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22 mai 2018 2 22 /05 /mai /2018 22:55
Un Ramadan éthique et bio

Alors que commence le mois de jeûne, certains musulmans remettent en cause quelques habitudes qui l’accompagnent, comme le gaspillage. Ils appellent de leurs vœux une démarche plus spirituelle.

A chaque coucher du soleil, les familles musulmanes vont se réunir pour l’iftar, le repas de rupture du jeûne. Un grand moment de partage, et souvent un festin. « Les mères de famille ont dix-huit heures pour réfléchir au repas qu’elles vont préparer, alors elles ont tendance à cuisiner beaucoup trop ! », sourit Tasnim Benamor. La jeune femme n’est pas la seule de sa génération à être gênée par cette profusion de nourriture pendant le Ramadan. Ce qui dérange le plus : le gaspillage. « Certaines familles refusent de manger les restes le lendemain et jettent tout ! Il faut vraiment prendre le Ramadan de façon spirituelle, pour faire une véritable détox du corps et de l’esprit. »

Pour Mathilde Bouchiha, convertie en 2008, cette purification était d’emblée une composante essentielle du jeûne. « Durant cette période, nous nous reconnectons avec Dieu. Notre but n’est pas de nous affamer, mais de nous transformer de l’intérieur, nous élever », explique la jeune femme. Son mari, qui a grandi dans une famille où il fait bon festoyer les soirs de Ramadan, constate les bienfaits d’un jeûne plus diététique : son corps ne souffre plus de l’alternance brutale entre journées de diète et repas chargés.

Le Ramadan consisterait donc aussi à consommer moins et mieux. « Il sert à faire la différence entre les réels besoins du corps et les envies », enseigne la chef et pâtissière Laïla Elkerch au groupe de femmes assises autour de la table. Aux assises musulmanes de l’écologie 2018, le 8 mai à Nanterre, elle était venue animer un atelier chrononutrition et Ramadan. 

Pendant que les mains s’activent à confectionner des « boules énergisantes » à base de dattes, elle conseille de bien dormir pendant le Ramadan. Difficile lorsque l’on n’a que six heures pour manger et dormir, font remarquer quelques femmes. Laïla Elkerch suggère de boire le plus possible en amont (puisque c’est prohibé en journée), et surtout d’éviter thé et café, trop diurétiques.

Pour ces adeptes du bio, envisager le Ramadan de cette façon est dans l’essence même de l’islam. Le théologien Nabil Mohamed rappelle que les anciens vivaient le jeûne de façon « écologique et saine » : on cuisinait beaucoup de nourriture, mais c’était pour tout le quartier. On donnait aux pauvres, et les restes étaient laissés aux animaux.

Des pratiques oubliées. « Je suis contre le gaspillage, mais les hommes pensent que si la table n’est pas garnie, ils vont avoir faim ! », se gausse gentiment Djamila Legheraba après avoir écouté les interventions. « N’est-ce pas ? » Assis à côté d’elle, son mari, appuyé sur sa canne, acquiesce en souriant.

Il se sent une âme d’écologiste, mais reconnaît la difficulté de changer les habitudes.Nabil Mohamed, le théologien, rassure, déconseillant de faire la morale aux parents qui ont souvent plus de mal à se détacher des pratiques culturelles.

Pourtant, « comme tous les Français, les musulmans se rendent compte que c’est nécessaire », affirme Hadj Khelil, fondateur de l’entreprise Bionoor, première à avoir décroché un label bio pour sa viande halal. Il reconnaît que la demande est encore assez limitée, mais dénonce une discrimination du bio envers les musulmans. « Quand je me suis lancé, on me répondait toujours catégoriquement qu’avec le halal c’était impossible. En somme, il faut manger bio, mais vous les musulmans, vous n’y avez pas droit ! »

Il lui aura fallu des années de bataille, contre des organisations écologistes qui l’attaquaient, pour parvenir à se faire labelliser, à grand renfort d’études scientifiques. « C’est une gigantesque hypocrisie : on présente le halal et l’abattage sans étourdissement comme le pire du pire, et on oublie que le pire, c’est simplement de tuer les animaux. » Il prône un abattage mesuré et donne son explication éthique du halal : celui qui pratique une telle forme d’abattage a conscience de son acte, contrairement à ceux qui abattent à la chaîne.

