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9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 23:11
Le feu dans le monde

C’est fait.

Le Feu, encore une fois, a pénétré la Terre.
Il n’est pas tombé bruyamment sur les cimes, comme la foudre en son éclat. Le Maître force-t-il les portes pour entrer chez lui ?

Sans secousse, sans tonnerre, la flamme a tout illuminé par le dedans. Depuis le cœur du moindre atome jusqu’à l’énergie des lois les plus universelles, elle a si naturellement envahi individuellement et dans leur ensemble, chaque élément, chaque ressort, chaque liaison de notre Cosmos, que celui-ci, pourrait-on croire, s’est enflammé spontanément.

Dans la nouvelle Humanité qui s’engendre aujourd’hui, le Verbe a prolongé l’acte sans fin de sa naissance ; et, par la vertu de son immersion au sein du Monde, les grandes eaux de la Matière, sans un frisson, se sont chargées de vie. Rien n’a frémi, en apparence, sous l’ineffable transformation. Et cependant, mystérieusement et réellement, au contact de la substantielle Parole, l’Univers, immense Hostie, est devenu Chair. Toute matière est désormais incarnée, mon Dieu, par votre Incarnation.

L’Univers, il y a longtemps que nos pensées et nos expériences humaines avaient reconnu les étranges propriétés qui le font si pareil à une Chair …

Comme la Chair, il nous attire par le charme qui flotte dans le mystère de ses plis et la profondeur de ses yeux.

Comme la Chair, il se décompose et nous échappe sous le travail de nos analyses, de nos déchéances, et de sa propre durée.

Comme la Chair, il ne s’étreint vraiment que dans l’effort sans fin pour l’atteindre toujours au-delà de ce qui nous est donné.

Ce mélange troublant de proximité et de distance, nous le sentons tous, Seigneur, en naissant. Et il n’y a pas, dans l’héritage de douleur et d’espérance que se transmettent les âges, il n’y a pas de nostalgie plus désolée que celle qui fait pleurer l’homme d’irritation et de désir au sein de la Présence qui flotte impalpable et anonyme, en toutes choses, autour de lui : « Si forte attrectent eum »

Maintenant, Seigneur, par la Consécration du Monde, la lueur et le parfum flottant dans l’Univers prennent pour moi corps et visage, en Vous. Ce qu’entrevoyait ma pensée hésitante, ce que réclamait mon cœur par un désir invraisemblable, vous me le donnez magnifiquement : que les créatures soient non seulement tellement solidaires entre elles, qu’aucune ne puisse exister sans  toutes les autres pour l’entourer, – mais qu’elles soient tellement suspendues à un même centre réel, qu’une véritable Vie, subie en commun, leur donne, en définitive, leur consistance et leur union.

Faites éclater, mon Dieu, par l’audace de votre Révélation, la timidité d’une pensée puérile qui n’ose rien concevoir de plus vaste, ni de plus vivant au monde que la misérable perfection de notre organisme humain ! Sur la voie d’une compréhension plus hardie de l’Univers, les enfants du siècle devancent chaque jour les maîtres d’Israël. Vous, Seigneur Jésus, « en qui toutes choses trouvent leur consistance », révélez-Vous enfin à ceux qui vous aiment, comme l’Âme supérieure et le Foyer physique de la Création. Il y va de notre vie, ne le voyez-vous pas ? Si je ne pouvais croire, moi, que votre Présence réelle anime, assouplit, réchauffe la moindre des énergies qui me pénètrent ou me frôlent, est-ce que, transi dans les moelles de mon être, je ne mourrais pas de froid ?

Merci, mon Dieu, d’avoir, de mille manières, conduit mon regard, jusqu’à lui faire découvrir l’immense simplicité des Choses ! Peu à peu, sous le développement irrésistible des aspirations que vous avez déposées en moi quand j’étais encore un enfant, sous l’influence d’amis exceptionnels qui se sont trouvés à point nommé sur ma route pour éclairer et fortifier mon esprit, sous l’éveil d’initiations terribles et douces dont vous m’avez fait successivement franchir les cercles, j’en suis venu à ne pouvoir plus rien voir ni respirer hors du Milieu où tout n’est qu’Un.

