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22 juillet 2018 7 22 /07 /juillet /2018 22:55
Lutter avec Dieu

« D’où vient que ce combat éternel, au lieu de m’abattre, me relève ? »

Le corps-à-corps est inégal. À gauche, l’homme, jeune, bouscule son adversaire, jeune lui aussi.

L’adversaire, un ange, résiste et lui a saisi la cuisse. L’homme redouble d’efforts, cheveux sur le visage, muscles tendus.

Calme, l’ange s’arc-boute sous la poussée furieuse. Il tiendra.

De la fresque au dessin

Il s’agit de l’un des nombreux dessins préparatoires de La Lutte de Jacob avec l’ange, fresque peinte par Eugène Delacroix (1798-1863) dans la chapelle dite des Saints-Anges à l’église Saint-Sulpice (Paris).

Ce dessin est au cœur de l’exposition « Une lutte moderne, de Delacroix à nos jours » qui se tient non loin de là, au Musée national Eugène- Delacroix, rue de Furstenberg, jusqu’au 23 juillet.

La fresque a été inaugurée en 1861. Auguste Renoir en appréciait la polychromie, la variété des tons.

La composition (l’action, dans le coin gauche, transmet son énergie aux trois arbres qui la dominent de toute leur hauteur), la matière (huile et cire sur enduit), la vibration des couleurs (bleu et vert) continuent de captiver les visiteurs – et plus encore depuis une récente restauration.

Le dessin, lui, est monochrome. Il a été réalisé vers 1854 semble-t-il, sur papier calque, à l’encre, avec une plume. Delacroix se cherche, hésite : comment orienter la scène ?

Ici, l’ange est à droite, sur la fresque, il sera à gauche. Quelques traits de plume et ­Jacob devient farouche. Quelques autres et la lutte s’anime, les vêtements tournoient, les ailes bougent. De rapides hachures indiquent les ombres.

Elles se resserrent sur la joue de l’ange, suggérant une mélancolie un peu distante. Fort, l’ange combat à l’économie face à un Jacob puissant mais désordonné : que peut un être humain contre Dieu ?

L’ange a agrippé la cuisse. Curieux geste. Delacroix ne l’a pas inventé. Repris à des sculptures du Moyen Âge ou à des gravures du XVIIe siècle, le motif traduit visuellement un moment étonnant du récit biblique. Plus étonnant que ne le pense le peintre…

Du dessin à l’Écriture

Dans la Bible, Jacob vient de faire passer sa famille sur la rive où l’attend son frère Ésaü dont il craint la vindicte. « Jacob resta seul.

Or, quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. L’homme, voyant qu’il ne pouvait rien contre lui, le frappa au creux de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant ce ­combat » (Gn 32, 25-26). N’a-t-on pas là un coup en traître ?

Asséné au moment de céder. Et Dieu (il ne fait qu’un avec son ange) reconnaît sinon sa défaite, du moins la valeur de celui qu’il a provoqué.

À la question : que peut un être humain contre Dieu ?, la réponse biblique est donc : combattre.

Delacroix a dessiné autre chose, une lutte qui lui ressemble : de toutes ses forces mais perdue d’avance, énergique mais désenchantée.

Peut-être aurait-il dû transposer les mots qui lui sont venus quand il élaborait son œuvre sur le mur de Saint-Sulpice : « Ce qui me paraissait de loin facile à surmonter me présente d’horribles et incessantes difficultés. Mais d’où vient que ce combat éternel, au lieu de m’abattre, me relève, au lieu de me décourager, me console et remplit mes moments, quand je l’ai quitté ? » (Eugène Delacroix, Journal, 1er janvier 1861).

Il décrit ici merveilleusement l’acte de peindre.

Mais aussi –  le sait-il ? – le combat spirituel.

Gérard Billon

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16 juillet 2018 1 16 /07 /juillet /2018 22:54
L'humilité, la puissance de Jésus-Christ ?
L’humilité nous permet de voir l’autre plus grand que nous-même.
 
Le Christ savait avoir pour tous ceux qu’il rencontrait, souvent les plus pauvres, un regard aimant qui fait progresser en humanité. C’est à cette attitude que nous sommes appelés.
 
1. La royauté du Christ n’est vraiment pas de ce monde : elle s’exprime dans l’humilité, sans éclat. Il ne cherche pas à ressembler aux puissants mais va vers les plus pauvres ; et sa royauté demeure. 
 
La royauté qui ne passe pas, ne se pare pas
 
Je vais commencer par un exemple qui me frappe : durant la fête des rameaux, le Seigneur demande un ânon pour monture. L’âne pourtant est l’animal méprisable.
 
