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3 avril 2019 3 03 /04 /avril /2019 22:55
L’antidote de l’orgueil

« L’antidote de l’orgueil, c’est l’abandon confiant »

Parler des péchés capitaux est déjà un exercice difficile… Peut-on parler de l’orgueil sans orgueil ?

Père Olivier Turbat : Il y a quelques années, si on m’avait proposé de faire une double page dans La Croix avec en gros titre « L’orgueil » et ma photo en dessous, j’aurais hésité. Mais maintenant, je m’en fiche complètement (rires) !

Pourquoi ?

Père O. T. : Maintenant, c’est spécial. Je ne peux plus lire ni écrire. J’ai du mal à parler. Auparavant, j’avais des paroles fortes. Aujourd’hui, rien du tout. Je peux encore voyager, c’est bien. Et je continue principalement l’accompagnement spirituel. Je n’ai pas perdu le discernement. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens en moi ce qu’il faut dire, comment guider les personnes… Il y a Dieu et moi, ensemble ; je n’aurais pas cru une telle proximité possible.

Vous avez été victime d’un accident vasculaire cérébral en 2011. Une rupture de taille dans votre parcours jusque-là promis à un bel avenir. Pouvez-vous nous raconter ce que vous avez traversé ?

Père O. T. : Je suis entré assez vite dans la communauté du Chemin-Neuf, à 22 ans, après un an au séminaire de Paris. Très vite, la communauté m’a confié des responsabilités. J’ai participé à la fondation du Festival des jeunes à Hautecombe en 1993, puis j’ai été responsable de l’abbaye et de la formation des novices pendant dix ans. Je voyageais beaucoup, j’avais part à toutes les réunions et décisions importantes. En 2009, j’ai été élu assistant du berger. Mais en février 2011, tout d’un coup, j’ai été victime de cet AVC et j’ai frôlé la mort.

Au réveil, je ne pouvais plus parler. J’étais sûr que tout allait bien se passer, qu’en deux ans je redeviendrais normal. J’y ai beaucoup travaillé. C’était très dur. Et puis j’ai réalisé que mon état n’allait plus beaucoup évoluer. Cela a été un choc. Tout d’un coup, j’ai vu que c’était fini. J’ai traversé des périodes de déprime, je me renfermais et me repliais sur moi. Je n’osais pas trop parler, je n’y arrivais pas, j’avais honte. Je me demandais tout le temps : pourquoi moi ? Avec un grand sentiment d’inutilité.

Lentement, au bout de trois ans ou quatre ans, j’ai compris que c’était ainsi, j’ai accepté. Et voilà, c’est autre chose… C’est autre chose mais c’est beau.

À Pâques 2016, on m’a demandé, avec un autre prêtre, un ami, de témoigner de l’appel de Dieu dans nos vies. C’était la première fois que je reprenais la parole en public. Je pouvais être moi, avec mes pauvres mots. Auparavant, je faisais assez attention à mon image. Maintenant, cela m’est un peu égal.

L’AVC vous a-t-il amené à relire différemment votre vie d’avant ?

Père O. T. : J’avais déjà conscience de certaines choses : je comprenais à quel point mon travail et ma mission pouvaient être en concurrence avec l’amour pour Dieu. J’étais happé par mes occupations, pris par une sorte de griserie d’être débordé. Une question revenait souvent : « Est-ce que tu m’aimes plus que ton travail ? » Je comprends différemment cette parole aujourd’hui. Les responsabilités que j’avais me suffisaient en quelque sorte. Je comptais sur mes propres forces, mon propre discernement. J’existais à travers cela.

C’est cela, l’orgueil ?

Père O. T. : Oui, l’orgueil, c’est se chercher soi-même. Suivre sa volonté personnelle comme s’il n’y avait qu’elle. Et poser soi-même les critères de perfection. (Il montre la page 281 de son journal spirituel :)« Dépenser toute l’énergie qu’on a à essayer de correspondre à une image parfaite, idéalisée de nous-même… » J’étais habité par un désir de perfection, mais ce désir peut devenir un obstacle à l’œuvre de Dieu. C’est un désir de pouvoir mal dissimulé.

Avant l’AVC, j’étais déjà très lucide sur cela. Dans mes prières, au cours de mes retraites, j’avais à affronter cette réalité en moi. Un désir de toute-puissance. Avec l’inquiétude, au fil des années, que le Christ ne puisse m’en dégager.

