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9 septembre 2017 6 09 /09 /septembre /2017 22:43
Mgr Jean entouré de prêtres et de diacres dans les années soixante

Mgr Jean entouré de prêtres et de diacres dans les années soixante

A la recherche de l'iconographie occidentale, le jeune Eugraph Kovalevsky s'en vient en l'année 1927 ou 1928 visiter les fresques de l'église Sainte-Radegonde à Poitiers. Dans la crypte de ce sanctuaire, où il était venu en esthète religieux seulement et oublieux de la sainteté, en passant sous le tombeau de la sainte, dans un mélange de joie et de crainte qui ne sont pas de ce monde, il entend : «Je veux que la France devienne orthodoxe», et il reçoit la force pour commencer cette oeuvre.

La renaissance de l'orthodoxie en France, la restauration de l'Eglise de France dans l'esprit où elle vécut durant les premiers siècles de sa fondation devient ce jour, à Poitiers, la mission d'Eugraph Kovalevsky, l'œuvre pour le reste de sa vie. 

...

Avec quelques jeunes autres russes émigrés dont Wladimir Lossky Eugraph Kovalevsky a fondé en 1925 une confrérie qu'ils placent sous le patronage de saint Photius, le grand patriarche de l'Eglise de Constantinople qui fut le savant le plus illustre de son siècle, le neuvième, et qui pensait que l'autorité dans l'Eglise universelle et les décisions sur les dogmes divins relèvent de la conciliarité («là où deux ou trois sont réunis en mon Nom, dit le Christ, Je suis présent»). Le but de cette confrérie est de travailler à l'indépendance et à l'universalisme de l'orthodoxie, pensant que «l'unité chrétienne ne peut être atteinte qu'en confessant l'orthodoxie» (citation de W. Lossky). 

...

«Il ne s'agissait point (dans les travaux de recherche sur l'orthodoxie en Occident) d'une quelconque tolérance de telle ou telle coutume, mais de la restauration dans l'orthodoxie universelle du visage légitime, immortel et orthodoxe de l'Occident. C'était mon Credo.

...

D'où me vint cette conviction? Comme je l'ai dit, je crois, en 1919, avant de prendre le bateau pour la France, deux idées s'étaient imposées à mon esprit. Dieu a voulu l'émigration orthodoxe en Europe afin qu'elle apporte la lumière de l'orthodoxie qui durant mille ans s'est désintéressée de l'Occident. Deux sentiments aigus m'animent: la splendeur de l'orthodoxie et le péché des orthodoxes avec leur indifférence vis-à-vis des autres peuples, ou plutôt leur satisfaction statique. Ce péché est lavé par le martyre de la Russie et la mission des orthodoxes en Occident. Je n'avais point changé. » 

En ce temps (1936) réside à Moscou un saint et prophète: le métropolite Serge qui préside au destin et au martyre de l'Eglise orthodoxe russe. Serge «le Grand» est «locum-tenens» du patriarche. Staline acceptera plus tard qu'il soit élevé au patriarcat. 

... arrive à Paris la décision historique (décret du 16 juin 1936, n° 75) :  

«...Les paroisses réunies à l'Eglise orthodoxe, se servant du rite occidental, seront désignées comme ÉGLISE ORTHODOXE OCCIDENTALE... »

Remplaçant du locum-tenens du patriarche.

Signé : Serge, métropolite de Moscou.  

...

L'Eglise orthodoxe d'Occident rejaillit du sol après un millénaire souterrain, aidée en cela par les Russes, par ceux qui se firent baptiser au temps même où cette Eglise commençait sa carrière souterraine (fin du Xe siècle) laissant la place à l'Eglise de Rome. 

Eugraph Kovalevsky est ordonné prêtre par le métropolite Eleuthère qui représente en France le patriarcat de Moscou et sa première célébration liturgique, le dimanche 7 mars 1937, est celle de l'enterrement de monseigneur Winnaert. Le nouveau père Eugraph avait accepté quelques jours auparavant de devenir responsable de l'Eglise d'Occident. 

... en 1957, l'archiprêtre Eugraph va rencontrer un archevêque russe, émigré et membre du synode des évêques russes en émigration, synode connu sous le nom d'Eglise russe hors-frontières. Cet archevêque est Jean de Chang-hai, maintenant connu sous le nom de Jean de San Francisco et qui sera prochainement glorifié, canonisé. 

...

L'Eglise orthodoxe de France est reçue dans l'obédience russe hors-frontières avec un statut d'autonomie; l'archevêque Jean sera son protecteur et le 11 novembre 1964, jour de la fête de saint Martin l'apôtre des Gaules, il sacre évêque le père Eugraph à San Francisco, où l'archevêque Jean a été nommé.