Il considère par ailleurs qu’une vraie viande halal est bio. « C’est dit dans le Coran », affirme-t-il, citant un verset de la sourate de La Vache : « Ô gens ! De ce qui existe sur la terre, mangez le licite et le pur (…).»

La Croix
Joséphine Kloeckner

Différences et similitudes entre le Ramadan et le Carême

Il est fréquent d’entendre que le Ramadan est le « Carême des musulmans ». Pourtant, si le principe paraît si proche, la pratique diffère. Alors que le Ramadan doit commencer dans le courant du mois de mai, le point sur les particularités et les distinctions de ces deux temps religieux.

Carême, du latin quadragesima (sous-entendu : dies) signifie quarantième (jour). 40, un nombre symbolique aux nombreuses occurrences dans la Bible. 40 comme les 40 ans du peuple hébreu dans le désert après la sortie d’Égypte. 40 comme les 40 jours de Jésus au désert où il fut mis à l’épreuve par le diable. Le Carême est un passage au désert, un retour sur soi, un cœur à cœur avec Dieu, pour une purification de l’âme, une transformation intérieure et une vie meilleure, par l’aumône, la prière et le jeûne. Dans la tradition chrétienne, le Carême est une préparation à la fête de Pâques, un temps de jeûne et d’abstinence dans le but de se préparer à recevoir une vie nouvelle dans la lumière du Christ ressuscité. L’Église prévoit trois moyens possibles : « Conformément à la tradition ancienne, il y a trois façons principales de satisfaire au précepte divin de la pénitence : la prière, le jeûne et les œuvres de charité, bien qu’elle ait toujours spécialement prôné l’abstinence de viande et le jeûne. » 

Le quatrième pilier de l’islam

Concernant le Ramadan, il convient tout d’abord de tordre le cou à un abus de langage : l’expression couramment employée de « faire le Ramadan ». En effet, le Ramadan désigne le neuvième mois du calendrier lunaire, qui comporte une dizaine de jours de moins que le calendrier solaire. Pendant ce mois du Ramadan, la communauté musulmane pratique le jeûne du lever au coucher du soleil.

Le jeûne du Ramadan est le quatrième pilier de l’islam dont la pratique est précisée dans la sourate 2 du verset 183 à 187 

(Ces jours sont) le mois de Ramadan au cours duquel le Coran a été descendu comme guide pour les gens, et preuves claires de la bonne direction et du discernement. Donc quiconque d’entre vous est présent en ce mois, qu’il jeûne ! Et quiconque est malade ou en voyage, alors qu’il jeûne un nombre égal d’autres jours. (…) Mais pour ceux qui ne pourraient le supporter (qu’avec grande difficulté), il y a une compensation : nourrir un pauvre. Et si quelqu’un fait plus de son propre gré, c’est pour lui ; mais il est mieux pour vous de jeûner ; si vous saviez !

Les autres piliers sont la prière, l’aumône (le Zakat), le culte de Dieu et la croyance au jour du jugement dernier. Le jeûne est principalement alimentaire mais il s’étend à l’abstinence sexuelle pour rester pur devant Dieu. Cependant, à la tombée de la nuit, les musulmans peuvent rompre le jeûne pour des repas souvent festifs. Durant cette période, les fidèles sont également invités à prier et lire le Coran de manière approfondie.

« Le verset coranique évoquant le jeûne comme étant un devoir en islam rappelle que Dieu imposa le jeûne aux fidèles même avant l’islam : « On vous a prescrit le jeûne comme on l’a prescrit à ceux d’avant vous ». C’est pourquoi le jeûne est considéré comme étant un des symboles marquants de l’union des gens du Livre : juifs, chrétiens et musulmans, dans la foi en un seul Dieu » expliquait à Aleteia Muhammad Al-Sammak, secrétaire général du Comité national pour le dialogue islamo-chrétien au Liban, et membre du Conseil mondial de Religions pour la Paix.

Le jeûne des chrétiens comme celui des musulmans obéit au même principe : s’abstenir de répondre aux désirs et passions corporels durant une période déterminée pour dompter l’âme et l’inciter à se consacrer pleinement à l’adoration de Dieu. Un même principe mais une pratique qui diffère.