En ce moment où votre Vie vient de passer, avec un surcroît de vigueur, dans le Sacrement du Monde, je goûterai, avec une conscience accrue, la forte et calme ivresse d’une vision dont je n’arrive pas à épuiser la cohérence et les harmonies.

Ce que j’éprouve, en face et au sein du Monde assimilé par votre Chair, devenu votre Chair, mon Dieu, – ce n’est ni l’absorption du moniste avide de se fondre dans l’unité des choses, – ni l’émotion du païen prosterné aux pieds d’une divinité tangible, – ni l’abandon passif du quiétiste ballotté au gré des énergies mystiques.

Prenant à ces divers courants quelque chose de leur force sans me pousser sur aucun écueil, l’attitude en laquelle me fixe votre universelle Présence est une admirable synthèse où se mêlent, en se corrigeant, trois des plus redoutables passions qui puissent jamais déchaîner un cœur humain.

Comme le moniste, je me plonge dans l’Unité totale, – mais l’Unité qui me reçoit est si parfaite qu’en elle je sais trouver, en me perdant, le dernier achèvement de mon individualité.

Comme le païen, j’adore un  Dieu palpable. Je le touche même, ce Dieu, par toute la surface et la profondeur du Monde de la Matière où je suis pris. Mais, pour le saisir comme je voudrais (simplement pour continuer à le toucher), il me faut aller toujours plus loin, à travers et au-delà de toute emprise, – sans pouvoir jamais me reposer en rien, – porté à chaque instant par les créatures, et à chaque instant les dépassant, – dans un continuel accueil et un continuel détachement.

Comme le quiétiste, je me laisse délicieusement bercer par la divine Fantaisie. Mais, en même temps, je sais que la Volonté divine ne me sera révélée, à chaque moment, qu’à la limite de mon effort. Je ne toucherai Dieu dans la Matière, comme Jacob, que lorsque j’aurai été vaincu par lui.

Ainsi, parce que m’est apparu l’Objet définitif, total, sur lequel est accordée ma nature, les puissances de mon être se mettent spontanément à vibrer suivant une Note Unique, incroyablement riche, où je distingue, unies sans effort, les tendances les plus opposées : l’exaltation d’agir et la joie de subir ; la volupté de tenir et la fièvre de dépasser ; l’orgueil de grandir et le bonheur de disparaître en un plus grand que soi.

Riche de la sève du Monde, je monte vers l’Esprit qui me sourit au-delà de toute conquête, drapé dans la splendeur concrète de l’Univers. Et je ne saurais dire, perdu dans le mystère de la Chair divine, quelle est la plus radieuse de ces deux béatitudes : avoir trouvé le Verbe pour dominer la Matière, ou posséder la Matière pour atteindre et subir la lumière de Dieu.

Faites, Seigneur, que, pour moi, votre descente sous les Espèces universelles ne soit pas seulement chérie et caressée comme le fruit d’une spéculation philosophique, mais qu’elle me devienne véritablement une Présence réelle.  En puissance et en droit, que nous le voulions ou non, vous êtes incarné dans le Monde, et nous vivons suspendus à vous. Mais, en fait, il s’en faut (et de combien !) que pour nous tous vous soyez également proche. Portés, tous ensemble, au sein d’un même Monde, nous formons néanmoins chacun notre petit Univers en qui l’Incarnation s’opère indépendamment, avec une intensité et des nuances incommunicables.

Et voilà pourquoi, dans notre prière à l’autel, nous demandons que pour nous la consécration se fasse : « Ut nobis Corpus et Sanguis fiat … »  Si je crois fermement que tout, autour de moi, est le Corps et le Sang du Verbe alors pour moi (et en un sens pour moi seul), se produit la merveilleuse « Diaphanie » qui fait objectivement transparaître dans la profondeur de tout fait et de tout élément, la chaleur lumineuse d’une même Vie. Que ma foi, par malheur, se relâche, et aussitôt, la lumière s’éteint, tout devient obscur, tout se décompose.

