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16 mai 2019 4 16 /05 /mai /2019 22:55
La Lettre de Béthanie 162

Gorze, mai 2019

 

 

Chers amis,

 

Vivre en jubilant ! Telle est l'invitation que nous propose l'Eglise, plus particulièrement en ce temps pascal. Il ne s'agit pas d'un souhait mais d'un appel à une ascèse ! Oui, il s'agit de jubiler pour s'exercer à la joie du Christ ressuscité.

 

En fait cette ascèse peut nous permettre, grâce à Dieu, de découvrir que la jubilation nous habite et qu'elle est déjà à l'œuvre en nous : qu'elle est notre nature essentielle. Dans ce monde friand de « mauvaises nouvelles » voilà donc une annonce qui certes ne passera pas au « 20 heures » des journaux télévisés, mais qui ouvre pour nous un espace lumineux d'espérance.

 

Tout le christianisme est témoignage de la joie du Christ ressuscité ou alors il n'est pas. C'est un critère de vérification pour chacun d'entre nous. Mon cœur tressaille-t-il d'allégresse en ce moment ? Réponse : oui ! Mais je l'ignore bien souvent... Cette joie vitale est l'énergie de base du Vivant quel qu'il soit et elle s'exprime dans la beauté.

 

Chaque forme, chaque mouvement, chaque geste peut devenir témoignage... Le témoin est un martyr car cette joie ne fait pas bon ménage avec notre égo avide de jouissance, de possession et de puissance ! Pour celui qui se libère des chaînes des désirs existentiels sans fin, s'ouvre alors un champ de possible tout à fait extraordinaire, complètement inattendu, constamment nouveau. Rendre témoignage du Christ, ici et maintenant, dans notre « être là » ...

 

« Ne me regardez pas, ce n'est pas moi, c'est l'Idée. » disait un jour la grande danseuse Isadora Duncan en présentant aux Sakharof une de ces créations. « C'était sa manière à elle de rendre témoignage à plus qu'elle-même en qui elle s'effaçait pour atteindre au sommet de son art. » commentait Maurice Zundel. « Quelque chose de plus grand que nous se passe en nous, et cela y compris lors de nos épreuves, si nous voulons bien y prêter attention et y consentir un peu. » dit un moine bénédictin.

 

Oui, l'épreuve peut être une grâce pour le jaillissement de l'évidence en moi d'un centre vital qui fait entrer ma vie dans un espace imprégné de « gravité ». Ce jaillissement paisible et grandiose de la Vie en moi demande de creuser et de « s'exercer avec acharnement » comme le dit saint Théophane le Reclus. Acharnement de la fourmi qui transporte sa charge dix fois plus lourde qu'elle-même.

 

« Ô moine » disait Bouddha, « contemple le bœuf éreinté qui marche dans la boue, il ne s'arrêtera pas avant d'en être sorti ! »... Un pas après l'autre... un jour à la fois ... à chaque jour suffit sa peine.

 

Notre vie existentielle avec ses obligations, ses tensions, son rythme trop rapide, nous engloutit bien souvent dans des zones d'aliénation et d'épuisement. Il est donc indispensable de retrouver une zone plus profonde, zone qui nous inspire dans nos actions et qui nous pose dans l'espace calme de notre être essentiel. La jubilation et l'exercice de la louange sont un des deux piliers de ce chemin résurrectionnel auquel nous sommes conviés. L'autre pilier est la louange silencieuse que l'on appelle aussi « prière respiration » ou « méditation sans objet. »

 

Ceux qui s'exercent dans ces deux domaines marchent sur leurs deux jambes et se fortifient en marchant. L'homme découvre peu à peu le secret originaire de la création ici et maintenant. C'est une chose qu'Olivier Clément appelle « rendre consciente la louange ontologique des choses ». « L'univers entier prolonge notre corps » dit-il, « il n'y a pas de discontinuité entre la chair du monde et celle de l'homme, le monde est le corps de l'humanité. » Tout est donc rempli de lumière, le ciel, la terre et l'enfer... Tout dans l'univers célèbre la résurrection du Christ car en Lui tout est fortifié !

 

Belle ascèse jubilatoire à chacune et à chacun... et n'oublions pas que l'oubli fait partie du chemin ! « Courage ! » dit Jésus à ses disciples : « J'ai vaincu le monde. » "Encore et encore en paix", exerçons-nous à la joie sans jamais nous décourager, car le Christ est ressuscité !

 

 

Je vous dis toute mon amitié en Christ, à bientôt !

 

                     Père Francis

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12 mai 2019 7 12 /05 /mai /2019 22:55
Pour un monde nouveau, la mission

Jean 21, 1-14

En ce temps-là, Jésus se manifesta encore aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade, et voici comment. Il y avait là, ensemble, Simon-Pierre, avec Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), Nathanaël, de Cana de Galilée, les fils de Zébédée, et deux autres de ses disciples.