Un principe au nom duquel de nombreuses manifestations d’amitié s’observent dans le monde arabe. Selon une tradition centenaire, c’est ainsi un chrétien qui avertit les musulmans de Saint-Jean-d’Acre qu’il est l’heure de rompre le jeûne. Dès que l’horloge marque 2 h du matin, il prend une profonde inspiration, tambourine trois fois et commence à chanter en arabe : « Vous êtes endormis, réveillez-vous, déclarez votre loyauté envers Dieu et levez-vous pour prendre le repas du crépuscule ».

Aleteia

André Candeias

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14 mai 2018 1 14 /05 /mai /2018 22:57
Soyez dans la joie et l’allégresse

EXHORTATION APOSTOLIQUE

GAUDETE ET EXSULTATE

DU SAINT-PÈRE 
FRANÇOIS

SUR L’APPEL À LA SAINTETÉ 
DANS LE MONDE ACTUEL

  1.  « Soyez dans la joie et l’allégresse » (Mt 5, 12), dit Jésus à ceux qui sont persécutés ou humiliés à cause de lui. Le Seigneur demande tout ; et ce qu’il offre est la vraie vie, le bonheur pour lequel nous avons été créés. Il veut que nous soyons saints et il n’attend pas de nous que nous nous contentions d’une existence médiocre, édulcorée, sans consistance. En réalité, dès les premières pages de la Bible, il y a, sous diverses formes, l’appel à la sainteté. Voici comment le Seigneur le proposait à Abraham : « Marche en ma présence et sois parfait » (Gn 17, 1).
  2.  Il ne faut pas s’attendre, ici, à un traité sur la sainteté, avec de nombreuses définitions et distinctions qui pourraient enrichir cet important thème, ou avec des analyses qu’on pourrait faire concernant les moyens de sanctification. Mon humble objectif, c’est de faire résonner une fois de plus l’appel à la sainteté, en essayant de l’insérer dans le contexte actuel, avec ses risques, ses défis et ses opportunités. En effet, le Seigneur a élu chacun d’entre nous pour que nous soyons « saints et immaculés en sa présence, dans l’amour » (Ep 1, 4).
Extraits

 Pour être saint, il n’est pas nécessaire d’être évêque, prêtre, religieuse ou religieux. Bien des fois, nous sommes tentés de penser que la sainteté n’est réservée qu’à ceux qui ont la possibilité de prendre de la distance par rapport aux occupations ordinaires, afin de consacrer beaucoup de temps à la prière. Il n’en est pas ainsi. Nous sommes tous appelés à être des saints en vivant avec amour et en offrant un témoignage personnel dans nos occupations quotidiennes, là où chacun se trouve. Es-tu une consacrée ou un consacré ? Sois saint en vivant avec joie ton engagement. Es-tu marié ? Sois saint en aimant et en prenant soin de ton époux ou de ton épouse, comme le Christ l’a fait avec l’Église. Es-tu un travailleur ? Sois saint en accomplissant honnêtement et avec compétence ton travail au service de tes frères. Es-tu père, mère, grand-père ou grand-mère ? Sois saint en enseignant avec patience aux enfants à suivre Jésus. As-tu de l’autorité ? Sois saint en luttant pour le bien commun et en renonçant à tes intérêts personnels[14].

15. Laisse la grâce de ton baptême porter du fruit dans un cheminement de sainteté. Permets que tout soit ouvert à Dieu et pour cela choisis-le, choisis Dieu sans relâche. Ne te décourage pas, parce que tu as la force de l’Esprit Saint pour que ce soit possible ; et la sainteté, au fond, c’est le fruit de l’Esprit Saint dans ta vie (cf. Ga 5, 22-23). Quand tu sens la tentation de t’enliser dans ta fragilité, lève les yeux vers le Crucifié et dis-lui : ‘‘Seigneur, je suis un pauvre, mais tu peux réaliser le miracle de me rendre meilleur’’. Dans l’Église, sainte et composée de pécheurs, tu trouveras tout ce dont tu as besoin pour progresser vers la sainteté. Le Seigneur l’a remplie de dons par sa Parole, par les sacrements, les sanctuaires, la vie des communautés, le témoignage de ses saints, et par une beauté multiforme qui provient de l’amour du Seigneur, « comme la fiancée qui se pare de ses bijoux » (Is 61, 10).