Dans la journée qui commence, Seigneur, vous venez de descendre. Hélas ! pour les mêmes évènements qui se préparent, et que nous subirons tous, quelle infinie diversité dans les degrés de votre Présence ! Dans les mêmes circonstances, exactement, qui s’apprêtent à m’envelopper et à envelopper mes frères, vous pouvez être un peu, beaucoup, de plus en plus, ou pas du tout.

 Pour qu’aucun poison ne me nuise aujourd’hui, pour qu’aucune mort ne me tue, pour qu’aucun vin ne me grise, pour que dans toute créature je vous découvre et je vous sente, – Seigneur, faites que je croie !

 

« LA MESSE SUR LE MONDE » – Teilhard de Chardin, 1923

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8 février 2016 1 08 /02 /février /2016 23:06
Humour
Humour

Au Paradis on est assis à la droite de Dieu :

c'est normal, c'est la place du mort.

Pierre Desproges

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7 février 2016 7 07 /02 /février /2016 23:52
Ce que cherchent les jeunes et qu'ils ne trouvent plus en France

« Il faut retrouver une certaine virilité dans l’annonce de l’Évangile »

EXCLUSIF MAG - Fabrice Hadjadj est philosophe et directeur de l’Institut Philanthropos à Fribourg(1). Pour lui, l’extrémisme djihadiste qui sévit aujourd’hui est aussi le fruit du vide de l’Occident.

Les djihadistes qui partent en Syrie sont souvent très jeunes, radicalisés rapidement, ils ont échappé à toute surveillance parentale et policière. Pour autant, ils ont des profils variés : étudiants sans histoires, lycéennes amoureuses, délinquants de quartiers… Selon vous, y a-t-il un point commun entre tous ces jeunes gens ?

Le point commun, c’est qu’ils sont jeunes. Ils ont en eux les aspirations de la jeunesse, ses rêves, son effervescence, une certaine ingratitude à l’égard de ce qu’ont bâti leurs pères, mais aussi une énergie inaugurale, qui rouvre l’histoire là où leurs pères croyaient avoir tout planifié.

La suite des générations ne se déploie pas selon un progrès linéaire, dans une continuité cumulative. Le fils ne reprend pas le fil où l’ont laissé ses parents. Non seulement parce qu’il doit tout réapprendre et réinterpréter, mais aussi parce qu’il possède une liberté critique qui le fait sortir de sa famille pour en fonder une autre : même s’il doit honorer son père et sa mère, il lui faut aussi quitter son père et sa mère…

Or, si le sens de la tradition permet d’équilibrer ce double mouvement, le modernisme multiplie et accélère les ruptures et les retours de balancier.

Ce qui est intéressant, c’est que les jeunes qui, en France, sont tentés par le djihad (mais aussi par la réaction d’un terrorisme identitaire), viennent dans un temps où les soixante-huitards ont l’âge, sinon l’art, d’être grands-pères.

Ils connaissent une pulsion révolutionnaire, veulent donner un coup de pied dans la termitière, comme en 1968, mais en même temps, ils sont à l’opposé de Mai 68 et du Charlie Hebdo de papy : ils se rebellent contre le libertarisme, le pacifisme, l’athéisme, ils ont envie d’avoir des repères clairs et d’établir un ordre moral rigide.

Cette tentation de la radicalité est-elle un effet de la crise économique et sociale ?

Cette fois, je dois d’abord critiquer les présupposés de votre question. Il me semble en premier lieu que la radicalité n’est pas une tentation, mais un devoir. Dans la mesure où elle consiste à aller à la racine des choses (radix, en latin) et à libérer toute la vitalité dont on est capable, la radicalité est bonne. Elle nous préserve des petits compromis incessants, de ce laisser-aller de feuille morte emportée à tout vent d’opinion. Mais on peut aussi réagir à cette mollesse en tombant dans le vice contraire : l’extrémisme – qui n’est pas la radicalité, et qui est mauvais, lui, parce qu’il prétend détenir une solution finale.

Par ailleurs, penser que le djihadisme procède simplement de la crise économique et sociale aboutit à une double méprise : d’une part, on oublie que le djihad a existé, en d’autres temps, comme une partie essentielle de l’islam ; d’autre part, on laisse croire que, si le système de valeurs technolibéral sortait de la crise, ce serait merveilleux. Or, il y a bien pire que la crise de ce système : ce serait sa réussite. Simone Weil dit que « l’enfer, c’est de se croire au paradis par erreur ».