Le nouvel évêque reçoit le nom de Jean, du patronyme de saint Jean de Cronstadt, prêtre de l'Eglise patriarcale russe né au ciel le 20 décembre 1908 et qui fut un thaumaturge prodigieux, tout en desservant la cathédrale Saint-André de Cronstadt (faubourg de Saint Petersbourg).

Et comme l'évêque est l'évêque d'un lieu ce sera la ville de Saint-Denis, près de Paris, qui n'a pas à cette date d'évêché romain qu'on attribuera à Monseigneur Jean. 

L'archevêque Jean, consécrateur avec l'évêque roumain Théophile, lui remet la crosse et lui dit brièvement[43] : 

« Tu as fait la mission selon les paroles : "Allez, enseignez toutes les nations". Le peuple français sera dans la joie, mais tu rencontreras des difficultés, car la haine est grande. Tu dois être prudent, tu ne tiens pas assez compte des faibles auxquels on ne donne que du lait. Aujourd'hui, saint Martin est fête de toute la France. Saint Irénée est ton protecteur par la sûreté de la doctrine. Tu es entouré de saint Jean de Cronstadt, de saint Nectaire d'Egine[44], mais souviens-toi aussi du métropolite Antoine de Kiev, ton parent, à l'âme universelle, et fais ce qu'il ferait à ta place. » 

En 1967, un nouveau frère à l'esprit prophétique se présenta en la personne du patriarche Justinien, patriarche de l'Eglise orthodoxe de Roumanie. Il était trop tard pour mener à terme la discussion sur l'Eglise d'Occident, mais il était temps encore pour être reçu et s'entendre dire :«Je reçois en votre Eminence non pas un évêque seulement mais le chef d'une Eglise» (Propos du Patriarche Justinien, tenu à Bucarest en avril 1967, et rapporté par les prêtres qui accompagnaient l'évêque Jean lors de sa visite). 

Liturge jusqu'à son dernier souffle, comme son maître le Christ, l'évêque Jean de Saint-Denis naquit au ciel un vendredi à 15 heures. C'était le 30 janvier 1970, jour de la fête des trois saints Docteurs de l'Orient, ses compagnons de toujours, saint Jean Chrysostome, saint Basile le Grand et saint Grégoire de Nazianze. 

Extraits de l'article ci-dessous

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8 septembre 2017 5 08 /09 /septembre /2017 22:55
Et cela lui allait bien

Conte du temps proche

Ce matin le vieux Mayer est mort. On a eu du mal à le sortir dans l’escalier de la Tour H. Il était si grand, mais aussi si mince, si gris d’habitude dans sa longue houppelande grise, rasant les murs ; on ne le voyait pas, il se savait oublié et cela lui allait bien.

Qui était-il, seul et silencieux dans cet immeuble aux mille bruits, vaisselle, musique, éclats de voix, cris des mômes dévalant l’escalier ? Il n’était rien, et cela lui allait bien.

Chaque jour il sortait, même heure le matin, rentrait à la méridienne et ne sortait plus, alors on ne le voyait guère, et cela lui allait bien.

Pourtant un œil averti aurait été retenu par ce visage pale sorti de rien.

Deux yeux bleus, clairs, si clairs, bordés de cernes noirs comme un ciel d’été menacé d’orage.

Une bouche toujours légèrement ouverte, silencieuse, comme un cratère de volcan éteint.

Les joues rasées avec soin parce que le geste d’antan en avait donné l’habitude.

Seul le menton était enneigé pour couvrir ce qui aurait pu laisser apparaître une virilité à effacer.

Pourtant une abondante chevelure blanche, si blanche, comme l’écume des vagues, aurait pu attirer l’attention, mais Ulrich portait un vieux chapeau sans forme cachant ces beaux restes du temps passé.

Ainsi dans l’ombre, il n’était décidément rien, et cela lui allait bien.

Quelques jours plus tard, un article parût dans la Nouvelle Gazette de Vienne.

Le Docteur Ulrich Mayer est mort et le monde des Arts est en deuil. Tant d’années s’étaient écoulées depuis que ce nom fut prononcé avec admiration.

Le jeune chef d’orchestre de la Philharmonie enchantait le public, il aurait sûrement une magnifique carrière laissant son nom parmi les grands. Et cela lui allait bien. 

Mais voilà, il était juif et son talent avait donc forcément quelque chose de diabolique dans l’Autriche nazifiée.

Absorbé dans son monde intérieur, il ne vit pas venir l’orage.

Un jour, les pas cadencés se rapprochèrent de sa demeure, de plus en plus forts, comme une armée de tambours.

