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13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 23:41

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Pendant l'ère soviétique, il n'existait peut-être pas de symbole plus horrible de la dévastation de l'Église orthodoxe russe par le régime communiste que le Monastère de Diviyevo.

 

Le monastère fut fondé par saint Séraphim de Sarov, mais il avait été transformé en une ruine affreuse. Les restes éventrés de ce qui restait, dominaient le pathétique centre régional soviétique dans lequel la ville autrefois glorieuse et florissante de Diviyevo avait été transformée. Les autorités n'avaient pas pris la peine de détruire complètement le monastère. Au lieu de cela, elles avaient délibérément laissé la ruine debout comme souvenir de leur triomphe, comme trophée de leur esclavage perpétuel de l'Église. Près des Portes sacrées du monastère, elles mirent en place un monument représentant le chef de la Révolution -Lénine- dont le bras était élevé vers le ciel, accueillant en se moquant  tous ceux qui venaient au monastère dévasté.

 

Tout sur les lieux déclarait d'une manière convaincante qu'il n'y aurait plus jamais de retour vers le passé. Les prophéties de saint Séraphim au sujet de la grande destinée du monastère de Diviyevo, qui avait été si cher à toute l'orthodoxie russe, semblaient avoir été profanées et détruites à jamais.

 

Nulle part dans Diviyevo, ni dans la ville, ni dans ses environs, il n'y avait une seule église ouverte, pas même le souvenir d'une église, tout avait été complètement détruit. Et dans le monastère de Sarov, autrefois renommé, et dans les villes autour, au lieu d'un site sacré, aujourd'hui l'une des constructions les plus top-secret et fortement gardée de l'Union soviétique avait été installé à la place, un projet connu sous le nom Arzamas-16. Ici, des armes nucléaires étaient fabriquées.

 

Si des prêtres faisaient un pèlerinage secret à Diveyevo, ils cachaient leurs intentions, s'habillaient en civil. C'était en vain. La police secrète les trouvait de toute façon. Dans l'année où j'ai visité le monastère dévasté, deux moines venus pour prier et exprimer leur vénération pour les saintes reliques de Diviyevo furent arrêtés, cruellement battus par la police, puis maintenus emprisonnés pendant quinze jours dans une cellule de prison, et dormant sur un parquet gelé.

 

Cet hiver-là, l'archimandrite Boniface, un moine merveilleux et extrêmement gentil du célèbre monastère de la Sainte-Trinité, m'a demandé de l'accompagner dans un voyage à Diviyevo. Selon nos règles ecclésiastiques, un prêtre qui se lance dans un voyage avec les dons sacrés de l'Eucharistie, [le Corps et le Sang du Christ] doit toujours être accompagné par quelqu'un, afin de contribuer à défendre et à protéger les Saints Dons dans toute situation d'urgence qui pourrait survenir. Et Père Boniface était sur son chemin à Diviyevo afin de donner la communion à quelques moniales âgées qui vivaient encore dans la zone autour du monastère (une partie de ces dernières vivent encore à notre époque sur les mille qui peuplaient autrefois le couvent pré-révolutionnaire).

 

Pour y arriver, nous avons dû prendre un train qui traversait Nijni-Novgorod, qui s'appelait alors Gorki, et ensuite aller en voiture à Diviyevo. Dans le train, toute la nuit, l'archimandrite Boniface ne pouvait pas dormir. Accroché autour de son cou par un cordon de soie était un petit réceptacle sacré pour les Saints Dons. Je dormais sur une couchette voisine, mais de temps en temps je me réveillais au bruit des roues et je voyais le Père Boniface assis à une table, lisant le Nouveau Testament à la faible lumière lde notre wagon.

 

Nous sommes arrivés à Nijni-Novgorod, qui était sa ville natale, et sommes restés dans la maison de ses parents. Père Boniface m'a donné un livre sérieux à lire:  le premier volume des œuvres du saint hiérarque Ignace Briantchaninov et toute la nuit je ne pus fermer l'œil, tandis que je découvrais cet extraordinaire écrivain chrétien.

 

Le lendemain matin, nous partions pour Diveyevo. Nous fûmes confrontés à un trajet d'environ 80 km. Père Boniface essaya de s'habiller de telle sorte que personne ne se doute qu'il était un prêtre: cachant bien les plis et replis de sa soutane sous son manteau, et cachant sa barbe très longue dans son col retroussé et son écharpe épaisse.

