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11 juin 2019 2 11 /06 /juin /2019 22:55
La disparition des églises en bois de Russie

Afin de préserver ces monuments architecturaux rarissimes au moins sur ses clichés, Konstantin Gontcharov a fait le tour des villages de la région d’Arkhangelsk, dans le Nord de la Russie.

Village de Sloboda
Konstantin Gontcharov

Il y a à peu près cinq ans, le photographe Konstantin Gontcharov a appris l’existence de l’organisation « Obchtchee delo » (Affaire commune), s’étant fixé pour mission de restaurer les églises en bois de Russie. Depuis, il est devenu l’un de ses bénévoles.

En mars 2019, il est toutefois parvenu à organiser une expédition dans la région d’Arkhangelsk (991 kilomètres au nord de Moscou). Dans de petits villages situés non loin de la ville de Kargopol, connue pour sa richesse architecturale, il a ainsi réalisé cette série de photos.

Des maisons abandonnées dans le village de Chelokhovskaïa

De nos jours, beaucoup de villages russes sont abandonnés. « Mon objectif était de refléter le problème des églises qui disparaissent. Les gens partent, tandis que l’église sans paroissiens périt et qu’on n’y peut rien, explique-t-il à Russia Beyond. Comment les préserver ? Au moins les immortaliser en photographies ».

Église de la Théophanie à Liadiny

Encore récemment, on pouvait voir dans ce petit village un ensemble architectural composé de deux églises en bois et d’un clocher datant du XVIIIe siècle, l’un des quatre subsistant encore en Russie.

Mais en 2013, lors d’un orage, la foudre a provoqué un incendie, qui a dévoré l’une des deux églises. Alors que les flammes détruisaient la construction, les villageois sont cependant parvenus à sauver l’iconostase.  

Église de Jean-Chrysostome à Saounino

L’une des rares églises en bois du XVIIe siècle conservées jusqu’à nos jours, elle se dresse au milieu d’un champ septentrional paraissant sans fin. Outre la façade, son iconostase est partiellement préservée.

Église de Jean-Chrysostome à Saounino

Le clocher qui se dresse à côté se distingue par sa forme hexagonale si inhabituelle pour le Nord de la Russie.

Chapelle du prophète Elie à Sloboda

Cette petite chapelle érigée au XIXe siècle et entourée de maisons rustiques a été dévastée par le feu au milieu des années 1990. Sa reconstruction se poursuit depuis.

Située à l’entrée du village, cette église datant du début du XXe siècle s’est déjà écroulée et les herbes sauvages s’emparent progressivement de ses vestiges. Sur l’un de ses murs quelqu’un a par ailleurs accroché une pancarte disant : « Les gens, si vous souhaitez que la vie se poursuive, restaurez l’église ».

Église de la Présentation-du-Christ-au-Temple et Archange-Michel à Krasnaïa Liaga

Construite en 1655, elle est considérée comme l’église la plus ancienne de la région de Kargopol. À l’époque elle abritait une galerie et se dressait non loin de l’église de la Nativité-de-la-Mère-de-Dieu. Aujourd’hui, c’est tout ce qu’il en reste.

Église de la Présentation-du-Christ-au-Temple et Archange Michel à Krasnaïa Liaga

Par le passé, un lac entouré de trois grand villages s’étendait ici. Mais l’eau est partie et, avec elle, les habitants de Krasnaïa Liaga.

Chapelle de l'Intercession-de-la-Vierge à Konevo

Cette petite chapelle en bois datant de la première moitié du XVIIIe siècle accueille encore les services religieux le dimanche et les jours de fête.

Église de la Théophanie du Pogost

Ce village abrite encore des maisons en bois du XIXe siècle, qui sont d’ailleurs elles-mêmes encore habitées. Dans l’église locale, dont l’origine remonte au XVIIIe siècle, on peut contempler des fresques ainsi qu’une ancienne iconostase. 