16. Cette sainteté à laquelle le Seigneur t’appelle grandira par de petits gestes. Par exemple : une dame va au marché pour faire des achats, elle rencontre une voisine et commence à parler, et les critiques arrivent. Mais cette femme se dit en elle-même : « Non, je ne dirai du mal de personne ». Voilà un pas dans la sainteté ! Ensuite, à la maison, son enfant a besoin de parler de ses rêves, et, bien qu’elle soit fatiguée, elle s’assoit à côté de lui et l’écoute avec patience et affection. Voilà une autre offrande qui sanctifie ! Ensuite, elle connaît un moment d’angoisse, mais elle se souvient de l’amour de la Vierge Marie, prend le chapelet et prie avec foi. Voilà une autre voie de sainteté ! Elle sort après dans la rue, rencontre un pauvre et s’arrête pour échanger avec lui avec affection. Voilà un autre pas !

21. Le dessein du Père, c’est le Christ, et nous en lui. En dernière analyse, c’est le Christ aimant en nous, car « la sainteté n’est rien d’autre que la charité pleinement vécue »[24]. C’est pourquoi, « la mesure de la sainteté est donnée par la stature que le Christ atteint en nous, par la mesure dans laquelle, avec la force de l’Esprit Saint, nous modelons toute notre vie sur la sienne »[25]. Ainsi, chaque saint est un message que l’Esprit Saint puise dans la richesse de Jésus-Christ et offre à son peuple.

22. Pour reconnaître quelle est cette parole que le Seigneur veut dire à travers un saint, il ne faut pas s’arrêter aux détails, car là aussi il peut y avoir des erreurs et des chutes. Tout ce que dit un saint n’est pas forcément fidèle à l’Évangile, tout ce qu’il fait n’est pas nécessairement authentique et parfait. Ce qu’il faut considérer, c’est l’ensemble de sa vie, tout son cheminement de sanctification, cette figure qui reflète quelque chose de Jésus-Christ et qui se révèle quand on parvient à percevoir le sens de la totalité de sa personne[26].

23. Pour nous tous, c’est un rappel fort. Toi aussi, tu as besoin de percevoir la totalité de ta vie comme une mission. Essaie de le faire en écoutant Dieu dans la prière et en reconnaissant les signes qu’il te donne. Demande toujours à l’Esprit ce que Jésus attend de toi à chaque moment de ton existence et dans chaque choix que tu dois faire, pour discerner la place que cela occupe dans ta propre mission. Et permets-lui de forger en toi ce mystère personnel qui reflète Jésus-Christ dans le monde d’aujourd’hui.

30. Les mêmes moyens de distraction qui envahissent la vie actuelle nous conduisent aussi à absolutiser le temps libre au cours duquel nous pouvons utiliser sans limites ces dispositifs qui nous offrent du divertissement ou des plaisirs éphémères[29]. Par voie de conséquence, c’est la mission elle-même qui s’en ressent, c’est l’engagement qui s’affaiblit, c’est le service généreux et disponible qui commence à en pâtir. Cela dénature l’expérience spirituelle. Une ferveur spirituelle peut-elle cohabiter avec une lassitude dans l’œuvre d’évangélisation ou dans le service des autres ?

31. Il nous faut un esprit de sainteté qui imprègne aussi bien la solitude que le service, aussi bien l’intimité que l’œuvre d’évangélisation, en sorte que chaque instant soit l’expression d’un amour dévoué sous le regard du Seigneur. Ainsi, tous les moments seront des marches sur notre chemin de sanctification.

46. Quand saint François d’Assise a vu que certains de ses disciples enseignaient la doctrine, il a voulu éviter la tentation du gnosticisme. Il a donc écrit ceci à saint Antoine de Padoue : « Il me plaît que tu lises la théologie sacrée aux frères, pourvu que, dans l’étude de celle-ci, tu n’éteignes pas l’esprit de sainte oraison et de dévotion »[43]. Il percevait la tentation de transformer l’expérience chrétienne en un ensemble d’élucubrations mentales qui finissent par éloigner de la fraîcheur de l’Evangile. Saint Bonaventure, d’autre part, faisait remarquer que la vraie sagesse chrétienne ne doit pas être séparée de la miséricorde envers le prochain : « La plus grande sagesse qui puisse exister consiste à diffuser fructueusement ce qu’on a à offrir, ce qui a été précisément donné pour être offert […] C’est pourquoi tout comme la miséricorde est amie de la sagesse, l’avarice est son ennemi »[44]. « Il y a une activité qui, en s’unissant à la contemplation ne l’entrave pas, mais la favorise ainsi que les œuvres de miséricorde et de piété »[45].