 

Il faisait déjà nuit quand nous sommes arrivés à notre destination. En regardant par la vitre de notre voiture à travers les flocons de neige tourbillonnant dans la tempête de février, j'ai été peiné de voir la haute tour de guet, le dôme détruit, ruiné et les carcasses des églises profanées. En dépit de cette scène lugubre, j'étais toujours frappé par la puissance et l'énergie secrète inhabituelle de ce grand monastère. De plus, j'ai eu le sentiment que le monastère de Diviyevo n'était pas encore mort, mais vivant avec un peu de vie spirituelle ineffable, bien au-delà de la compréhension de ce monde matériel insensible. 

 

Et cela s'est avéré être vrai! Dans une hutte délabrée un peu à la périphérie de Diviyevo, j'ai vu quelque chose que je n'aurais jamais imaginé, même dans mes rêves les plus rayonnants. J'ai vu en vie de l'Eglise Rayonnante, invincible et infatigable, jeune et joyeuse dans la conscience de Son Dieu, notre Berger et Sauveur. C'est alors que j'ai été frappé par un verset du grand apôtre Paul: "Je puis faire toutes choses par Christ qui fortifie" (Philippiens 4:13)! Et qui plus est, l'office de l'église la plus beau et le plus inoubliable de ma vie a eu lieu alors, non pas dans une magnifique et grandiose cathédrale, non pas dans une église ancienne et glorieuse sanctifiée avec le temps, mais dans un immeuble quelconque dans le centre communautaire de Diviyevo, au numéro 16 de la rue Lesnaya. Ce n'était même pas une église du tout, mais un ancien établissement de bains en quelque sorte vaguement converti en logements collectifs.

 

Quand je suis arrivé avec Père Boniface, j'ai vu une chambre miteuse avec environ une douzaine de femmes âgées, dont la plus jeune n'aurait pas pu être plus jeune que quatre-vingts ans, alors que les plus âgées avaient certainement plus de 100 ans. Toutes étaient habillés en simples et vieux habits de femmes de la campagne et portaient des foulards de paysannes. Aucune d'entre elles ne portait un habit ou une quelconque sorte de vêtement monastique ou ecclésiastique. 

 

Bien sûr, ce n'étaient pas des moniales, mais seulement de simples vieilles dames, c'est ce que n'importe qui aurait pensé, moi y compris, si je n'avais pas su que ces vieilles femmes étaient en fait parmi quelques-uns des plus courageux confesseurs de la foi des temps modernes, de vraies héroïnes qui avaient subi des tortures et passé des décennies dans les prisons et les camps de concentration pour leurs croyances.

 

Et pourtant, en dépit de toutes leurs épreuves, leur loyauté spirituelle et une foi inébranlable en Dieu n'avait fait que croître en elles. J'ai été étonné de voir comment, sous mes yeux le vénérable Père Boniface, archimandrite et recteur des églises dans les quartiers patriarcaux du monastère de la Sainte Trinité, confesseur respecté et bien connu à Moscou, se mit à genoux avant de donner la bénédiction à ces vieilles femmes, et se prosterna sur le sol! Pour être honnête, je ne pouvais pas en croire mes yeux. Mais après se levant du sol, ce prêtre a commencé avec ferveur à bénir ces vieilles femmes qui clopinaient maladroitement jusques à lui, chacune à leur tour. Il était clair que vraiment elles étaient ravies de sa visite.

 

Tandis que Père Boniface et les vieilles femmes échangeaient des salutations, j'ai regardé à l'entour. Des icônes dans d'anciens cadres de cérémonie, faiblement éclairés par des lampes vacillantes, étaient accrochées sur les murs. L'une d'elles en particulier attira mon attention. C'était une grande et belle icône de saint Séraphim de Sarov. Le visage du staretz dégageait une telle gentillesse et chaleur que je ne pouvais pas détacher mes yeux de lui. Comme je l'ai découvert plus tard, cette image avait été peinte juste avant la Révolution pour la nouvelle cathédrale de Diviyevo, qu'ils n'avaient jamais eu le temps de consacrer, et qui par miracle avait été épargnée de la profanation complète. 