Églises du village de Chelokhovkaïa

L’état de l’église Archange-Michel (au fond), construite en 1715, est catastrophique, mais ses voutes peintes sont toujours conservées.

La seconde, celle de de la Présentation-du-Christ-au-Temple, est sa cadette de près d’un siècle et, l’édifice s’étant incliné avec le temps, il est dangereux d’y entrer.

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9 juin 2019 7 09 /06 /juin /2019 22:56
Le don des langues

C’est une histoire étrange. Une histoire de pentecôte, mes amis.

Dans un minuscule village des Pyrénées, un vieil homme n’avait jamais parlé que sa langue, celle du pays. Un occitan gascon que l’on parle dans le Luchonnais.

J’avais peut-être treize ans la première fois que je l’ai vu et quand il m’invita sans un mot à venir passer des heures dans les montagnes avec lui.

Des mois et quelques années avec lui sans pouvoir se parler. Il me montrait des fleurs, des traces d’animaux, des arbres, des nuages dans le ciel, et nous marchions en silence avec le sentiment pourtant de partager quelque chose.

Il me semble qu’on se comprenait. Sans le savoir, nous avions tous les deux un langage capable de signifier sans déclarer, sans dire. Une langue avant les langues.

Les années ont passé (si vite), et avec elles est venu peu à peu le désir de comprendre la langue de l’autre. Et c’est lui, au détour d’un chemin escarpé, un été à la tombée du jour, quand nous redescendions d’un col d’estive où paissaient ses brebis, qui a prononcé pour moi ses premiers mots en français.

Il voulait savoir si je reviendrais l’année prochaine. Oh mes amis, je ne suis jamais revenu, la vie m’a emporté.

Mais lui m’a laissé ainsi un enseignement formidable : parler la langue de l’autre, même si peu, si maladroitement, c’était appeler à une communauté humaine manquante et désirée.

Parler les langues de chacun, nous n’en sommes pas forcément capables en entrant dans la vie.

Il nous faut passer souvent par des incompréhensions, des silences parfois coupables ou terrifiants, des regrets, un désir de rencontre et d’échange inassouvi.

C’est aussi cela grandir : éprouver le désir de comprendre autrui et de se faire comprendre de lui. Je veux dire, mes amis, qu’il s’agit de l’hospitalité que nous accordons à d’autres vies et d’autres paroles que nous.

Apprendre la langue d’autrui, ou traduire, c’est le mouvement même de la vie spirituelle : répondre au désir de se faire comprendre d’autrui et de le comprendre.

Et dans ce désir de parler la langue de l’autre, il y a au fond une pentecôte : la compréhension de la Parole traverse nécessairement les autres.

Pour accéder à mon propre désir de dire, d’échanger, de parler, je dois faire ce chemin à travers d’autres langues.

Pour être compris et se comprendre, pour comprendre les autres, je dois laisser cette force spirituelle (pneuma en grec, souffle, vent, esprit) me traverser, ce vent qui ouvre les bouches, qui descelle les lèvres, comme les cœurs.

Toute pentecôte est ce qui nous conduit à reconnaître dans la dispersion, l’altérité, l’épreuve même de l’incompréhension, la grâce d’avoir à dire et entendre, et de se faire entendre.

C’est aussi quitter sa mère, en quelque sorte. Pouvoir exprimer en dehors de sa langue maternelle ce qui vient d’une autre mère, d’un autre engendrement charnel, spirituel.

Que les langues intimes, maternelles, puissent s’ouvrir à l’autre de l’autre mère, cela, mes amis, s’appelle culture.

« Des langues comme des langues de feu leur sont apparues séparées les unes des autres et se sont posées sur chacun d’entre eux.

Et tous ont été remplis du Souffle saint et se sont mis à parler dans des langues autres (heteros, différentes) ce que le Souffle leur donnait de dire » (Actes 2, 3-4).

Eux-mêmes accueillant ce vent, ce souffle d’ouverture en eux, ont parlé des langues différentes, autres, pour parvenir à exprimer ce que ce souffle d’ouverture leur permettait de découvrir.