Dans votre journal, à de nombreuses reprises vous avez prié pour être capable de cet abandon. Et de fait, vous avez été « saisi » mais pas comme vous l’attendiez…

Père O. T. : Ça, c’est sûr (rires) ! Avant, je faisais tout pour faire bien. Le jour de mon ordination au diaconat, en 1993, j’avais demandé cette grâce : « Que j’aille jusqu’au bout de l’amour et du don, (…) que je ne résiste pas au Christ, mais qu’il me donne de capituler et de le suivre à Gethsémani lorsque le moment sera venu. Je crois qu’il a entendu ma prière et qu’il m’exaucera. » J’ai un souvenir très précis de ce moment-là. Mais ce désir d’un « oui » sans réserve s’est éclairé bien plus tard, après l’accident. Une chose est de prêcher, une autre de le vivre.

Vous écriviez, en février 1998 : « Mon sentiment est que dans la communauté du Chemin-Neuf (et dans l’Église en général), la soif de pouvoir et de reconnaissance n’est peut-être pas assez formulée, reconnue et gérée au niveau personnel ». Est-il nécessaire de nommer sa soif de pouvoir ?

Père O. T. : Oui, je crois. C’est important car sinon l’adversaire reste caché et on ne peut pas mener le combat. La stratégie de l’orgueil, c’est de se cacher, on a honte de parler franchement de sa soif de pouvoir. Nommer l’orgueil, c’est commencer à laisser la grâce le détruire.

Faut-il un accident pour en guérir ?

Père O. T. : Non, ça ne marche pas ! Alors que je ne peux plus lire, écrire, on pourrait croire que l’orgueil a disparu. Mais il reste encore un combat quotidien. J’ai encore du mal à renoncer à ma volonté propre… Même si je perçois tout de suite, aujourd’hui, ces mouvements faux en moi dès qu’ils surgissent.

Comment, alors, guérir de l’orgueil ?

Père O. T. :On s’en fout de guérir ou pas de l’orgueil ! Le but c’est de laisser la place à la relation. Savoir dépendre des autres. Ce sont les autres, mes frères et sœurs de communauté à Hautecombe, qui sont venus vers moi, qui ont pris de mes nouvelles, m’ont encouragé. On m’a proposé une secrétaire pour continuer à travailler, à écrire, c’était une idée géniale car il y a plein de choses que je ne pouvais plus faire.

Aujourd’hui, je dépends de l’autre. La dépendance que je prêchais est devenue bien concrète. (Il pointe la page 346 :) « Je ne croyais plus les frères quand ils me disaient que ma présence était importante, qu’il fallait que je sois avec eux.

Or, le Christ me l’a dit. C’est vraiment ma place. Il faut que je reste avec eux, même si ce n’est pas comme avant. » Finalement, être fidèle à la parole des frères plutôt qu’à mon propre ressenti. L’orgueil surgit quand les choses ne vont pas comme on veut. L’antidote de l’orgueil, c’est l’abandon confiant.

Comment regardez-vous l’avenir ?

Père O. T. : Il ne faut surtout pas regarder en avant. Surtout pas. Sinon… Que vais-je faire ? Que sera ma vie ?

Avant, comme responsable, je savais plus ou moins ce que Dieu était en train de faire de moi. Je voyais ce que j’avais à convertir en moi, j’avais une sorte de maîtrise sur ma progression spirituelle. Maintenant je ne comprends pas grand-chose, je suis dépossédé. Je ne sais plus ma vocation, ni la valeur de ma vie, mais « laissez à Jésus les mains libres et permettez-lui de vous utiliser sans vous consulter », dit Mère Teresa. En fait je ne sais pas comment Dieu m’utilise mais je sais qu’il le fait.

Le manque d’estime ou d’amour de soi est souvent un orgueil caché. Comment s’aimer sans orgueil ?

Père O. T. : Au début, on cherche à être parfait. Ensuite, on fait l’expérience de la miséricorde. Ultimement, on ne se pose plus la question. Je sais que l’orgueil est toujours là, mais j’ai choisi de ne pas m’en préoccuper. J’apprends à me détacher même de mon propre péché. C’est tout l’enseignement de sainte Thérèse de Lisieux.

