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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 22:55

Mon Dieu, prenez-moi par la main !

Je vous suivrai bravement, sans beaucoup de résistance.

Je ne me déroberai à aucun des orages qui fondront sur moi dans cette vie.

Je soutiendrai le choix avec le meilleur de mes forces.

Mais donnez-moi de temps à autre un court instant de paix.

Et je n’irai pas croire, dans mon innocence, que la paix qui descendra sur moi est éternelle.

J’accepterai l’inquiétude et le combat qui suivront.

J’aime à m’attarder dans la chaleur et la sécurité, mais je ne me révolterai pas quand il me faudra affronter le froid, pourvu que vous me guidiez par la main.

Je vous suivrai partout et tâcherai de ne pas avoir peur.

Où que je sois, j’essaierai d’irradier un peu d’amour, ce véritable amour du prochain qui est en moi. 

Extrait d’« Une vie bouleversée » d’Etty Hillesum Lettre du 25 novembre 1941, cité dans Etty Hillesum, un itinéraire spirituel, (Albin Michel, 2001), de Paul Lebau.

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 22:55
Station-service (1940), MoMA (New York). 66,7 cm x 102,2 cm, huile sur toile.

Station-service (1940), MoMA (New York). 66,7 cm x 102,2 cm, huile sur toile.

Rien de plus banal, de plus insignifiant qu’une station-service. À quoi pense-t-on quand on fait le plein ? À rien, en général. Ce temps est un temps vide. Que dire alors du métier de pompiste, à peu près abandonné chez nous, encore en usage chez quelques-uns de nos voisins ?

Un homme à notre service, comme la station dont il est le gérant ou l’employé : un homme qui attend, donc, vous, ceux qui vous ont précédés et ceux qui vous suivront. Un homme éternellement en attente. Pas si différent de nous, tout compte fait.

Hopper a peint la profonde banalité d’un paysage suburbain avec les égards dignes d’une scène sacrée. C’est que l’on attend quelque chose ici : la prochaine voiture, le prochain client. Mais rien ne vient, et c’est bien l’absence de voiture qui fait la force de la composition.

Penché sur une pompe, l’homme semble songeur. Imagine-t-il, dans son ennui, un véhicule en train de se métamorphoser comme par magie en cheval ailé, comme le Pégase que l’on aperçoit sur le panneau éclairé devant le poste à essence et sur chacune des trois pompes alignées ?

Ce qui saute aux yeux, surtout, c’est le contraste pour le moins mystérieux entre le jour et la nuit, mais aussi entre la présence humaine et la nature. Où est-on au juste ? Nulle part. Tout aussi énigmatique, la lumière qui vient éclairer la scène donne à l’homme aux pompes à essence un air surnaturel.

Mais que fait-il ici, à cette heure silencieuse, au bord du crépuscule, absorbé en lui-même ? Rien, il attend, il ne sait ni qui, ni quoi, ni quand, ni, peut-être, pourquoi. Une interrogation faite homme. Impénétrable.

Et aussi indéchiffrable que notre temps. C’est que ce temps, le siècle dernier et le nôtre, est profondément un temps de l’attente. Les plus grands livres ne nous parlent que d’elle, comme le fait le tableau de Hopper.

Le Désert des Tartares de Buzzati, Le Rivage des Syrtes de Gracq, En attendant Godot de Beckett et jusqu’au très contemporain En attendant les barbares de Coetzee, tous sont des figurations de notre condition d’êtres qui attendent.

Et quoi donc ? Rien : la mort, la guerre, quelqu’un, une réponse. Une réponse… À nous qui attendons, de chercher laquelle. Et pas seulement pour faire le plein d’une voiture. Pour faire le plein de l’existence.

 

 
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29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 22:55
 
	YARA NARDI / POOL / AFP
YARA NARDI / POOL / AFP

Alors que le monde est touché de plein fouet par l'épidémie de coronavirus, entraînant des milliers de décès, et que plus de trois milliards de personnes sur terre sont confinées, le pape François a prononcé une bénédiction « Urbi et Orbi » exceptionnelle face à une place Saint-Pierre entièrement vide le 27 mars à 18 heures. Lors de sa méditation de l'Évangile, le pape a souligné la « tempête » dans laquelle nous sommes et appelé à « ne pas avoir peur ». En voici le texte complet.

« Le soir venu » (Mc 4, 35). Ainsi commence l’Evangile que nous avons écouté. Depuis des semaines, la nuit semble tomber. D’épaisses ténèbres couvrent nos places, nos routes et nos villes ; elles se sont emparées de nos vies en remplissant tout d’un silence assourdissant et d’un vide désolant, qui paralyse tout sur son passage : cela se sent dans l’air, cela se ressent dans les gestes, les regards le disent.