 

En attendant, j'ai commencé à me préparer pour le service de Vigiles. Cela m'a coupé le souffle lorsque les moniales ont commencé à sortir de leurs cachettes secrètes et de déposer sur la modeste table en bois les objets authentiques appartenant à saint Séraphim lui-même. Il y avait là l'étole de son vêtement ecclésiastique, il y avait sa croix de fer lourd sur de grosses chaînes, portées par la mortification de la chair, un gant de cuir, et le pot à l'ancienne en fonte dans lequel le saint avait fait cuire ses aliments. Après la Révolution lorsque le monastère fut pillé et détruit, ces saintes reliques avaient été transmises de sœur à sœur par les religieuses du monastère de Diviyevo. 

 

Ayant mis ses vêtements, Père Boniface a dit les paroles du prêtre qui commence l'office des Vigiles. Les moniales, immédiatement ragaillardies, ont commencé à chanter. Quel chœur divin et tout à fait étonnant, elles formaient! "Ton six! ! Seigneur, je crie vers toi, écoute-moi "chantait une des voix chevrotantes avec l'âge, c'était la religieuse canonarque, qui avait maintenant 102 ans. Elle avait été emprisonnée et exilée pendant plus de vingt ans. Et toutes ces merveilleuses sœurs chantaient avec elle: "Seigneur, je crie vers toi, écoute-moi! Écoute-moi, Seigneur! "Il n'existe aucun moyen de capturer la sublimité de cet office par les mots. Les cierges vacillaient, et le visage bon et sage sans limite de saint Séraphim baissait les yeux sur nous depuis son icône… 

 

Ces moniales incroyables chantèrent l'ensemble de l'office quasi par cœur. Très rarement l'une d'elle jetait un regard sur les vieux livres épais, pour lesquels elles avaient besoin d'utiliser non pas des lunettes, mais des loupes géantes mais avec poignées en bois. Elles avaient risqué la mort ou une lourde peine pour avoir fait cet office dans les camps de concentration et les prisons et les lieux d'exil. Elles le faisaient même maintenant, après toutes ces souffrances, ici àDiviyevo, installées dans leurs masures misérables à la périphérie de la ville. 

 

Pour elles, il n'avait rien d'inhabituel, et pourtant, pour moi, je pouvais à peine comprendre si j'étais au Ciel ou sur la terre. Ces vieilles moniales étaient possédées d'une telle incroyable force spirituelle, d'une telle prière, d'un tel courage, d'une telle modestie, de bonté et d'amour, et elles étaient remplies d'une telle foi, que ce fut alors à cet office merveilleux que j'ai compris qu'elles triompheraient de tout avec leur foi: de notre gouvernement athée, malgré toute sa puissance, de l'incrédulité de ce monde, et de la mort elle-même, dont elles n'avaient absolument aucune crainte.

 

Version française Claude Lopez-Ginisty

d'après

Archimandrite Tikhon

EVERYDAY SAINTS and Other Stories

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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 23:10

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Une fois n'est pas coutume mais à l'occasion de la fête de la Toussaint, la fête du témoignage de la Vie, je vous propose de lire un article qui fait le point sur une approche innovante par les sciences de ce qu'est la vie et qui peut stimuler notre méditation sur ce magnifique don à la lumière de notre foi.

Dieu donne la vie par son souffle qui porte sa Voix, le Christ parle à l'homme et le guérit, l'homme entre en relation avec Dieu par l'écoute et la prière : un échange d'information ...

L'information n'a pas été inventée par les humains. Elle est la vie même.

Erwin Schrödinger, père fondateur de la mécanique quantique, publia en 1944 un petit livre au titre simple mais ambitieux : Qu'est-ce que la vie ? Dans une intuition fulgurante, il aperçoit que les fondements de la chimie et de la physique de la vie s'articulent autour d'une notion capitale, longtemps ignorée : l'information. C'est l'information qui fait la spécificité de la vie. En effet, selon lui, non seulement la vie « extrait de l'ordre à partir de son environnement » (1), mais par surcroît, en maîtrisant sa mémorisation et sa transmission, elle transmet le code génétique de génération en génération.