S’aimer sans orgueil, c’est ne plus trop se soucier de soi. Même guérir de l’orgueil n’est plus trop le problème. Le but, c’est de se laisser aimer complètement par Dieu. (Il pointe les pages 279-280 :) « Se déposséder de la manière dont Dieu va s’y prendre pour nous purifier, c’est son problème et plus le nôtre. » Il n’y a pas de réponse face au mal, face à l’orgueil mais il y a une présence discrète à mes côtés, celle de Jésus.

repères
 

L’épreuve de la fragilité
Il arrive avec sa valise à roulettes, de retour des Philippines où il accompagnait une retraite des célibataires consacrés du Chemin-Neuf. Depuis l’AVC dont il a été victime en février 2011, ce prêtre de 55 ans, promis à de hautes responsabilités dans sa communauté, prédicateur apprécié, accompagnateur spirituel recherché, ne peut aujourd’hui plus lire ni écrire. Et s’il peut encore s’exprimer, c’est toutefois avec un vocabulaire réduit à quelques mots et expressions usuelles.

Pour développer sa pensée au cours de notre entretien, le père Olivier Turbat, qui n’a perdu ni son jugement sûr ni son humour, se fait aider d’une sœur du Chemin-Neuf qui le connaît depuis des années, Blandine Lagrut. Parfois, quand les mots lui échappent, il indique du doigt une page de son journal spirituel, où figure ce qu’il veut dire.

Publiés chez Ad Solem sous le titre de La Fragilité et la Grâce (389 p., 20 €), la plupart de ces textes, d’une profondeur spirituelle saisissante, ont été rédigés avant l’AVC, à partir de 1998. Conscient de ses limites, de l’orgueil qui le guette, il est déjà traversé par la question de la souffrance, du don radical de soi, de la tension entre volonté propre et volonté de Dieu, du mystère de la Croix, de l’abandon.


Père Olivier Turbat Ad Solem
Prêtre de la communauté du Chemin-Neuf
Recueilli par Céline Hoyeau

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29 mars 2019 5 29 /03 /mars /2019 23:55
Les chrétiens face aux migrants

L'Eglise est touchée par des scandales à répétition. La crise migratoire est-elle la goutte d'eau qui fait déborder le vase ? Le journaliste Pierre Jova a mené pendant deux années une enquête de terrain auprès des Chrétiens, déchirés entre méfiance à l'égard des migrants et devoir religieux. Un entretien choc.

Atlantico : Votre livre-enquête, "Les Chrétiens face aux migrants" (éditions Tallandier) commence avec la crise des migrants en 2015. Depuis la question migratoire semble être devenu l'un des axes de débats sur la scène politique. Cette enquête montre une certaine ambivalence de la réponse des Chrétiens face à ce défi entre une véritable volonté d'accueil et les craintes ou le rejet de ce qui peut être perçu comme une menace. Les questionnements que vous soulevez, ne sont-ils pas les même que ceux qui traversent la société de manière plus générale ?

Pierre Jova : Si, précisément. J'ai choisi de m'intéresser aux communautés chrétiennes car c'est en leur sein qu'on entend le discours le plus accueillant et aussi le plus sceptique concernant les migrants. C'est donc un symptôme intéressant de cette controverse. Il n'y a pas de vote ou de catégorie socio-professionnelle qui soient spécifiques aux chrétiens. Ils sont même minoritaires en tant que pratiquants. Mais malgré leur petit nombre, ils sont parmi les plus investis dans l'accueil des migrants. Leur réflexion sur le rôle migratoire est chargée de métaphysique : puisque Dieu s’est fait homme, beaucoup de chrétiens voient dans les migrants l'image de Dieu. C’est une question de salut qui se joue. Toutefois, beaucoup craignent pour l'identité chrétienne de la France, en redoutant que les migrants ne renforcent la présence de l'islam.

Sur cette question importante de l'islam dont se réclament un certain nombre de migrants, quel regard portent les Chrétiens et l'Eglise sur cette "concurrence" importante ?

Le débat sur l'islam est forcément lié à la question migratoire, puisque cette religion n'existait pratiquement pas en France métropolitaine avant les grandes vagues migratoires du 20ème siècle. Mais il faut relativiser, car beaucoup de migrants qui viennent en Europe ne sont pas musulmans. Il y a de nombreux chrétiens d'Afrique sub-saharienne qui, eux, au contraire, renforcent ce paysage chrétien ainsi que les immigrés orthodoxes d'Europe de l'Est.

