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15 octobre 2020 4 15 /10 /octobre /2020 19:21

Il y a deux semaines, je me suis réveillée d’un rêve dans lequel une personne me demandait si le Coran parlait du contexte du VIIe siècle d’Arabie ou s’il portait un sens éternel et universel.

Il semblerait que je fais de la théologie dans mes rêves, car j’ai répondu qu’il s’agissait des deux, le Coran portant deux sens simultanément, l’un pour le contexte de l’Arabie du VIIe siècle et un autre, derrière ce sens, portant des significations valables pour tout temps et tout contexte.

J’ajoutais aussi que nous pouvons transposer cette même méthodologie de lecture à tout dans notre vie.

À y penser, il semble que j’étais bien inspirée dans ce rêve, car, en effet, tout dans notre vie peut porter au moins deux sens, un sens littéral, le sens concret, mais aussi un sens plus profond, une sagesse, une connaissance psychologique plus approfondie, une inspiration spirituelle.

Un petit événement, comme le retard d’un bus ou d’un train, peut à la fois signifier que je vais être en retard à mon rendez-vous, mais peut m’ouvrir une fenêtre de compréhension plus large, psychologique en observant comment nous, humains, réagissons à ce genre de tracas quotidiens, ou spirituelle, relative à comment ces moments nous rappellent que nous n’avons pas le contrôle sur tous les événements et que nous devons apprendre à osciller entre le contrôle extérieur qui nous permet d’agir et l’abandon intérieur requis pour garder une paix intime et un état d’équanimité face aux soubresauts de la vie quotidienne.

Le Coran affirme que Dieu nous a envoyé ses Signes/Versets (ayat) en nous et dans les horizons (Coran 41 : 53), et que la parole de Dieu n’est pas limitée au seul Coran : « Si tous les arbres de la terre étaient des calames et si la mer, aidée par sept autres mers, leur fournissait de l’encre, les paroles de Dieu ne s’épuiseraient pas. » (Coran 31 : 27).

Ainsi, tout en nous et autour de nous serait parole de Dieu, et serait source d’inspiration.

Et comme les versets du Coran, tout dans la vie peut être porteur d’au moins deux sens, l’un littéral, que l’on appelle le sens exotérique, et l’autre plus intérieur, le sens ésotérique. S

elon une parole prophétique (hadith), si le sens exotérique est un, le sens intérieur est en fait multiple : « Le Coran a une apparence extérieure et une profondeur cachée, un sens exotérique et un sens ésotérique ; à son tour, ce sens ésotérique recèle un autre sens ésotérique, ainsi de suite jusqu’à sept sens ésotériques. »

Si nous transposons cela au niveau de notre vie, chaque situation peut être porteuse d’une multitude de sens, à condition que nous regardions bien et que nous nous laissions inspirer.

Bien sûr, transposer cette méthode de lecture à toute chose serait épuisant, mais ouvrir la possibilité à cette forme d’inspiration par les événements de tous les jours peut porter une richesse inouïe, et cette possibilité est valable, je pense, dans toute tradition religieuse.

Par Nayla Tabbara, théologienne musulmane libanaise (1)

(1) Auteure de L’Islam pensé par une femme, avec Marie Malzac, Bayard, 250 p., 16,90 €.

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14 octobre 2020 3 14 /10 /octobre /2020 19:30

«Mourons, et précipitons-nous au milieu des combats ! »

Peut-être vais-je avoir l’honneur de vous apprendre un nouveau mot.

Non pas le mot « mort », qui est l’objet de cette chronique et que, à défaut de ce qu’il désigne, tout le monde connaît.

Mais le nom de la figure rhétorique du vers des Énéides de Virgile que je viens de citer.

En quoi consiste-t-elle ? En ceci que le poète prend les choses à l’envers : mourir vient en premier, le combat arrive ensuite.