Simon-Pierre leur dit : « Je m’en vais à la pêche. » Ils lui répondent : « Nous aussi, nous allons avec toi. » Ils partirent et montèrent dans la barque ; or, cette nuit-là, ils ne prirent rien.

Au lever du jour, Jésus se tenait sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c’était lui. Jésus leur dit : « Les enfants, auriez-vous quelque chose à manger ? » Ils lui répondirent : « Non. » 

Il leur dit : « Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez. » Ils jetèrent donc le filet, et cette fois ils n’arrivaient pas à le tirer, tellement il y avait de poissons.

Alors, le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : « C’est le Seigneur ! » Quand Simon-Pierre entendit que c’était le Seigneur, il passa un vêtement, car il n’avait rien sur lui, et il se jeta à l’eau. Les autres disciples arrivèrent en barque, traînant le filet plein de poissons ; la terre n’était qu’à une centaine de mètres.

Une fois descendus à terre, ils aperçoivent, disposé là, un feu de braise avec du poisson posé dessus, et du pain. Jésus leur dit : « Apportez donc de ces poissons que vous venez de prendre. » 

Simon-Pierre remonta et tira jusqu’à terre le filet plein de gros poissons : il y en avait cent cinquante-trois. Et, malgré cette quantité, le filet ne s’était pas déchiré. Jésus leur dit alors : « Venez manger. » 

Aucun des disciples n’osait lui demander : « Qui es-tu ? » Ils savaient que c’était le Seigneur. Jésus s’approche ; il prend le pain et le leur donne ; et de même pour le poisson. C’était la troisième fois que Jésus ressuscité d’entre les morts se manifestait à ses disciples.

Autres textes : Actes 5, 27b-32, 40b-41 ; Ps 29, 3-4, 5-6ab, 6cd, 12, 13 ; Apocalypse 5, 11-14.

Nous sommes en 2019, pas à la fin du Ier siècle ou au début du IIe siècle, date probable de l’écriture de l’Évangile selon Jean.

Pourtant, il est impossible de lire ce récit très dense qui vise l’organisation de l’Église naissante sans qu’il entre en résonance avec la situation dramatique qu’elle connaît en ce début du XXIe siècle, à la suite des différents scandales obscurcissant gravement son avenir.

Le texte qui combine à la fois une apparition du Ressuscité, un repas eucharistique et un envoi en mission n’est-il pas à lire comme un appel à une nouvelle pastorale ?

Premier fait : c’est la nuit.

Pierre (le premier évêque) prend l’initiative de la pêche (la pastorale). Il se conduit en « chef », mais, avec les disciples, c’est l’échec.

Premier enseignement : pas de possibilité d’avancer en Église dans le monde sans faire retour au Ressuscité.

C’est le matin. Chaque jour est un commencement, le Vivant invite les disciples à prendre une nouvelle direction. Le monde a changé. N’est-ce pas dans des outres neuves que l’on met le vin nouveau (la Bonne Nouvelle) ?

Deuxième fait : c’est après avoir suivi le conseil de l’inconnu au bord du lac de Tibériade que « le disciple que Jésus aimait » reconnaît le Christ ressuscité.

Deuxième enseignement : tout chef qu’il est, Pierre a besoin des autres, et en particulier ici, du « disciple que Jésus aimait », pour comprendre les événements.

Pour voir dans les événements, dans un acte interprétatif qui passe par un acte de foi, la présence du Vivant.

D'ailleurs, le lecteur peut sentir entre les mots la tension persistante entre Pierre et le « disciple que Jésus aimait », comme une compétition entre les deux rôles ou les deux magistères qu’incarnent les deux hommes.

Un appel au dialogue et à la complémentarité des ministères entre prêtres et laïcs, à la collégialité à inventer entre les baptisés, peuple de Dieu, pour exercer le « sacerdoce commun » (Vatican II) ?

Au passage, le lecteur peut remarquer que, contrairement au récit de l’arrivée de Pierre et du « disciple que Jésus aimait » au tombeau (20, 1 à 10), Pierre prend très nettement la première place avec ce dialogue très émouvant avec Jésus : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? »

Troisième fait :

la pêche rassemble une impressionnante diversité de poissons. Cent cinquante-trois et des gros, précise le texte.

Troisième enseignement : c’est bien l’universalité de l’Homme qui est visée dans la pastorale, au-delà des différences entre les hommes et les femmes selon la couleur de leur culture, de leur peau ou de leur sexualité.

La Parole de Dieu s’adresse à tous les hommes et à toutes les femmes sur la terre, sans exception.

Quatrième fait :

Pierre tire le filet de pêche à terre, un filet qui ne se déchire pas.

Quatrième enseignement : compte tenu de la variété des situations possible et des directions à prendre, il y a une nécessité d’avancer ensemble, ce qui n’exclut pas de lancer différentes expériences de pastorales, au contraire. Pierre assure l’unité.

Enfin, cinquième fait : le Ressuscité invite les disciples à partager un repas. Le pain donné est le don de Jésus sur la croix, cette parole qui libère.