Par contre, la présence de l'islam ne laisse pas les Chrétiens indifférents. Jusqu'à présent les Eglises insistaient beaucoup sur le dialogue interreligieux et les points communs unissant le christianisme à l'islam. Ces dernières années, il y a une prise de conscience dans un noyau de fidèles qu'il faut aussi proposer le christianisme aux musulmans. Il faut accueillir l'autre, mais être clair sur sa propre doctrine et la partager. Chez les protestants évangéliques, cette idée est forte depuis longtemps. C'est chez eux qu'on observe le plus grand nombre de conversions de musulmans au christianisme, qu’ils soient migrants récents ou Français d'origine immigrée.

Doit-on voir dans l’opposition de certains chrétiens à accueillir les migrants l’affirmation d’un christianisme identitaire ?

La question des migrants divise profondément les chrétiens, à l'image de la société française. La hiérarchie épiscopale et le clergé catholique sont très engagés en faveur de l’accueil et ils attirent donc sur eux les critiques de certains fidèles. C'est moins visible dans le protestantisme mais ces clivages existent tout autant. Il y a des gens qui s'inquiètent du phénomène migratoire pour des raisons sociales et économiques puisqu'ils sont dans des situations précaires et ils vivent mal ce qu'ils perçoivent comme un deux poids, deux mesures.

Ce reproche s'entend dans les Gilets jaunes, pourtant loins des Eglises, et plus largement chez beaucoup de catholiques culturels. Chez les pratiquants, il y a une inquiétude plus métapolitique au niveau de l'identité française et de la nostalgie d'un "âge d'or" d'une France catholique, homogène, stable. Là, on ne touche pas seulement aux migrations mais aussi aux dernières lois de bioethique, à la perte générale des repères et au laïcisme. Cela s’inscrit dans une quête identitaire commune à toute la société : régionaliste, ethnique, genrée... Beaucoup de chrétiens veulent donc exprimer plus fort leur identité confessionnelle, ainsi que nationale. Ce qui ne veut pas dire qu'ils sont tous contre les migrants. Il y a des gens qui affirment leur identité chrétienne ou française tout en étant accueillants. Je pense, comme l’analysait Olivier Roy dans son dernier ouvrage « l’Europe est-elle chrétienne ? » (Le Seuil), que, dans une large mesure, le populisme de droite et les mouvements identitaires sont très sécularisés. Ils folklorisent l'identité chrétienne et la réduisent aux clochers, à la crèche mais ne l'accompagnent pas d’une pratique religieuse nécessaire à la faire vivre. 

Est-ce que les Eglises se sont renforcées ou affaiblies à la suite de cette crise ?

C'est difficile à dire : dans la foi chrétienne, il y a ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. Au niveau des chiffres, la France se déchristianise depuis plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, mais on assiste aussi à de vrais réveils spirituels. D’un côté, la crise des migrants a divisé les chrétiens entre eux, ouvrant des blessures communautaires. De l’autre, l’urgence humanitaire a renforcé les Eglises, puisqu'elle leur a permis d'accomplir leur mission évangélique de charité et d’accueil. On a vu de nombreuses initiatives fleurir, qui attestent de la créativité chrétienne et de sa bonne santé.

Au regard de la façon dont les Chrétiens ont affronté ces défis d'accueil, quelle place selon vous peut-on s'attendre qu'ils occupent face aux futures crises migratoires ?

Quel que soit l'avenir, l'Eglise sera toujours là. L'Eglise n'est pas une ONG, le pape François l'a bien dit. Son rôle, son existence, c'est la communauté de chrétiens qui prêche et distribue les sacrements. Dans ce schéma, que l'Europe soit submergée ou qu’elle arrive à intégrer tous les migrants, l'Eglise sera toujours là puisqu'elle s'adressera à tout le monde. Tant qu'elle sera là, elle fera son travail d'accueil élémentaire, pour dispenser une œuvre matérielle et spirituelle (ce que l'Etat ne peut pas faire). Je pense que si les mouvements migratoires s'accentuent depuis l'Afrique, ce sera peut-être une opportunité pour les Eglises puisque la grande majorité de ces immigrés sont croyants. En venant en Europe ils sont surpris de voir à quel point les sociétés occidentales sont sécularisées, alors qu’ils tiennent à leur foi. On peut donc se demander si une africanisation de l'Europe ne serait pas sa rechristianisation voire sa pentecôtisation, car beaucoup sont protestants évangéliques. 