C’est aussi étrange que cet autre vers, couché à la hâte dans un cahier tandis que son auteur, René Char, dirigeait une faction armée d’une dizaine d’hommes : « Agir en primitif et prévoir en stratège. »

« Hystéron-protéron ». C’est ainsi que se nomme la chose.

Littéralement : dernier-en-premier. Impossible à placer dans des mots croisés, difficile à glisser dans une conversation, ce mot semble toutefois utile pour exprimer ce qu’est l’engagement.

Si René Char avait, pour être sûr de son choix, pris non le maquis, mais tout son temps, 1945 serait arrivé sans son secours – et ne serait peut-être pas arrivé si vite.

De même concernant les ordres qu’il donnait à ses hommes : dans le feu de l’action, il ne s’agit pas tant de prendre la bonne décision, mais déjà d’en prendre une – de sortir d’une indécision mortifère… puis de travailler à faire que la première décision se révèle comme bonne.

Il faut donc bien « agir en primitif » et, dans un second temps seulement, « prévoir en stratège ».

La prudence n’a de sens qu’à l’intérieur de l’action qu’on ose, une fois qu’on l’a osée. Sinon, au nom de la prudence, on ne ferait plus rien.

Les soldats de Virgile font de même, qui commencent par renoncer à leur vie (« Mourons… ») afin de mettre dans le combat l’ardeur qui permettra la victoire et, finalement, la survie de beaucoup.

Qui craindrait de s’y lancer deviendrait une cible facile. Comme un marin coulera avec le navire si, par peur de se noyer, il refuse de se jeter à l’eau.

Toute vie pleinement vécue, c’est-à-dire vraiment osée, tentée, suppose un premier consentement à la mort.

Il meurt à un certain confort, l’enfant qui donne dans le secret de la chair maternelle l’impulsion de sa mise au monde.

Qui d’entre nous n’a jamais fait ce saut à cause de quoi il perdra tout, peut-être, mais sans lequel toute croissance lui serait interdite ?

« La bourse ou la vie ? » Ce n’est pas le bandit, au détour d’un chemin, c’est le Christ, à la croisée de tous les chemins, qui nous demande cette bourse où nous pensions pouvoir enfermer nos trésors en les y étouffant, et s’il nous la réclame, c’est pour nous donner la Vie.

Quand on est chrétien, on oublie parfois ceci : morts, nous le sommes déjà.

Les eaux du baptême ne sont pas de purification, comme celles du Gange. Mais de mortification.

Plus exactement, pour entendre ce terme lavé de nos faux-sens, ces eaux racontent notre libération d’une vie captive d’elle-même – préoccupée seulement par sa conservation.

Nous sommes morts, afin de pouvoir mieux la donner, cette vie, afin d’en être libres.

Nul besoin, même, d’être tentés par le martyre puisque, vivant d’une vie déjà donnée, qui ne peut donc plus devenir l’objet d’un chantage, nous sommes prêts, non pas tant à préférer héroïquement la vérité à la vie (est-ce cela être martyr ?), mais à témoigner, dans tous les actes de notre vie, de ce que la vérité est Vie.

Faisons donc mémoire que, un jour qui fut une grande fête, nous sommes morts – et jetons-nous joyeusement au milieu des grands et des petits combats de la vie.

Martin Steffens, philosophe

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11 octobre 2020 7 11 /10 /octobre /2020 19:00

Si le mot fraternité y est rarement cité, l’Ancien et le Nouveau Testament recèlent d’histoires de fratries. Au-delà du lien du sang, la fraternité est un lien à la portée universelle.

Pourquoi la Bible relate-t-elle tant d’histoires de fratries ?

De Caïn et Abel (Genèse 4) à la parabole du fils prodigue (Luc 15), la Bible est « le grand livre des fraternités contrariées », écrit le père Philippe Abadie, bibliste, professeur honoraire à la faculté de théologie de l’Université catholique de Lyon, dans son livre Ce que dit la Bible sur le frère (lire ci-contre).