Une cinquantaine d'années après la publication de ce livre, le biologiste et physicien américain Tom Stoniercomplète et développe l'intuition de Schrödinger. Selon son point de vue, matière, énergie et information sont indissociablement liées car elles sont toutes les trois des facteurs de l'évolution et de l'organisation non seulement de la vie, mais de l'univers dans son ensemble. Les organismes vivants en général et les humains en particulier sont des expressions de l'évolution naturelle de la matière, de l'énergie et de l'information. Pour Stonier, les humains sont des « systèmes informationnels évolués » dont l'évolution prend son origine dès le Big Bang. Cette idée est une véritable révolution conceptuelle.

Le physicien américain John Wheeler, qui fut l'un des collaborateurs d'Einstein, et à qui l'on doit de très nombreux travaux en physique théorique – c'est lui qui inventa le terme trous noirs – exprime remarquablement bien ce changement radical de perspective des sciences de l'Univers : « On voit se lever l'aube d'une ère nouvelle, la troisième de la physique.

La première physique était celle du mouvement : parabole de Galilée et ellipse de Kepler ; la deuxième était celle de la loi, sans aucune explication de la loi : lois du mouvement de Newton, électrodynamique de Maxwell, géométrodynamique d'Einstein, chromodynamique moderne, théorie de l'unification et théorie des cordes.

La troisième physique est celle de la physique fondée sur l'information.» (2) L'information n'a pas été inventée par les humains, pas plus que ne l'a été la matière. Stonier affirme : « L'information existe. Elle n'a nul besoin d'être perçue ni même comprise. Elle ne demande aucune intelligence pour l'interpréter. Il n'est pas nécessaire qu'elle ait des moyens d'exister. Elle existe.(3)

● Les objets ordinaires de la science physique que sont les protons, les molécules ou les simples pierres, obéissent tous à une loi fondamentale de l'Univers : ces objets sont là. Et ils sont là pour durer, de toute éternité, ou tout au moins, jusqu'à la fin de leur monde. Ces objets sont identiques à eux-mêmes dans le déroulement du temps, sans qu'ils aient à lutter pour maintenir leur identité. La conservation de la matière est pur immobilisme et non affirmation, instant par instant, d'une quelconque identité. Le quartz que l'on observe au microscope est composé des mêmes particules que dans son passé le plus lointain, son organisation est belle mais immobile.

La vie, quant à elle, celle du micro-organisme le plus élémentaire ou celle de l'animal le plus complexe, possède une caractéristique distinctive de la matière qui est le métabolisme, c'est-à-dire l'échange permanent d'informations avec le milieu, qui sont incorporées, utilisées puis retransmises. La caractéristique unique du vivant, c'est le pouvoir d'extraire l'information du monde, pouvoir qui possède son revers : la contrainte de toujours l'utiliser sous peine de se perdre et de mourir.

● Nous savons maintenant que non seulement la vie en général mais aussi l'évolution des organismes vivants est étroitement corrélée aux changements d'états de leur environnement. Le processus évolutionnel est le résultat d'un échange d'information entre l'organisme et son milieu. Cette idée qui met l'information au cœur même de l'évolution vient après une longue période de polémiques. Certains en effet ont soutenu que l'évolution se produit, au niveau des gènes, par les mutations et les sélections induites par « le hasard et la nécessité ». (4)

D'autres évacuent le facteur déterministe et considèrent que l'évolution se réaliserait simplement au hasard des mutations et par la sélection naturelle du plus apte. Ce n'est qu'assez récemment que certains scientifiques, parmi lesquels il faut distinguer le célèbre paléontologue Stephen Jay Gould, estiment que ce sont des réactions à des changements environnementaux qui provoquent les mutations et l'évolution des espèces. Selon lui, l'évolution procéderait par l'alternance de longues phases de quasi stagnation et de brèves périodes de transition « révolutionnaires » pendant lesquelles une extraordinaire diversité émerge. Cette brusque énergie créative et vitale serait libérée lors de phénomènes (5) qui engendreraient d'importantes modifications climatiques (6) et provoqueraient des extinctions de masse d'espèces vivantes, puis un foisonnement d'espèces nouvelles.