57. Il y a encore des chrétiens qui s’emploient à suivre un autre chemin : celui de la justification par leurs propres forces, celui de l’adoration de la volonté humaine et de ses propres capacités, ce qui se traduit par une autosatisfaction égocentrique et élitiste dépourvue de l’amour vrai. Cela se manifeste par de nombreuses attitudes apparemment différentes : l’obsession pour la loi, la fascination de pouvoir montrer des conquêtes sociales et politiques, l’ostentation dans le soin de la liturgie, de la doctrine et du prestige de l’Église, la vaine gloire liée à la gestion d’affaires pratiques, l’enthousiasme pour les dynamiques d’autonomie et de réalisation autoréférentielle. Certains chrétiens consacrent leurs énergies et leur temps à cela, au lieu de se laisser porter par l’Esprit sur le chemin de l’amour, de brûler du désir de communiquer la beauté et la joie de l’Evangile, et de chercher ceux qui sont perdus parmi ces immenses multitudes assoiffées du Christ[63].

« Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux ».

70. Luc ne parle pas d’une pauvreté en “esprit” mais d’être “pauvre” tout court (cf. Lc 6, 20), et ainsi il nous invite également à une existence austère et dépouillée. De cette façon, il nous appelle à partager la vie des plus pauvres, la vie que les Apôtres ont menée, et en définitive à nous configurer à Jésus qui, étant riche, « s’est fait pauvre » (2 Co 8, 9).

Être pauvre de cœur, c’est cela la sainteté !

« Heureux les affligés, car ils seront consolés »

75. Le monde nous propose le contraire : le divertissement, la jouissance, le loisir, la diversion, et il nous dit que c’est cela qui fait la bonne vie. L’homme mondain ignore, détourne le regard quand il y a des problèmes de maladie ou de souffrance dans sa famille ou autour de lui. Le monde ne veut pas pleurer : il préfère ignorer les situations douloureuses, les dissimuler, les cacher. Il s’ingénie à fuir les situations où il y a de la souffrance, croyant qu’il est possible de masquer la réalité, où la croix ne peut jamais, jamais manquer.

76. La personne qui voit les choses comme elles sont réellement se laisse transpercer par la douleur et pleure dans son cœur, elle est capable de toucher les profondeurs de la vie et d’être authentiquement heureuse[70]. Cette personne est consolée, mais par le réconfort de Jésus et non par celui du monde. Elle peut ainsi avoir le courage de partager la souffrance des autres et elle cesse de fuir les situations douloureuses. De cette manière, elle trouve que la vie a un sens, en aidant l’autre dans sa souffrance, en comprenant les angoisses des autres, en soulageant les autres. Cette personne sent que l’autre est la chair de sa chair, elle ne craint pas de s’en approcher jusqu’à toucher sa blessure, elle compatit jusqu’à se rendre compte que les distances ont été supprimées. Il devient ainsi possible d’accueillir cette exhortation de saint Paul : « Pleurez avec qui pleure » (Rm 12, 15).

Savoir pleurer avec les autres, c’est cela la sainteté !

86. Quand le cœur aime Dieu et le prochain (cf. Mt 22, 36-40), quand telle est son intention véritable et non pas de vaines paroles, alors ce cœur est pur et il peut voir Dieu. Saint Paul, dans son hymne à la charité, rappelle que « nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme » (1 Co 13, 12), mais dans la mesure où règne l’amour vrai, nous serons capables de voir « face à face » (ibid.). Jésus promet que ceux qui ont un cœur pur ‘‘verront Dieu’’.

Garder le cœur pur de tout ce qui souille l’amour, c’est cela la sainteté !

107. Celui qui veut vraiment rendre gloire à Dieu par sa vie, celui qui désire réellement se sanctifier pour que son existence glorifie le Saint, est appelé à se consacrer, à s’employer, et à s’évertuer à essayer de vivre les œuvres de miséricorde. C’est ce qu’a parfaitement compris sainte Teresa de Calcutta : « Oui, j’ai beaucoup de faiblesses humaines, beaucoup de misères humaines […] Mais il s’abaisse et il se sert de nous, de vous et de moi, pour que nous soyons son amour et sa compassion dans le monde, malgré nos péchés, malgré nos misères et nos défauts. Il dépend de nous pour aimer le monde, et lui prouver à quel point il l’aime. Si nous nous occupons trop de nous-mêmes, nous n’aurons plus de temps pour les autres »[94].