Si certains récits apparaissent édifiants – comme Moïse et Aaron, dans le Livre de l’Exode, et David et Jonathan, dans le Premier Livre de Samuel –, la plupart mettent en scène des frères et sœurs divisés, des fratries déchirées par la convoitise, occasionnant viols et meurtres : Caïn tuant Abel (Genèse 4, 8), Abraham et Loth se séparant (Genèse 13), Jacob convoitant le droit d’aînesse d’Ésaü (Genèse 25), Joseph vendu par ses frères (Genèse 37)…

« La Bible nous montre l’humanité réelle, reprend le père Philippe Abadie, et enseigne que la fraternité n’est pas une donnée naturelle, mais se construit. Vivre en frères est possible, mais au terme d’un chemin exigeant, où nous devons dépasser notre propre violence. Même au sein des familles de sang, il s’agit de s’adopter, de se choisir, afin d’établir un lien d’amitié. »

Comment vivre en frères, selon ces récits ?

Ces récits mettent en valeur l’importance de la considération et de la parole. Le premier est celui d’un échec.

« Pour Caïn, Abel est une gêne qui le frustre dans son désir de toute-puissance », détaille le père Philippe Abadie. Malgré les invitations de Dieu, il refuse de le regarder, et finit par le tuer.

Un meurtre qui se déroule en silence : « L’absence de dialogue mène au meurtre ; seule la parole permet de sortir la violence de l’intérieur de soi-même », reprend le bibliste.

Lorsque Dieu cherche Abel, Caïn rétorque : « Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère ? (Genèse 4, 9.) » En creux, Caïn décrit là ce que c’est qu’être frère : « Avoir le souci de l’autre, se regarder, se considérer, c’est-à-dire se respecter, et se parler, résume le père Abadie.

C’est précisément ce qu’ont réussi à établir Moïse et Aaron : ils se sont acceptés, et existent dans un rapport de complémentarité : l’un reçoit la parole de Dieu, l’autre la traduit. »

Le récit mettant aux prises Joseph et ses frères, fils de Jacob, montre que la réconciliation peut mettre un terme à la violence.

Deux années après s’être débarrassés de Joseph en le vendant, ses frères se retrouvent face à lui, sans le savoir, puisqu’il est devenu premier ministre de Pharaon, en Égypte, où ils ont été poussés par la famine. Joseph les jette en prison.

Mais sa colère s’apaise lorsque les frères reconnaissent leurs torts : « Hélas ! nous sommes coupables envers Joseph notre frère : nous avons vu dans quelle détresse il se trouvait quand il nous suppliait, et nous ne l’avons pas écouté (Genèse 42, 21). »

Sur quoi la fraternité est-elle fondée ?

« Dans la Genèse, Dieu crée l’humanité à son image. C’est ce qui fonde la fraternité : être frère, c’est reconnaître en l’autre l’image de Dieu », souligne Philippe Abadie.

D’emblée, la fraternité dépasse ainsi le lien du sang. « Le projet de Dieu, dès avant la Création, est d’adopter l’humanité, poursuit le dominicain François-Dominique Charles, bibliste et théologien.

Selon saint Paul, c’est pour cela que le Christ est venu, afin d’être frère de tous – “le premier-né d’une multitude de frères” (Romains 8, 29) –, que tous soient réconciliés et se reconnaissent “fils adoptifs” d’un même père (Éphésiens 1, 5). »

Une notion de fraternité universelle présente dès l’Ancien Testament, puisque Israël, défini comme une communauté de frères, est appelé à accueillir « le lévite et l’immigré, l’orphelin et la veuve (Deutéronome 16, 14). »

« L’immigré qui réside avec vous sera parmi vous comme un Israélite de souche, et tu l’aimeras comme toi-même, car vous-mêmes avez été immigrés au pays d’Égypte (Lévitique 19, 34). »

Comment le Christ parle-t-il de la fraternité ?