Cinquième enseignement, à moins qu’il soit en fait le premier : ce qui permet de reconnaître le Vivant, c’est le partage entre tous.

D’où le feu de braise pour le repas ; pas celui de la trahison (18, 18), mais le feu de la fraternité.

Chez l’évangéliste Jean, le repas eucharistique s’ancre dans l’action au service des autres, de tous les autres.

À ce stade, tout commence ou tout fini. Chez l’individu, les résistances psychologiques ne peuvent qu’être extrêmes, à l’image de la croix : rien n’est plus psychiquement redoutable que la confrontation à l’autre, à l’étranger, à celui qui pourrait menacer son intégrité.

Mais n’est-ce pas là, à cette frontière entre la « vie » et la « mort » de l’être en tant qu’Homme, entre « éros » et « thanatos », au seuil du vrai grand défi de son existence, que s’entend l’appel du Vivant à naître à soi-même, à naître à « l’humain » dans l’accueil en soi de l’universel qui passe par la reconnaissance de l’altérité de l’autre, et que commence la mission de l’Église pour un monde nouveau ?

Là où, par peur, face à l’inconnu, l’on ne voudrait peut-être pas aller…

Daniel Duigou

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7 mai 2019 2 07 /05 /mai /2019 22:55

Visitation, linteau supérieur du portail Sainte-Anne (vers 1150), cathédrale Notre-Dame de Paris

Le lundi 15 avril au soir, voyant avec une grande tristesse les images de Notre-Dame en flammes, c’est d’abord au portail Sainte-Anne (le portail de droite sur la façade) que j’ai pensé.

Les sculptures du linteau supérieur et celles du tympan (une Vierge à l’enfant) qui le surmontent sont les plus anciennes de Notre-Dame de Paris.

Réalisées au milieu du XIIe siècle pour l’ancienne cathédrale romane (encore placée sous le vocable de Saint-Étienne), elles ont été conservées par les bâtisseurs du XIIIe siècle qui ont pris soin de les intégrer à la façade de la nouvelle cathédrale : Notre-Dame. Si ce soir-là, les pompiers n’avaient pas lutté avec tant de courage contre le feu pour l’empêcher de gagner les tours, il ne serait peut-être resté que des débris de ces sculptures vénérables.

Aucune restitution, aucune copie n’aurait pu les remplacer. L’âme de ces œuvres aurait été à jamais perdue.

Rencontre

Les sculptures du linteau évoquent le mystère de l’Incarnation, depuis l’Annonciation jusqu’à la Nativité. Peu de temps après l’annonce de l’ange, Marie se rend chez sa cousine Élisabeth : c’est la Visitation.

Les deux femmes se rencontrent. Elles se tendent les bras. Elles avaient besoin de se voir, de se toucher… De voir en l’autre le mystère du Salut à l’œuvre.

Les plissés sobres et élégants du voile et de la robe des deux femmes contrastent avec leurs carnations et mettent en évidence leurs mains et leurs visages.

Élisabeth, un peu plus grande que Marie, paraît aussi plus âgée. L’enfant qu’elle porte en son sein est maintenant bien visible ; personne ne l’appellera plus la « femme stérile ». Marie et Élisabeth se prennent par les bras, mais il y a beaucoup de retenue, de pudeur dans leur attitude.

Des gestes de sollicitude et de soutien qui me rappellent ceux qu’échangeaient des personnes aperçues dans la foule le soir de l’incendie.

Partage

La relation qui unit Marie et Élisabeth n’est pas exclusive, au contraire. Les deux femmes se tournent vers l’extérieur et nous invitent à faire de même.

Leurs grands yeux regardent au loin, mais la lumière que cherchent les deux cousines n’est pas celle des projecteurs : elles ne posent pas pour la postérité !

Elles savent que la joie qui les habite les dépasse et qu’elle est faite pour être partagée. L’action de l’Esprit est communicative !

Le regard des deux femmes est une invitation à nous associer au chant de foi et d’action de grâce de Marie : « Mon âme exalte le Seigneur, mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur… » (Lc 1, 46-47).

Sur le parvis

Le chant de Marie nous dit ce qu’elle est en profondeur : fille d’Israël­, depuis son plus jeune âge, elle a mis sa confiance dans le Dieu de ses pères, le Dieu d’Abraham.

Elle a toujours su que pour le « Puissant » qui « élève les humbles » et « comble de bien les affamés » (cf. Lc 1, 49-53), les plus pauvres sont une priorité ; elle se sent de leur famille.

Est-ce la raison pour laquelle le regard de Marie reste tourné vers le parvis ? Au moment où tant d’énergies et de moyens sont déployés pour redonner un toit à la cathédrale, elle nous invite sans doute à ne pas oublier ceux qui n’en ont pas.

Car il y a aussi des personnes démunies qui attendent nos yeux bienveillants et nos mains tendues pour se reconstruire.

Dominique Pierre
La Croix 

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