Deux mille ans plus tard, même le pape circule dans une papamobile offerte par une grande marque. Les grands de ce monde circulent dans des équipages extraordinaires.
 
Je suis frappé de voir comment on voulait les toucher, y compris des figures maléfiques comme Hitler. Il rassemblait des foules qui voulaient le toucher.
 
De Gaulle, qui a relevé la France, a connu aussi le toucher de la foule. Mais tous ces hommes sont passés.
 
L’Eucharistie consacre éternellement l’humilité du Christ
 
Aux rameaux, la foule s’est rassemblée pour saluer le Christ, et en faire un roi. À cet instant, Jésus prend une bête méprisable comme signe de solennité.
 
Et deux mille ans après, ce sont 1,2 milliard de personnes qui veulent le rencontrer, et qui peuvent le toucher et le saisir dans l’Eucharistie.
 
Dans son humilité, le Christ nous a laissé une trace vivante dans le pain et le vin de l’Eucharistie, célébrée dans le monde entier par quelques 400.000 prêtres.
 
Sa vie reste parmi nous dans la plus grande humilité, dans le dépouillement de l’hostie, la simplicité du pain quotidien.
 
2. Jésus a vécu une vie au service des plus pauvres, jusqu’au dépouillement absolu de la Croix. Il place au centre les enfants, les malades, les méprisés. Son attention va aux plus petits qui sont révélés dans leur dignité d’enfants de Dieu.
 
Jésus nous a enseigné à nous mettre au service
 
Un autre signe incroyable est le lavement des pieds. Le Fils de Dieu veut laver les pieds de ses disciples.
 
Pierre commence par refuser tellement c’est invraisemblable. C’est le signe de l’humilité que nous devons avoir sur terre les uns pour les autres.
 
Les pauvres sont le trésor de l’Église nous rappelle le pape François. Il a fait installer des sanitaires pour les miséreux qui vivent sous les colonnes du Vatican.
 
Le pape s’intéresse vraiment aux pauvres.
 
Il porte une attention concrète aux personnes, prises pour ce qu’elles sont
 
Le Christ a des actes précis envers les plus pauvres, quand il guérit un paralysé qui désespérait de pouvoir entrer dans le bassin qui devait le guérir (Jean 5,3), quand il reconnaît la beauté du don de la vieille femme qui donne en aumône tout ce qu’elle a (Marc 12,41), quand il évite la lapidation d’une pécheresse (Jean 8,7).
 
Ce sont des actes admirables ; « Je ne suis pas venu pour les bien portants mais pour les malades » affirme-t-il (Matthieu 9,9).
 
Lorsqu’on lui demandait de guérir des personnes absentes, il pouvait agir, non comme un magicien, mais en insistant sur le fait que c’est leur foi qui les sauve.
 
Dès sa naissance, le Christ est sur les routes, émigré, petit, refusé à l’auberge. Il a vécu dans la pauvreté, s’est fait baptiser par Jean-Baptiste.
 
Il nous appelle : « mettez-vous à mon école car je suis doux et humble de cœur » (Matthieu 11,29).
 
Sa Passion pour les pauvres transcende l’Histoire
 
Le plus frappant pour tous les chrétiens est finalement la Résurrection, un relèvement après les pires humiliations, la souffrance et la mort en croix. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jean 15,13).
 
La volonté de toucher et de connaître le Christ demeure 2000 ans après. Ce qu’il était nous l’apprenons par l’Évangile, dans la foi et la méditation.
3. L’humilité consiste à toujours voir l’autre plus grand que soi. Jésus nous enseigne à porter sur toute personne, en particulier les rejetés, un regard de confiance, qui honore son humanité. Ce regard peut changer une vie. « Ce n’est que pour ton amour, pour ton amour seul, que les pauvres te pardonneront le pain que tu leur donnes. » (Saint Vincent de Paul)
 
L’essentiel est le regard même
 
Sans cesse voir l’autre plus grand que soi, surtout le petit, le blessé, d’apparence ingrate, et l’aimer comme soi-même.
 
À un homme qui était sorti de voiture pour donner à un clochard, je demandais « as-tu vu la couleur de ses yeux ? ».
 
Sans humilité, on risque de donner comme à une borne, sans attention, sans un mot ou un regard ; alors manque l’essentiel.
 
L’humilité consiste à regarder l’autre en profondeur.
 
Le regard humble est un véritable miracle
 
Le Christ avait ce regard de confiance capable de transformer une vie, pour le collecteur d’impôts, pour la Samaritaine ; c’est là son véritable miracle, et c’est un miracle dont nous sommes capables.
 