Est-ce ainsi que m’est venu le désir de traduire ? Cette curiosité pour les autres langues ?

Il n’y a pas pour moi de langue sacrée. Ce qui est sacré, c’est-à-dire distinct, lointain et désirable, c’est la marque de l’Autre. Cette cicatrice qui témoigne d’une unité rêvée dans la différence, et que chaque langue réalise quand elle s’ouvre à d’autres langues.

Le récit des Actes retourne littéralement celui de Babel. La tentation de Babel de ne parler tous qu’une seule langue est en réalité celle de ne parler tous que d’une seule bouche, d’une seule voix, d’un seul bord (saphah, en hébreu dans le récit biblique, qui signifie lèvre, parole, rivage, rive, bord, côté, fil, frontière, reliure…).

La Pentecôte dissout le fantasme d’une seule langue, d’un seul rivage d’où parler ensemble, fantasme totalitaire d’obéissance collective, de transparence absolue les uns aux autres, d’un même lieu d’oppression gigantesque, défiant le cosmos, et qui ne peut conduire qu’à l’effondrement.

Qu’il y ait d’autres langues nous appelle à l’importance de l’acte de la traduction dans la vie d’un sujet ou d’une communauté, au cœur d’une existence qui s’avoue et qui se cherche, et tente de s’exprimer comme vie à vivre en s’expatriant un temps dans la langue et l’œuvre d’autres vies, d’autres cultures. Je ne suis pas retourné dans les montagnes.

Mais je sais qu’une part de moi-même y demeure. Et toute ma vie se souvient encore de ce don que me fit l’autre de ma propre langue.

Frédéric Boyer

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7 juin 2019 5 07 /06 /juin /2019 22:55
De l’autre côté du pont

Aucun pont ne passe mieux que celui de l’Ascension. La fête qui en est l’origine n’est pourtant pas si lisse.

On y célèbre un Jésus qui est « enlevé » par son Père. Ce fait, incroyable, est devenu un fait divers.

Les familles se déchirent et il n’est pas rare, il est même très fréquent, qu’un père à qui la garde a été refusée se rende coupable de l’enlèvement de son propre enfant.

Pour ce qui regarde l’Ascension, il n’y a certes pas de divorce entre Dieu, son Père, et l’humanité qui enfanta Jésus en vue de son séjour sur Terre.

Mais un conflit semble possible : celle-ci pourrait refuser à Celui-là de reprendre son Fils.

Or Jésus doit continuer de grandir, bien au-delà de ce que l’humanité dont il prit chair avait conçu de Lui. Il n’est pas la propriété exclusive de ce petit peuple du premier siècle qui commençait à balbutier le nom du Dieu-amour.

Il est vrai que ces femmes et ces hommes ont connu Jésus. Certains ont tout laissé pour le suivre. Ils voudraient légitimement le garder pour eux, près d’eux, comme saint Pierre interdisait à Jésus d’aller à sa Passion (Marc 8, 32-33).

Mais, pour qu’ils puissent devenir ce que Lui-même a été, Jésus se laisse comme exfiltrer. Pour qu’ils apprennent tout seuls à parler en son nom, Jésus se fait silence. Il s’en va, dit le Credo, siéger à la droite du Père.

Alors commence la patience de Dieu. Une patience plus discrète, et non moins offerte, que celle de la Passion. Le « Je t’aime » de la Croix est le dernier mot de Dieu.

Le silence qui s’ensuit est l’espace laissé à l’homme pour répondre. Dieu attend, sans forcer cette réponse. Il la laisse au contraire croître en l’homme. Il ignore quelles formes elle prendra, selon les peuples, selon les caractères, selon l’urgence propre des temps.

À chaque temps sa sainteté.

Car qu’est-ce qu’un saint ? C’est l’écho de la déclaration de Dieu dans le cœur d’un homme.

Une manière de peupler son départ.

Martin Steffens

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