Nous nous retrouvons apeurés et perdus. Comme les disciples de l’Evangile, nous avons été pris au dépourvu par une tempête inattendue et furieuse. Nous nous nous rendons compte que nous nous trouvons dans la même barque, tous fragiles et désorientés, mais en même temps tous importants et nécessaires, tous appelés à ramer ensemble, tous ayant besoin de nous réconforter mutuellement. Dans cette barque… nous nous trouvons tous. Comme ces disciples qui parlent d’une seule voix et dans l’angoisse disent : « Nous sommes perdus » (v. 38), nous aussi, nous nous nous apercevons que nous ne pouvons pas aller de l’avant chacun tout seul, mais seulement ensemble.

Nous avons été pris au dépourvu par une tempête inattendue et furieuse.

Il est facile de nous retrouver dans ce récit. Ce qui est difficile, c’est de comprendre le comportement de Jésus. Alors que les disciples sont naturellement inquiets et désespérés, il est à l’arrière, à l’endroit de la barque qui coulera en premier. Et que fait-il ? Malgré tout le bruit, il dort serein, confiant dans le Père – c’est la seule fois où, dans l’Evangile, nous voyons Jésus dormir –. Puis, quand il est réveillé, après avoir calmé le vent et les eaux, il s’adresse aux disciples sur un ton de reproche : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » (v. 40).

Cherchons à comprendre. En quoi consiste le manque de foi de la part des disciples, qui s’oppose à la confiance de Jésus ? Ils n’avaient pas cessé de croire en lui. En effet, ils l’invoquent. Mais voyons comment ils l’invoquent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » (v. 38). Cela ne te fait rien : ils pensent que Jésus se désintéresse d’eux, qu’il ne se soucie pas d’eux. Entre nous, dans nos familles, l’une des choses qui fait le plus mal, c’est quand nous nous entendons dire : “Tu ne te soucies pas de moi ?”. C’est une phrase qui blesse et déclenche des tempêtes dans le cœur. Cela aura aussi touché Jésus, car lui, plus que personne, tient à nous. En effet, une fois invoqué, il sauve ses disciples découragés.

Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ?

La tempête démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités. Elle nous démontre comment nous avons laissé endormi et abandonné ce qui alimente, soutient et donne force à notre vie ainsi qu’à notre communauté. La tempête révèle toutes les intentions d’“emballer” et d’oublier ce qui a nourri l’âme de nos peuples, toutes ces tentatives d’anesthésier avec des habitudes apparemment “salvatrices”, incapables de faire appel à nos racines et d’évoquer la mémoire de nos anciens, en nous privant ainsi de l’immunité nécessaire pour affronter l’adversité.

À la faveur de la tempête, est tombé le maquillage des stéréotypes avec lequel nous cachions nos “ego” toujours préoccupés de leur image ; et reste manifeste, encore une fois, cette appartenance commune (bénie), à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : le fait d’être frères.

Maintenant, alors que nous sommes dans une mer agitée, nous t’implorons : “Réveille-toi Seigneur !”

« Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » Seigneur, ce soir, ta Parole nous touche et nous concerne tous. Dans notre monde, que tu aimes plus que nous, nous sommes allés de l’avant à toute vitesse, en nous sentant forts et capables dans tous les domaines. Avides de gains, nous nous sommes laissé absorber par les choses et étourdir par la hâte. Nous ne nous sommes pas arrêtés face à tes rappels, nous ne nous sommes pas réveillés face à des guerres et à des injustices planétaires, nous n’avons pas écouté le cri des pauvres et de notre planète gravement malade. Nous avons continué notre route, imperturbables, en pensant rester toujours sains dans un monde malade. Maintenant, alors que nous sommes dans une mer agitée, nous t’implorons : “Réveille-toi Seigneur !”

« Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » Seigneur, tu nous adresses un appel, un appel à la foi qui ne consiste pas tant à croire que tu existes, mais à aller vers toi et à se fier à toi. Durant ce Carême, ton appel urgent résonne : “Convertissez-vous”, « Revenez à moi de tout votre cœur » (Jl 2, 12). Tu nous invites à saisir ce temps d’épreuve comme un temps de choix. Ce n’est pas le temps de ton jugement, mais celui de notre jugement : le temps de choisir ce qui importe et ce qui passe, de séparer ce qui est nécessaire de ce qui ne l’est pas. C’est le temps de réorienter la route de la vie vers toi, Seigneur, et vers les autres. Et nous pouvons voir de nombreux compagnons de voyage exemplaires qui, dans cette peur, ont réagi en donnant leur vie. C’est la force agissante de l’Esprit déversée et transformée en courageux et généreux dévouements. C’est la vie de l’Esprit capable de racheter, de valoriser et de montrer comment nos vies sont tissées et soutenues par des personnes ordinaires, souvent oubliées, qui ne font pas la une des journaux et des revues ni n’apparaissent dans les grands défilés du dernier show mais qui, sans aucun doute, sont en train d’écrire aujourd’hui les évènements décisifs de notre histoire : médecins, infirmiers et infirmières, employés de supermarchés, agents d’entretien, fournisseurs de soin à domicile, transporteurs, forces de l’ordre, volontaires, prêtres, religieuses et tant et tant d’autres qui ont compris que personne ne se sauve tout seul.

