche du monastère. Nous avons besoin d'un temps de retrait, de repos, de silence, de méditation. Parfois aussi dans « notre » grotte dans la montagne, là où nous avons prononcé nos vœux. Ces retraites nous permettent de vivre de façon encore plus dépouillée que dans la vie communautaire. Il n'y a rien. Nous sommes dans la nature, le silence et la prière.

Dietrich Bonhoeffer dit que « le signe distinctif de la solitude est le silence comme la parole est le caractère propre de la communauté. Silence et parole sont dans le même rapport interne que solitude et communauté. L'un ne va pas sans l'autre. La parole juste vient du silence, et le juste silence vient de la parole*. »

Nous avons une autre forme de retraite qui fait partie de notre spiritualité, c'est celle des pèlerinages à pied. Plusieurs d'entre nous ont effectué ces pèlerinages, parfois deux par deux à la façon des disciples du Christ ou des premiers franciscains, pieds nus, sans sandales, sans bagages, sans argent... rien, si ce n'est un peigne pour ne pas avoir l'air pas trop repoussant !

Nous partions comme de vrais pauvres. Nous sommes ainsi allés à Assise, avec les jeunes à Saint-Jacques, une autre fois en Irlande, complètement abandonnés à la Provi-dence. Moi-même, j'ai fait un pèlerinage jusqu'à Sainte-Geneviève de Paris, 420 km totalement à pied.

Nous avons toujours eu la certitude que le cœur de notre vie spirituelle se trouvait là : dans l'expérience de l'abandon à Dieu, dans l'absence de sécurité, dans la confiance en la Providence, quand nous ne savons pas quand nous allons manger et où nous allons dormir.

Cette expérience d'abandon majeur constitue le cœur de notre vie spirituelle.

Propos recueillis par Christine Kristof Lardet de la revue Sources

* De la vie communautaire, éditions du Cerf. 2007.
Pour aller plus loin :
Monastère Sainte-Présence
Le Bois-Juhel - 56130 Saint-Dolay

eveque.marc@eoc-coc.org

http://www.orthodoxie-celtique.net/

http://www.orthodoxie-celtique.net/ou_nous_trouver_mo_nds.html

http://www.seraphim-marc-elie.fr/

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27 avril 2015 1 27 /04 /avril /2015 22:17
Extases de Saint Benoit

Si peu que l'âme ait entrevu la lumière incréée, tout ce qui est créé lui paraît infime ; parce que la clarté de la vision intérieure augmente la capacité de l'âme et la développe en Dieu au point de la rendre plus vaste que le monde.

L'âme du voyant s'élève au-dessus du soi : lors en effet qu'elle est ravie au-dessus d'elle même dans la lumière de Dieu, elle se dilate dans l'intime de son être ; et quand, dans son élévation, elle regarde au-dessous d'elle, elle saisit la petitesse de tout ce que, dans son abaissement, elle ne pouvait comprendre....

Quoi d'étonnant alors qu'il (Saint Benoît) ait vu le monde réuni sous ses yeux, lui qui dans l'illumination de son esprit se trouvait hors du monde ?

Que le monde ait été ramassé devant ses yeux, ce n'est pas à dire que le Ciel et la Terre se soient rétrécis, mais l'âme du voyant dilatée : ravie en Dieu elle pouvait avoir sans difficulté tout ce qui est au-dessous de Dieu.

Dans cette lumière qui resplendissait aux yeux de son corps, brillait une autre lumière spirituelle et intérieure, qui, en soulevant les facultés de son âme vers les régions supérieures, leur montrait combien sont petites les choses d'ici-bas.

"Dialogues de Saint Grégoire-Le-Grand"

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