C’est en posant sur toute personne ce regard que nous pouvons vivre l’humilité du Christ 2000 ans après.
 
Porter notre attention aux petits de notre temps
 
Dans notre monde troublé, nous pouvons en particulier faire la rencontre des autres religions et cultures.
 
On peut penser aux habitants des banlieues de nos villes. Même s’ils nous rejettent, nous avons à les voir et à les aimer. Porter sur tous un regard humble, qu’ils soient petits ou qu’ils soient grands, mais surtout s’ils sont petits.
 
La façon dont on regarde les gens peut les changer.
 
« Les pauvres sont tes maîtres » (Saint Vincent de Paul)
 
« Jeanne, tu verras bientôt que la charité est lourde à porter. Plus que le broc de soupe et le panier plein… mais tu garderas ta douceur et ton sourire. Ce n’est pas tout de donner le bouillon et le pain. Cela les riches peuvent le faire.
 
Tu es la petite servante des pauvres, la fille de la charité, toujours souriante et de bonne humeur ; ils sont tes maîtres, des maîtres terriblement susceptibles et exigeants, tu verras.
 
Alors, plus ils seront laids et sales, plus ils seront injustes et grossiers, plus tu devras leur donner de ton amour !
 
Ce n’est que pour ton amour, pour ton amour seul, que les pauvres te pardonneront le pain que tu leur donnes. » (Saint Vincent de Paul dans le film Monsieur Vincent)
 
4. On peut compter aujourd’hui de nombreux lieux de notre société où les petits sont écrasés par l’orgueil humain. Ce sont autant de chantiers d’humilité.
 
L’orgueil menace la vie et écrase la faiblesse
 
Avec les dernières lois, l’IVG ne nécessite plus d’autorisation parentale, plus de dialogue.
 
Alors que l’avortement avait été donné pour les femmes les plus pauvres, pour subvenir à des situations de détresse, il s’agit maintenant de taire les explications, d’écraser sous le silence les moindres complications.
 
L’orgueil nie la souffrance de nombreuses femmes.
 
L’euthanasie à son tour vient de l’orgueil des gens qui ne veulent pas souffrir. On pique et c’est fini.
 
Il y a un orgueil démesuré vis-à-vis de la personne, et des plus faibles en particulier.
 
L’humilité fait passer les personnes avant le confort
 
Un père, sous-directeur de son supermarché, avait décidé de ne pas être directeur pour ne conserver deux heures quotidiennes avec ses enfants. Il a vu avec humilité le fait de rester présent à sa famille.
 
De nos jours, 70% des personnes âgées meurent seules à l’hôpital, alors qu’il y a 50 ans ils mourraient la main dans la main de leur enfant.
 
Le prêtre a son propre chantier d’humilité
 
Le charisme du prêtre est de faire la messe pour le peuple ; l’Eucharistie doit être proche des petits, des jeunes et des vieux à la fois.
 
C’est là l’humilité du prêtre qui doit comprendre que l’Eucharistie n’est pas pour lui-même mais pour les jeunes et les vieux. Il faut une liturgie vivante, que les jeunes puissent comprendre.
 
L’humilité n’est pas la voie facile, mais elle est la voie de la vie en vérité
 
L’homme veut que tout soit beau et jeune ; le reste est nié ; c’est d’un orgueil phénoménal.
 
Cependant ce n’est pas inéluctable. Le chrétien s’il est humble saura trouver les moyens d’aider la fille qui veut se faire avorter, de s’engager, de trouver un travail et un logement.
 
L’humilité demande beaucoup de travail sur soi-même et au service des autres.
 
Guy Gilbert
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14 juillet 2018 6 14 /07 /juillet /2018 22:54
Marguerite Porète, mystique incandescente

J’aimerais vous entretenir d’une femme d’exception  qui a écrit un livre unique au titre terrassant de beauté : Le Miroir des simples âmes anéanties…

Elle fait partie des grandes mystiques de l’Histoire mais ce n’est pas à ce titre qu’elle m’a touchée.

Il y a d’abord eu ce titre, Le Miroir des simples âmes anéanties, puis des coïncidences :  l’héroïne de mon prochain roman publié s’appelle Marguerite, et Porète est si proche de poète.

Mais quand je l’ai découverte, j’ai compris que c’était quelqu’un d’extraordinaire, une de ces personnes qu’il faut sortir du cercle confidentiel dans lequel elles sont maintenues.