Il est parti, tiré par les uns, poussé par les autres, et jeté en enfer sans rien, nu, sans autre musique que des cris, notes stridentes, ordres vociférés et sanglots étouffés.

Le temps n’existait plus, il n’était  rien. Mais il entendait encore parfois une musique lointaine, si douce, simplement sublime. Tout n’était pas perdu, il survécut.

Mais que restait-il de cette vitalité généreuse de jadis, des amis, des femmes désirables, des conversations toniques, des promenades aux odeurs de lilas, des accords jaillis de l’orchestre, du chant du violon ou du piano en concerto quand il partageait sa passion ? 

Le nouveau  monde n’était plus le sien. Alors il s’enferma dans un ailleurs, et cela lui allait bien.

Hélène Sicard-Lenattier
 

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7 septembre 2017 4 07 /09 /septembre /2017 22:58
L'eutrapélie

En grec, ce terme tarabiscoté signifie littéralement la « bonne tournure », c'est-à-dire la capacité de « tourner de façon heureuse » des paroles ou des actes pour le bien de l'esprit, ou encore l'« enjouement ».

Le mot apparaît dans la colossale Somme théologique (2e partie de la 2e partie, question 168, article 2 : « Peut-il y avoir de la vertu dans les activités de jeu ? ») de saint Thomas d'Aquin, qui n'est pas précisément réputé pour avoir été un joyeux drille, mais qui savait à coup sûr, après avoir rédigé un pareil monument, ce que signifient le travail et l'effort.

L'eutrapélie désigne la vertu qui consiste à savoir s'accorder une légitime détente.

L'eutrapélie est une vertu, c'est-à-dire une capacité à bien agir.

Pour Thomas d'Aquin, une vertu est toujours un moyen terme entre ces deux extrêmes que sont une exagération et un manque (de là vient la locution latine In medio stat virtus, « La vertu se tient au milieu »).

Ce moyen terme ne signifie pas une moyenne statistique ou une sorte de compromis médiocre, mais un optimum, la meilleure façon d'exercer nos capacités : par exemple, la vertu de courage est le juste milieu entre les deux « vices » que sont la couardise et la témérité, la vertu de générosité est le juste milieu entre avarice et prodigalité, etc.

L'eutrapélie est, quant à elle, une « petite vertu », c'est-à-dire un cas particulier de cette grande vertu « cardinale » qu'est la tempérance, conçue comme la capacité à être modéré, à user sur le mode du ni trop ni trop peu des bonnes choses de la vie (la boisson, la nourriture, le sexe, le rire, etc.).

Mais ce n'est pas parce qu'une vertu est dérivée d'une autre qu'elle est sans importance.

L'eutrapélie, explique Thomas, est tout à fait essentielle : c'est le juste milieu entre la paresse et l'hyperactivité ou l'agitation permanente, et elle consiste donc à savoir accorder à l'esprit crispé, fatigué par le travail, la légitime détente qui lui permet de ne pas se briser sous la tension accumulée.

Voyez donc un peu ce qu'écrit en substance Thomas d'Aquin, docteur de l'Église et « prince des théologiens », pour promouvoir l'eutrapélie : « De même que l'homme a besoin d'un repos physique pour la reconstitution des forces de son corps qui ne peut travailler de façon continue, car il a une puissance limitée, il en est de même de l'esprit, dont la puissance aussi est limitée.

Le repos de l'esprit, c'est le plaisir. C'est pourquoi il faut remédier à la fatigue de l'esprit en s'accordant quelque plaisir.

L'esprit de l'homme se briserait s'l ne se relâchait jamais de son application.

Ces paroles et actions, où l'on ne recherche que le plaisir de l'esprit, s'appellent divertissements ou récréations, le jeu, les plaisanteries. Il est donc nécessaire d'en user de temps à autre pour donner à l'esprit un certain repos. »

Les diverses scansions temporelles de nos existences fournissent des occasions de pratiquer cette vertu d'eutrapélie : chaque jour, pour se reposer du travail accompli - et cette maladie du siècle qu'est le burn-out apparaît précisément comme la pathologie de ceux dont l'esprit se brise parce qu'ils ne savent, ou ne peuvent, exercer l'eutrapélie.

Chaque semaine, notamment lors de la césure du dimanche, qui devrait constituer non seulement pour les chrétiens le jour du Seigneur, mais aussi pour tous ceux que le labeur de la semaine a fatigués, le jour de l'eutrapélie.

Et chaque année pendant les vacances, dont, dans le meilleur des mondes possibles, nous devrions tous bénéficier.

DENIS MOREAU
Philosophe

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