« Jésus se refuse à donner une définition du frère, car celle-ci serait nécessairement restrictive, analyse Philippe Abadie. C’est pour cela qu’il retourne la question posée par le légiste qui lui demande : “Et qui est mon prochain ?” (Luc 10, 29.)

Par la parabole du bon Samaritain, Jésus indique que la fraternité est une attitude : il ne s’agit pas de savoir qui est mon frère, mais de qui je peux me rendre proche ? »

Pour Jésus, qui élargit le commandement de l’amour du prochain à l’ennemi, l’adversaire qui nous persécute, lui aussi est un frère. « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.

Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux », écrit l’évangéliste Matthieu (5, 43-45).

Quelle est l’importance de la « fraternité » pour l’Église ?

Dans le Nouveau Testament, la fraternité apparaît comme constitutive de l’Église. « Les deux seules fois où l’on trouve le mot “fraternité” (en grec, adelphotès), c’est dans la Première Épître de Pierre. Et il y est employé comme synonyme d’Église (1), rappelle François-­Dominique Charles.

Afin de suivre le Christ, la communauté chrétienne doit avant tout être fraternelle. » Être disciple, c’est devenir frère et sœur, jusqu’à être « unis les uns aux autres par l’affection fraternelle », selon saint Paul (Romains 12, 10).

Cette optique s’appuie sur la pratique de Jésus, qui nomme « frères » ceux qui le suivent : « Va trouver mes frères », dit-il à Marie Madeleine, au matin de la Résurrection (Jean 20, 17). Sans toutefois les nier, « Jésus relativise les liens familiaux afin de privilégier la relation fraternelle avec ceux qui le suivent », explique François-Dominique Charles.

Une relation établie par la foi : « Voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère (Matthieu 12, 49-50). »

« Nous sommes ainsi frères par la foi, relève Philippe Abadie, par l’adhésion à une parole commune. »

Ce qu’il faut retenir
De la fratrie à la fraternité
La Bible recèle nombre d’histoires de frères et sœurs. Des récits de fratries souvent déchirées qui indiquent combien la fraternité n’est ni naturelle ni évidente. Devenir frères s’apprend, se construit, à condition de dépasser la violence.

Fondée sur la présence de l’image de Dieu en chaque membre de l’humanité, la notion de fraternité se détache du lien du sang, et revêt une dimension universelle pour le peuple juif. La prédication du Christ reprend cette universalité, en ouvrant le commandement de l’amour du prochain à l’amour de l’ennemi, faisant de tout homme un frère.

Sans nier les liens familiaux, le Christ désigne la véritable fraternité comme établie par la foi, l’adhésion à la parole de Dieu. Le Christ est venu au monde pour réconcilier l’humanité et être frère de tous, enfants adoptifs d’un même Père. Après sa mort, les Apôtres exhortent les premières communautés chrétiennes à vivre des relations fraternelles. La fraternité est constitutive de l’Église.

Le livre :

Ce que dit la Bible sur le frère
de Philippe Abadie

Nouvelle Cité, 128 p., 13 €

Philippe Abadie, passionné par la Bible, docteur en histoire des religions, anthropologie religieuse et science théologique, élève titulaire de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, propose dans ce livre d’entretiens, réalisé avec Bénédicte Draillard, directrice littéraire des Éditions Nouvelle Cité, un parcours aussi riche qu’abordable.

Dans un style léger et vivant, agrémenté de nombreuses citations bibliques, le prêtre lyonnais y explore ces histoires de frères, sœurs et parents qui jalonnent les Écritures. Histoires souvent terribles, mais dont l’issue n’est pas toujours fatale, parmi lesquelles l’on n’a pas oublié les femmes, à l’image de Léa et Rachel, ou Marthe et Marie, sœurs de Lazare. Ce livre est le 20e numéro d’une belle collection qui en compte désormais 42, et dont l’objectif est de susciter l’envie d’ouvrir les Écritures.

Adrien Bail

(1) 1 Pierre 2, 17 ; 5, 9.

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