Endurance, patience et douceur

112. La première de ces grandes caractéristiques, c’est d’être centré, solidement axé sur Dieu qui aime et qui soutient. Grâce à cette force intérieure, il est possible d’endurer, de supporter les contrariétés, les vicissitudes de la vie, et aussi les agressions de la part des autres, leurs infidélités et leurs défauts : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rm 8, 31). Voilà la source de la paix qui s’exprime dans les attitudes d’un saint. Grâce à cette force intérieure, le témoignage de sainteté, dans notre monde pressé, changeant et agressif, est fait de patience et de constance dans le bien. C’est la fidélité de l’amour, car celui qui s’appuie sur Dieu (pistis) peut également être fidèle aux frères (pistós) ; il ne les abandonne pas dans les moments difficiles, il ne se laisse pas mener par l’anxiété et reste aux côtés des autres même lorsque cela ne lui donne pas de satisfactions immédiates.

118. L’humilité ne peut s’enraciner dans le cœur qu’à travers les humiliations. Sans elles, il n’y a ni humilité ni sainteté. Si tu n’es pas capable de supporter et de souffrir quelques humiliations, tu n’es pas humble et tu n’es pas sur le chemin de la sainteté. La sainteté que Dieu offre à son Église vient à travers l’humiliation de son Fils. Voilà le chemin ! L’humiliation te conduit à ressembler à Jésus, c’est une partie inéluctable de l’imitation de Jésus-Christ : « Le Christ […] a souffert pour vous, vous laissant un modèle afin que vous suiviez ses traces » (1 P 2, 21). Pour sa part, il exprime l’humilité du Père qui s’humilie pour marcher avec son peuple, qui supporte ses infidélités et ses murmures (cf. Ex 34, 6-9 ; Sg 11, 23-12, 2 ; Lc 6, 36). C’est pourquoi les Apôtres, après l’humiliation, étaient « tout joyeux d’avoir été jugés dignes de subir des outrages pour le Nom de Jésus » (Ac 5, 41).

125. Il y a des moments difficiles, des temps de croix, mais rien ne peut détruire la joie surnaturelle qui « s’adapte et se transforme, et elle demeure toujours au moins comme un rayon de lumière qui naît de la certitude personnelle d’être infiniment aimé, au-delà de tout »[100]. C’est une assurance intérieure, une sérénité remplie d’espérance qui donne une satisfaction spirituelle incompréhensible selon les critères du monde.

126. Ordinairement, la joie chrétienne est accompagnée du sens de l’humour, si remarquable, par exemple, chez saint Thomas More, chez saint Vincent de Paul ou chez saint Philippe Néri. La mauvaise humeur n’est pas un signe de sainteté : « Eloigne de ton cœur le chagrin » (Qo 11, 10). Ce que nous recevons du Seigneur « afin d’en jouir » (1 Tm 6, 17) est tel que parfois la tristesse frise l’ingratitude de notre part, frise le repli sur nous-mêmes au point que nous sommes incapables de reconnaître les dons de Dieu[101].

139. Demandons au Seigneur la grâce de ne pas vaciller quand l’Esprit nous demande de faire un pas en avant ; demandons le courage apostolique d’annoncer l’Évangile aux autres et de renoncer à faire de notre vie chrétienne un musée de souvenirs. De toute manière, laissons l’Esprit Saint nous faire contempler l’histoire sous l’angle de Jésus ressuscité. Ainsi, l’Église, au lieu de stagner, pourra aller de l’avant en accueillant les surprises du Seigneur.

147. Finalement, même si cela semble évident, souvenons-nous que la sainteté est faite d’une ouverture habituelle à la transcendance, qui s’exprime dans la prière et dans l’adoration. Le saint est une personne dotée d’un esprit de prière, qui a besoin de communiquer avec Dieu. C’est quelqu’un qui ne supporte pas d’être asphyxié dans l’immanence close de ce monde, et au milieu de ses efforts et de ses engagements, il soupire vers Dieu, il sort de lui-même dans la louange et élargit ses limites dans la contemplation du Seigneur. Je ne crois pas dans la sainteté sans prière, bien qu’il ne s’agisse pas nécessairement de longs moments ou de sentiments intenses.