● L'émergence, en complément de la matière et de l'énergie, de la notion d'information comme structure fondamentale de l'univers, de la nature et de la vie ouvre des potentiels considérables dans notre appréciation de la vie, de la conscience et du développement humain dans son environnement naturel. La vie ce n'est pas seulement la sélection du plus fort ou du plus adapté ; la conscience c'est un foisonnement de possibles, de relations coopératives, d'échanges, d'intelligence et de réseaux créatifs.

Les systèmes d'information que les hommes ont commencé à mettre en place approchent à peine, par leur étendue, ceux du vivant, dont les moindres organismes partagent et échangent l'information et une mémoire riche de plusieurs milliards d'années de fonctionnement continu.

Gérard AYACHE

http://www.up-magazine.info/index.php?option=com_content&view=article&id=930

(1) Erwin SCHRÖDINGER, Qu'est-ce que la vie ? (1944), Seuil, 1993

(2) John A. WHEELER, World as System Self Synthesised by Quantum Networking, in IBM Journal of Research and Development, vol. 32, janvier 1988, p 4-15

(3) Tom STONIER, Information and the Internal Structure of the Universe, New York, Springer-Verlag, 1990 (C'est nous qui traduisons)

(4) Jacques MONOD, Le hasard et la nécessité, Seuil, 1970

(5) Comme des chutes de météorites par exemple

(6) Cf. : Stephen Jay GOULD, La structure de la théorie de l'évolution, Gallimard, 2006

 

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1 novembre 2012 4 01 /11 /novembre /2012 23:54

3 millenaire mort

 

Mais afin de parvenir à une compréhension encore plus claire et rigoureuse de cette délicate question de la mort, je propose de partir de saint Augustin lequel avait intensément réfléchi à la condition de l'homme face à la mort et choisi, en définitive, de différencier trois possibilités.

 

Considérons celles-ci sans précipitation et avec une grande attention car la dis¬tinction de ces trois possibilités, en vue de comprendre la condition soit mortelle, soit immortelle de l'être humain, s'avère en tous points essentielle. 

 

Dans la distinction qui suit, saint Augustin ne pense pas en termes de première ou seconde mort. Oublions donc celles-ci pour l'instant. La question que se pose l'évêque de Carthage est de savoir si l'homme est ou sera obligé un jour de mourir au sens propre du mot, entendons de disparaître totalement et définitivement que cela soit au moment de la premiè¬re ou de la seconde mort. 

 

Dans cette perspective, il fut donc conduit à distinguer trois cas qu'il désigna par les trois expressions emblématiques que voici : « Non posse non mori », puis : « Non posse mori » et enfin : « Posse mori, posse non mori ».

 

C'est-à-dire plus concrètement les trois cas que voilà 

  • Cas 1 : « Non posse non mori » ce qui signifie « Je ne peux pas ne pas mourir » et donc : « je dois mourir, je dois disparaître ».
  • Cas 2 : « Non posse mori » ce qui signifie : « Je ne peux mourir » et donc en conséquence : « je suis immortel et obligé de l'être, je n'y peux rien ».
  • Cas 3 : « Posse mori, posse non mori » ce qui signifie : « Je peux mourir, ou ne pas mourir », donc « je peux, si je le désire, être immortel ».

 Il est absolument indispensable de distinguer très clairement ces trois conceptions de la vie regardée dans la perspective de la mort.


La première conception, soit : « Je dois mourir », nie l'immortalité. Le plus souvent, elle nie même la survie après la mort du corps. Elle affirme donc que la mort biologique fait retourner l'homme au néant d'où il vient. 

 

La seconde conception, soit : « Je dois vivre », je suis immortel même si je dois passer par la première mort, celle du corps, cette conception affirme que l'immortalité est pour l'être humain une condition « obligée ». Elle est comme inhérente à sa nature. Cette immortalité est dite classiquement « naturelle », « essentielle », voire « substantielle ». 

 

La troisième conception enfin, celle qui dit « J'ai le choix », cette conception dit de l'immortalité humaine qu'elle est seulement une « possibilité », une « éventualité ». Certes, une éventualité aussi cruciale et essentielle que le papillon l'est pour la chenille, ou l'arbre pour la graine, mais une éventualité seulement. L'immortalité est ici conçue comme seulement « proposée » à l'homme, et non pas « imposée ». Ce cas est celui de l'immortalité dite « optionnelle », « conditionnelle », ou « gracieuse ». 