Le défi des futures migrations est donc écologique, politique, économique, mais aussi spirituel. On ne peut pas juste répondre à l’immigration par des frontières, du co-développement et une meilleure redistribution des richesses. Lorsque des étrangers arrivent sur notre sol, il faut avoir quelque chose à leur dire. C'est là où le bât blesse. L'Europe ne sait plus qui elle est, ni où elle va. L'une des bonnes attitudes à adopter serait de revenir à son identité culturelle ou de formuler quelque chose de nouveau à partir d’elle. Les Eglises sont aussi là pour rappeler que l'Europe ne sort pas de n'importe où. Que son héritage chrétien n'est pas un boulet mais une force pour proposer quelque chose à ces migrants et leur dire où ils arrivent.

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25 mars 2019 1 25 /03 /mars /2019 23:55
Message du Pape François pour le carême 2019

 

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« La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » (Rm 8,19) : un carême sous le signe de Laudato’si pour le pape Francois.

 

Chers frères et sœurs,

Chaque année, Dieu, avec le secours de notre Mère l’Eglise, « accorde aux chrétiens de se préparer aux fêtes pascales dans la joie d’un cœur purifié » (Préface de Carême 1) pour qu’ils puissent puiser aux mystères de la rédemption, la plénitude offerte par la vie nouvelle dans le Christ.

Ainsi nous pourrons cheminer de Pâques en Pâques jusqu’à la plénitude du salut que nous avons déjà reçue grâce au mystère pascal du Christ : « Car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance »(Rm 8,24).

Ce mystère de salut, déjà à l’œuvre en nous en cette vie terrestre, se présente comme un processus dynamique qui embrasse également l’Histoire et la création tout entière. Saint Paul le dit :« La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » (Rm 8,19).

C’est dans cette perspective que je souhaiterais offrir quelques points de réflexion pour accompagner notre chemin de conversion pendant le prochain carême.

1. La rédemption de la Création

La célébration du Triduum pascal de la passion, mort et résurrection du Christ, sommet de l’année liturgique, nous appelle, chaque fois, à nous engager sur un chemin de préparation, conscients que notre conformation au Christ (cf. Rm 8,29) est un don inestimable de la miséricorde de Dieu.

Si l’homme vit comme fils de Dieu, s’il vit comme une personne sauvée qui se laisse guider par l’Esprit Saint (cf. Rm 8,14) et sait reconnaître et mettre en œuvre la loi de Dieu, en commençant par celle qui est inscrite en son cœur et dans la nature, alors il fait également du bien à la Création, en coopérant à sa rédemption.

C’est pourquoi la création, nous dit Saint Paul, a comme un désir ardent que les fils de Dieu se manifestent, à savoir que ceux qui jouissent de la grâce du mystère pascal de Jésus vivent pleinement de ses fruits, lesquels sont destinés à atteindre leur pleine maturation dans la rédemption du corps humain.

Quand la charité du Christ transfigure la vie des saints – esprit, âme et corps –, ceux-ci deviennent une louange à Dieu et, par la prière, la contemplation et l’art, ils intègrent aussi toutes les autres créatures, comme le confesse admirablement le « Cantique des créatures » de saint François d’Assise (cf. Enc. Laudato Sì, n. 87).

En ce monde, cependant, l’harmonie produite par la rédemption, est encore et toujours menacée par la force négative du péché et de la mort.

2. La force destructrice du péché

En effet, lorsque nous ne vivons pas en tant que fils de Dieu, nous mettons souvent en acte des comportements destructeurs envers le prochain et les autres créatures, mais également envers nous-mêmes, en considérant plus ou moins consciemment que nous pouvons les utiliser selon notre bon plaisir.

L’intempérance prend alors le dessus et nous conduit à un style de vie qui viole les limites que notre condition humaine et la nature nous demandent de respecter.

Nous suivons alors des désirs incontrôlés que le Livre de la Sagesse attribue aux impies, c’est-à-dire à ceux qui n’ont pas Dieu comme référence dans leur agir, et sont dépourvus d’espérance pour l’avenir (cf. 2,1-11).

Si nous ne tendons pas continuellement vers la Pâque, vers l’horizon de la Résurrection, il devient clair que la logique du « tout et tout de suite », du « posséder toujours davantage » finit par s’imposer.