Face à la souffrance, où se mesure le vrai développement de nos peuples, nous découvrons et nous expérimentons la prière sacerdotale de Jésus : « Que tous soient un » (Jn 17, 21). Que de personnes font preuve chaque jour de patience et insuffle l’espérance, en veillant à ne pas créer la panique mais la co-responsabilité ! Que de pères, de mères, de grands-pères et de grands-mères, que d’enseignants montrent à nos enfants, par des gestes simples et quotidiens, comment affronter et traverser une crise en réadaptant les habitudes, en levant les regards et en stimulant la prière ! Que de personnes prient, offrent et intercèdent pour le bien de tous. La prière et le service discret : ce sont nos armes gagnantes!

Nous ne sommes pas autosuffisants ; seuls, nous faisons naufrage.

« Pourquoi avez-vous peur ? N’avez-vous pas encore la foi ? » Le début de la foi, c’est de savoir qu’on a besoin de salut. Nous ne sommes pas autosuffisants ; seuls, nous faisons naufrage : nous avons besoin du Seigneur, comme les anciens navigateurs, des étoiles. Invitons Jésus dans les barques de nos vies. Confions-lui nos peurs, pour qu’il puisse les vaincre. Comme les disciples, nous ferons l’expérience qu’avec lui à bord, on ne fait pas naufrage. Car voici la force de Dieu : orienter vers le bien tout ce qui nous arrive, même les choses tristes. Il apporte la sérénité dans nos tempêtes, car avec Dieu la vie ne meurt jamais.

Le Seigneur nous interpelle et, au milieu de notre tempête, il nous invite à réveiller puis à activer la solidarité et l’espérance capables de donner stabilité, soutien et sens en ces heures où tout semble faire naufrage. Le Seigneur se réveille pour réveiller et raviver notre foi pascale. Nous avons une ancre : par sa croix, nous avons été sauvés. Nous avons un gouvernail : par sa croix, nous avons été rachetés. Nous avons une espérance : par sa croix, nous avons été rénovés et embrassés afin que rien ni personne ne nous sépare de son amour rédempteur. Dans l’isolement où nous souffrons du manque d’affections et de rencontres, en faisant l’expérience du manque de beaucoup de choses, écoutons une fois encore l’annonce qui nous sauve : il est ressuscité et vit à nos côtés. Le Seigneur nous exhorte de sa croix à retrouver la vie qui nous attend, à regarder vers ceux qui nous sollicitent, à renforcer, reconnaître et stimuler la grâce qui nous habite. N’éteignons pas la flamme qui faiblit (cf. Is 42, 3) qui ne s’altère jamais, et laissons-la rallumer l’espérance.

Le Seigneur se réveille pour réveiller et raviver notre foi pascale.

Embrasser la croix, c’est trouver le courage d’embrasser toutes les contrariétés du temps présent, en abandonnant un moment notre soif de toute puissance et de possession, pour faire place à la créativité que seul l’Esprit est capable de susciter. C’est trouver le courage d’ouvrir des espaces où tous peuvent se sentir appelés, et permettre de nouvelles formes d’hospitalité et de fraternité ainsi que de solidarité. Par sa croix, nous avons été sauvés pour accueillir l’espérance et permettre que ce soit elle qui renforce et soutienne toutes les mesures et toutes les pistes possibles qui puissent aider à nous préserver et à sauvegarder. Étreindre le Seigneur pour embrasser l’espérance, voilà la force de la foi, qui libère de la peur et donne de l’espérance.

« Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » Chers frères et sœurs, de ce lieu, qui raconte la foi, solide comme le roc, de Pierre, je voudrais ce soir vous confier tous au Seigneur, par l’intercession de la Vierge, salut de son peuple, étoile de la mer dans la tempête. Que, de cette colonnade qui embrasse Rome et le monde, descende sur vous, comme une étreinte consolante, la bénédiction de Dieu.

Seigneur, bénis le monde, donne la santé aux corps et le réconfort aux cœurs.
Tu nous demandes de ne pas avoir peur.
Mais notre foi est faible et nous sommes craintifs.
Mais toi, Seigneur, ne nous laisse pas à la merci de la tempête.
Redis encore : « N’ayez pas peur » (Mt 28, 5).
Et nous, avec Pierre, « nous nous déchargeons sur toi de tous nos soucis, car tu prends soin de nous » (cf. 1P 5, 7).

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