176. Je voudrais que la Vierge Marie couronne ces réflexions, car elle a vécu comme personne les béatitudes de Jésus. Elle est celle qui tressaillait de joie en la présence de Dieu, celle qui gardait tout dans son cœur et qui s’est laissée traverser par le glaive. Elle est la sainte parmi les saints, la plus bénie, celle qui nous montre le chemin de la sainteté et qui nous accompagne. Elle n’accepte pas que nous restions à terre et parfois elle nous porte dans ses bras sans nous juger. Parler avec elle nous console, nous libère et nous sanctifie. La Mère n’a pas besoin de beaucoup de paroles, elle n’a pas besoin que nous fassions trop d’efforts pour lui expliquer ce qui nous arrive. Il suffit de chuchoter encore et encore : “Je vous salue Marie…’’.

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9 mai 2018 3 09 /05 /mai /2018 22:57
Je rentrerai avant la nuit

"Je rentrerai avant la nuit" est le témoignage d'amour et de fidélité de Sophie à son mari Cédric après un grave accident. Une vie bouleversée et acceptée.

Après seulement quelques mois de mariage, Cédric, le mari de Sophie, a un grave accident de vélo. C’était en 1998. Du choc à la révolte, du déni à la colère, Sophie a traversé de nombreuses périodes de troubles et de turbulences. Des doutes, oui, mais surtout deux convictions profondément ancrées en elle : son amour pour Cédric et sa foi en Dieu. Rencontre.

Aleteia : Vous venez de publier un livre, Je rentrerai avant la nuit, où vous racontez ce que vous avez vécu depuis l’accident de Cédric, votre époux (devenu handicapé à la suite d’un traumatisme crânien NDLR). Qu’est-ce qui vous a poussé à partager votre témoignage ?
Sophie Barut : Lorsque mon mari a eu un accident de vélo il y a vingt ans, en 1998, j’ai tenu un journal qui m’a énormément aidée à poser mes émotions. J’en avais besoin pour y voir clair. Je ne l’ai pas lâché pendant six ans, jusqu’à l’arrivée de notre premier enfant. Je me souviens qu’à l’époque j’avais un besoin grandissant de connaître des expériences similaires, celles d’épouses qui avaient vécu ce que je vivais, qui avaient choisi de rester fidèle après l’accident de leur mari, qui voulaient fonder une famille… Mais je n’ai jamais trouvé ce genre de témoignage. Il y a quelque temps, des amis m’ont dit que c’était peut-être à moi de l’écrire. L’idée a fait son chemin et c’est ainsi qu’est « né » Je rentrerai avant la nuit.

Cet accident est arrivé alors que vous étiez mariés depuis huit mois à peine… Aviez-vous déjà imaginé la possibilité qu’une telle chose puisse arriver ?
Quinze jours avant l’accident de vélo, j’avais croisé Cédric sur la route alors que je roulais en voiture et je me souviens m’être dit : « Qu’est-ce qu’il est fragile sur son vélo ! ». Au-delà de ça, nous avions fait notre préparation au mariage avec la communauté Saint-Joseph. Il s’avère que dans le couple venu nous préparer au mariage, l’épouse était en fauteuil roulant. J’étais impressionnée car je ne connaissais pas ce milieu mais pendant leur témoignage je n’y avais même pas fait attention. Un mois ou deux après notre mariage, j’ai fait une retraite ignatienne dans la Drôme et on nous a demandé d’offrir à Dieu ce à quoi on tenait le plus sur terre : j’ai offert mon mari… Le bon Dieu m’a pris au mot. Après l’accident, j’ai repensé à tout cela et je me suis dit : parce qu’Il a pris ce à quoi je tenais le plus au monde c’est qu’Il va m’aider. Le début d’une cohérence.

On se projette dans une vie et, tout d’un coup, il faut la déconstruire pour la reconstruire différemment. Comment l’accepter… et y arriver ?
Sur le moment je l’ai complètement refusé, je n’arrivais pas à me dire qu’il était sur la route, inanimé. Jusqu’alors, je n’avais jamais vécu de drame dans ma vie. Quand le gendarme m’a appelé pour me dire qu’un jeune homme correspondait à la description, j’ai tout simplement hurlé « non ». Je ne pouvais pas le concevoir. Quand je l’ai vu, j’ai compris que c’était la réalité, que ma vie allait radicalement changer. Pendant longtemps, j’étais dans l’espérance un peu naïve qu’il allait se réveiller et que tout allait redevenir comme avant mais petit à petit j’ai dû faire mon deuil de plein de choses. Le « il ne pourra pas travailler pendant 15 jours » s’est transformé en « il ne pourra pas travailler pendant six mois » jusqu’à « il ne pourra pas travailler toute sa vie ». J’ai oscillé entre des moments de révolte où je passais des journées à maudire la pesanteur, la fragilité du corps humain, où je m’interrogeais sur la raison qui pouvait justifier de nous donner autant pour ensuite nous retirer nos facultés… Et des moments de confiance totale en Dieu.