Elle nous vient du Moyen Age et on ne sait quasiment rien d’elle sinon que c’était une béguine des Flandres, mais son livre a traversé les siècles comme une onde de choc dont beaucoup de mystiques s’imprègnent encore.

Marguerite Porète était la reine de la transgression.  

Elle  décrit son approche de Dieu et son expérience mystique dans ce livre incandescent,  étonnant mélange de poésie lyrique et de subtilité théologique, elle qui n’est pas religieuse et qui n’appartient pas au monde universitaire, pire : elle l’écrit en langue vernaculaire et non en latin !

Autant dire qu’elle accumule toutes les preuves d’indépendance d’esprit. Elle n’a pas utilisé le latin obligatoire pour tout texte religieux et elle écrit en langue d’oïl de manière à toucher le peuple. C’est une réussite car le succès est immense dès la parution du Miroir.

De plus Marguerite est une femme qui n’a pas prononcé de vœux religieux et qui appartient à une communauté s’autorisant à penser par elle-même. Marguerite dérange et elle le sait. Sa façon de vivre en marge de l’ordre féodal chez les béguines, d’écrire un livre  qui ose, c’est multiplier les affronts à l’ordre établi.

Le  scandale est à la mesure du succès et dès la parution du Miroir, aux alentours de 1290, les ennuis commencent. Le livre est très vite condamné pour hérésie en 1300 puis brûlé sur la place de Valenciennes en 1306 sur ordre de l’évêque de Cambrai. Marguerite refuse de retirer son livre et continue de le laisser diffuser.

Elle a peut-être le sentiment que son texte répond à un besoin, que la spiritualité vivante ne se transmet pas en latin :

He ! Ame lassee, come tu yes encombree !

Marguerite, elle, a fait le vide. Brûlée par l’amour divin, son âme transformée par l’expérience mystique comme l’œuvre au noir transforme le plomb en or, elle n’est plus dans le temporel, portée par son âme anéantie elle ne peut accepter de compromis.

Dieu m’a créée comme du non être qui a l’air d’exister, afin qu’en renonçant par amour à cette existence apparente, la plénitude de l’être m’anéantisse.

On ne sait pas très bien quelles sont les propositions de son livre qui ont été condamnées par le tribunal de l’Inquisition, car très peu nous sont parvenues.

Par contre on sait que sa doctrine elle-même n’était pas mise en cause et que rien ne justifiait de la brûler en place de Grève le lundi de Pentecôte premier juin 1310.

En ce temps-là on avait, il est vrai, le bûcher facile : trois semaines avant Marguerite les Parisiens avaient assisté à l’autodafé de 53 templiers condamnés après leur procès.

Marguerite dérangeait : trop de force, d’intelligence, de lyrisme, une femme ne doit pas être comme cela, c’est péché d’orgueil.

Condamnée par l’Inquisition Marguerite meurt sur le bûcher, mais son courage et sa sérénité impressionnent la foule, un compte-rendu de l’événement a traversé les siècles.

Comme les Hindous l’ont vu, la grande difficulté pour chercher Dieu, c’est que nous le portons au centre de nous-mêmes.

Comment aller vers moi ? Chaque pas que je fais me mène hors de moi.

C’est pourquoi on ne peut pas chercher Dieu. Le seul procédé, c’est de sortir hors de soi et de se contempler du dehors.

Alors, du dehors, on voit au centre de soi Dieu tel qu’il est.

Sortir de soi, c’est la renonciation totale à être quelqu’un, le consentement complet à être seulement quelque chose.

Stupéfiant, non ? Je vous rappelle que ce texte a plus de sept cents ans.

L’ouvrage de Marguerite fut pourchassé, ses exemplaires traqués, brûlés, mais il continua sa vie souterraine.

En Angleterre, en Allemagne et en Italie l’ouvrage fut recopié dans  des monastères de Chartreux et de Bénédictins qui reconnaissaient sa valeur mystique.

En France ce livre écrit pour les laïcs chemina par les laïcs, raison sans doute pour laquelle on ne trouve pas de traces écrites du Miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d’amour, titre complet de l’ouvrage, avant le XVIème siècle.

Plus près de nous la philosophe Simone Weil avait lu une version abrégée du Miroir des simples âmes anéanties à Londres, et cela éveilla une telle résonance en elle que c’est le texte qu’elle lut encore la veille de sa mort, le 22 août 1943.

Un compagnonnage sublime à travers les siècles de femmes ayant connu les mêmes exigences d’absolu.

Le Miroir des âmes simples et anéanties
traduit par M. Huot de Longchamp
Albin Michel « Spiritualités vivantes », 1984 ; 1997.

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