 

[...] 

 

La conception de l'immortalité « naturelle », ou « obligée », celle du Cas 2 appartient au christianisme revisité par la philosophie grecque. Elle est celle du thomisme et donc du catholicisme romain. [...] Elle comprend la première mort dans son sens classique de mort biologique.

 

Mais on remarquera, qu'à la différence de la conception athée précédente, elle la conçoit comme partielle, relative et au plus momentanée puisque, selon elle, la mort ne tue que la chair, que le corps.

 

L' âme, elle, est ici conçue comme immortelle par nature, comme incurablement immortelle. De là vient que cette conception ne peut comprendre la « seconde mort » - la mort sanction, celle qui sera prononcée au Jour du Jugement dernier à l'encontre des damnés - en tant que mort vraie, totale et définitive.                                                                                                                                           

Reste la dernière possibilité définie par saint Augustin, donc la conception formant le Cas 3.

 

Cette conception qui, je ne le cacherai pas, forme pour moi le seul cadre de réflexion valable puisqu'il n'est autre que celui proposé par l'anthropologie ternaire évangélique. Dans cette troisième conception, nous l'avons dit, l'homme n'est plus immortel par essence : sa première naissance ne le pourvoit, en effet, que d'une nature « corps et âme » et, par suite, d'une vie seulement biologique ou naturelle dont nous savons qu'elle est relative, partielle, momentanée. et donc « mortelle ».

 

[...]


Maintenant, de deux choses l'une. 

 

Soit l'homme virtuel que nous sommes tous accepte, en conscience, avant sa première mort, avant la mort qui vient,  [...] accepte de naître une nouvelle fois. Entendons de passer de l'état psychique « corps et âme » à l'état spirituel et achevé « corps, âme, esprit », [...] alors cet homme accomplit le dessein de son Créateur, il naît à lui-même et devient effectivement immortel, échappant ainsi à la « seconde mort ». 

 

Soit, au contraire, nous n'accueillons pas l'Esprit, nous n'ouvrons pas la porte au fond de notre ceeur à celui que nous sommes destinés à être, nous refusons donc de naître de nouveau. Auquel cas, en choisissant de rester en notre état actuel où nous ne bénéficions que d'une vie partielle, relative et temporaire, nous nous condamnons inéluctablement à la « seconde mort » qui, elle, est une mort absolue, totale et définitive. Une mort qui - contrairement à ce que veut nous faire croire l'exégèse ordinaire - ne nous condamne pas à une éternité infernale de souffrances atroces et d'horreurs indescriptibles, mais une mort qui nous anéantira totalement et n'en sera pas moins infiniment douloureuse. 

 

Extrait de l'article de Michel Fromaget  "Les deux morts de l'Ecriture et celle du ver à soie"

in Qu'est-ce que mourir ? 3ème Millénaire N° 102

 

Michel Fromaget est Anthropologue et Maître de conférences à l’Université de Caen. Licencié en sociologie, couronné d’un D.E.S. en sciences économiques, docteur en psychologie (psychologie sociale), et Docteur d’Etat ès Lettres et Sciences Humaines, Michel Fromager est par ailleurs le correspondant pour la France à l’IATS (International Association of Thanatology and Suicidology).

Anthropologue, maître de conférences à l'université de Caen, Michel Fromaget est l'auteur de nombreuses études sur les représentations de la vie et de la mort et a consacré deux ouvrages majeurs à réhabiliter «l'anthropologie ternaire» traditionnelle (la triplicité corps-âme-esprit), progressivement oubliée par les simplifications successives de la pensée occidentale, notamment depuis Descartes : Introduction à l'anthropologie ternaire (Albin Michel, 1991), et L'homme tridimensionnel (Albin Michel, 1996). Il a publié aussi Le symbolisme des Quatre Vivants - Ezéchiel, Saint Jean et la tradition (éd. du Félin, 1992). Puis il a travaillé également sur les soins palliatifs : Naître et mourir : anthropologie spirituelle et accompagnement des mourants (F-X de Guibert, 2007) sur la pensée de Maurice Zundel depuis 2005, sur la notion et l'expérience de l'émerveillement depuis 2000, sur l'Enfer dans le christianisme ancien depuis 1998.

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