Dans votre livre vous évoquez une sorte de joie qui, malgré les épreuves, était ancrée en vous…
C’est exactement ça ! J’ai été portée par les prières de mes amis et je me souviens d’une joie enracinée en moi malgré le dramatique de la situation. Je me disais que le bon Dieu pourvoirait à tout et je me suis remise entre ses mains. À un moment, je me suis interrogée : « Est-ce que les réponses à tes questions te font avancer ou te détruisent ? » J’ai alors pris la décision d’avoir une belle vie malgré des circonstances difficiles… Le regard de mes amis a aussi été très important pour moi. L’amour de ses amis, la chaîne de soutien que cela a déployé m’a redonné courage. Aux moments douloureux, un ami m’a dit : « N’essaye pas de porter l’avenir, les grâces tu les auras au fur et à mesure ». Profiter de l’instant présent est une discipline. Une discipline de chaque instant. Et de cette discipline peut naître le bonheur.

Vous aviez 25 ans au moment de l’accident. Dans votre livre, vous racontez le discours tenu par certains membres du corps médical qui vous conseillaient de partir et d’abandonner Cédric. Comment avez-vous reçu ces paroles ?
J’ai été très surprise. Je me souviens par exemple d’une rencontre avec une assistante sociale. Je pensais qu’elle allait me donner des armes pour y arriver, qu’elle allait écouter mes aspirations afin de m’aider à aller dans cette direction. Mais non. Elle me conseillait de partir tout de suite et que ce serait plus facile pour lui. Elle pensait que je faisais l’autruche et me voyait comme quelqu’un de jeune, d’idéaliste, de naïf. Elle m’affirmait que si je restais, j’allais être garde-malade toute ma vie et que de toute façon si je partais, personne n’allait me le reprocher. Mais quand il a été fauché, je me suis dit que je n’allais pas abandonner mon mari. Je lui ai répondu que je ne pourrais plus me regarder dans une glace si j’abandonnais Cédric. J’étais habitée d’une conviction : même si l’on commence par le pire, le meilleur est à venir. Et j’ai été portée par cela : quand je communiais ou que j’allais à une adoration, Dieu m’a vraiment envoyé des grâces sensibles.

Pourquoi avoir choisi de rester ?
C’était un élan d’amour. Ce drame nous a fauchés au début de notre mariage ; Cédric était l’homme que j’attendais depuis vingt ans. Je l’ai rencontré trois mois après une rupture douloureuse. On était très proches sur de nombreux points : artistique, littéraire, poétique… C’est lui qui m’a initié à la philosophie ! Quand il a été fauché je ne pouvais me résoudre à abandonner celui que j’aimais. Il y avait tellement d’amour, de douceur et d’envie de s’en sortir pour moi dans ses yeux !

Cet accident a eu lieu il y a vingt ans. Vous avez aujourd’hui quatre enfants âgés de 14, 12 ans, 10 et 7 ans. Comment avez-vous réussi à retrouver une vie de couple après un tel traumatisme ?
Durant les six premières années qui ont suivi l’accident, je ne voyais pas bien comment ne pas être une infirmière pour Cédric. Quand j’ai vu qu’il commençait à aller mieux physiquement et intellectuellement, j’ai envisagé d’avoir des enfants avec lui. Mais il y avait toujours un blocage car je m’occupais de sa toilette, son habillage, ses déplacements chez les thérapeutes, ses repas… J’ai alors réalisé que son corps devait reprendre sa part de mystère, cette distance nécessaire à la séduction devait se réinstaller entre nous, comme avant son accident. Petit à petit nous avons donc fait appel à des auxiliaires de vie pour la toilette, des ambulanciers pour les déplacements, des taxis pour fauteuil roulant… Grâce à ces respirations, nous avons (re)découvert ce qu’était véritablement l’amour conjugal. Nous avons ainsi pu avoir notre premier enfant quelques semaines après avoir pris cette décision !

 

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