La cause de tous les maux, nous le savons, est le péché qui, depuis son apparition au milieu des hommes, a brisé la communion avec Dieu, avec les autres et avec la création à laquelle nous sommes liés avant tout à travers notre corps.

La rupture de cette communion avec Dieu a également détérioré les rapports harmonieux entre les êtres humains et l’environnement où ils sont appelés à vivre, de sorte que le jardin s’est transformé en un désert (cf. Gn 3,17-18).

Il s’agit là du péché qui pousse l’homme à se tenir pour le dieu de la création, à s’en considérer le chef absolu et à en user non pas pour la finalité voulue par le Créateur mais pour son propre intérêt, au détriment des créatures et des autres.

Quand on abandonne la loi de Dieu, la loi de l’amour, c’est la loi du plus fort sur le plus faible qui finit par s’imposer.

Le péché qui habite dans le cœur de l’homme (cf. Mc 7, 20-23) – et se manifeste sous les traits de l’avidité, du désir véhément pour le bien-être excessif, du désintérêt pour le bien d’autrui, et même souvent pour le bien propre – conduit à l’exploitation de la création, des personnes et de l’environnement, sous la motion de cette cupidité insatiable qui considère tout désir comme un droit, et qui tôt ou tard, finira par détruire même celui qui se laisse dominer par elle.

3. La force de guérison du repentir et du pardon

C’est pourquoi la création a un urgent besoin que se révèlent les fils de Dieu, ceux qui sont devenus “une nouvelle création” : « Si donc quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle.

Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né » (2 Co 5,17).

En effet, grâce à leur manifestation, la création peut elle aussi « vivre » la Pâque : s’ouvrir aux cieux nouveaux et à la terre nouvelle (cf. Ap 21,1).

Le chemin vers Pâques nous appelle justement à renouveler notre visage et notre cœur de chrétiens à travers le repentir, la conversion et le pardon afin de pouvoir vivre toute la richesse de la grâce du mystère pascal.

Cette“impatience”, cette attente de la création, s’achèvera lors de la manifestation des fils de Dieu, à savoir quand les chrétiens et tous les hommes entreront de façon décisive dans ce “labeur” qu’est la conversion.

Toute la création est appelée, avec nous, à sortir « de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu » (Rm 8,21).

Le carême est un signe sacramentel de cette conversion.

Elle appelle les chrétiens à incarner de façon plus intense et concrète le mystère pascal dans leur vie personnelle, familiale et sociale en particulier en pratiquant le jeûne, la prière et l’aumône.

Jeûner, c’est-à-dire apprendre à changer d’attitude à l’égard des autres et des créatures : de la tentation de tout “dévorer” pour assouvir notre cupidité, à la capacité de souffrir par amour, laquelle est capable de combler le vide de notre cœur.

Prier afin de savoir renoncer à l’idolâtrie et à l’autosuffisance de notre moi, et reconnaître qu’on a besoin du Seigneur et de sa miséricorde. Pratiquer l’aumône pour se libérer de la sottise de vivre en accumulant toute chose pour soi dans l’illusion de s’assurer un avenir qui ne nous appartient pas.

Il s’agit ainsi de retrouver la joie du dessein de Dieu sur la création et sur notre cœur, celui de L’aimer, d’aimer nos frères et le monde entier, et de trouver dans cet amour le vrai bonheur.

Chers frères et sœurs, le « carême » du Fils de Dieu a consisté à entrer dans le désert de la création pour qu’il redevienne le jardin de la communion avec Dieu, celui qui existait avant le péché originel (cf. Mc 1,12-13 ; Is 51,3).

Que notre Carême puisse reparcourir le même chemin pour porter aussi l’espérance du Christ à la création, afin qu’« elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, puisse connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu » (cf. Rm 8,21).

Ne laissons pas passer en vain ce temps favorable ! Demandons à Dieu de nous aider à mettre en œuvre un chemin de vraie conversion.

Abandonnons l’égoïsme, le regard centré sur nous-mêmes et tournons-nous vers la Pâque de Jésus : faisons-nous proches de nos frères et sœurs en difficulté en partageant avec eux nos biens spirituels et matériels.

Ainsi, en accueillant dans le concret de notre vie la victoire du Christ sur le péché et sur la mort, nous attirerons également sur la création sa force transformante.

Du Vatican, le 4 octobre 2018,

Fête de Saint François d’Assise.

 

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