Ces jeunes ne sont-ils pas de purs « produits » de la société dans laquelle ils ont grandi ? Qu’est-ce que cela dit de notre société ?

Ce serait une grave erreur, en effet, de croire que le djihadisme contemporain est la résurgence d’un obscurantisme prémoderne. Il s’agit au contraire d’un phénomène postmoderne, très conscient des impasses du progressisme. Il se situe donc en rupture, dénonçant l’individualisme et le vide religieux.

Mais il est aussi dans une continuité assez évidente : les jeunes se laissent embrigader par Internet et par des clips tournés comme une bande-annonce de jeu vidéo, avec une mission bien déterminée (établir le califat), comme dans World of Warcraft

Ce sont des re­jetons de la société du spectacle (l’acte terroriste valant avant tout par son impact spectaculaire), des déracinés soumis à la logique de la mondialisation (car ils partent à l’étranger et ne cherchent pas à défendre une famille ou une terre), des collaborateurs d’une puissance industrielle qui marche grâce au pétrole et au trafic d’armes…

Enfin, ils prétendent tout résoudre par des clics et passent assez facilement de la souris au détonateur. Ils sont en cela des produits de notre push-button society, pour reprendre une expression du philosophe Günther Anders.

Par-delà leur jeunesse, ils sont possédés par cette impatience que génère le dispositif technologique ambiant. Impatience qui est toujours complice de la destruction : «Il faut des mois et des mois pour pousser une moisson, dit Péguy. Et il ne faut qu’un briquet pour flamber une moisson. Il faut des années et des années pour faire pousser un homme. Et il suffit d’un coup pour tuer un homme. Un coup de sabre, et ça y est. »

Que recherchent les jeunes aujourd’hui qu’ils ne trouvent pas en France et de manière générale ?

Un récit, une épopée, quelque chose qui fasse sens, c’est-à-dire pour quoi l’on peut vivre et mourir.

Car le bonheur que nous recherchons profondément n’est pas dans le bien-être ni le confort, mais dans la générosité jusqu’au sacrifice. Le confort consumériste ne se maintient d’ailleurs que parce qu’il ne cesse de nous vendre des séries pleines d’actions aventureuses, qui fonctionnent comme des exutoires.

Si nous sommes vivants, c’est pour vivre à fond. Qu’est-ce que cela veut dire ? Donner la vie et donner sa vie. Qu’on néglige cela, qui est l’aventure de la lumière, et l’on bascule aisément dans sa parodie absurde, qui est le déchaînement des ténèbres : on donne la mort et on se donne la mort.

Comment agir concrètement, sur le terrain de l’éducation, pour enrayer ce phénomène ?

L’éducation telle qu’elle est conçue dans notre pays ne peut plus rien. Ce n’est pas à coup de laïcisme, de civisme, de charte pour les « valeurs républicaines » que l’on arrivera à quelque chose. D’autant plus que le système éducatif n’est généralement qu’une sorte de garderie ou d’antichambre pour le marché du travail et l’ANPE.

Du reste, à quoi sert d’avoir une tête bien pleine, à l’heure de Wikipedia ? Ce que cherche un jeune avant tout, ce n’est pas de l’instruction, mais une vocation ; ce n’est pas une orientation professionnelle, mais une espérance.

Quelles réponses l’Église catholique peut-elle apporter à ces jeunes qui se réfugient dans l’islam – et à la jeunesse en recherche de repères, plus largement ?

Les réponses, ou plutôt les appels… À nouveau, il s’agit d’entendre un appel plus que d’avoir des réponses… Et celui-ci se trouve dans les deux grands textes du pape François, Evangelii gaudium et Laudato si.

Le premier souligne que ni l’évangélisa­tion ni la sainteté ne sont des spécialités. Si un dessein de la Providence vous fait naître dans cette époque et dans ce pays, c’est que vous y avez une mission, c’est que vous êtes une mission divine à travers vos limites et vos faiblesses. Mission impossible, sans doute, mais l’ange répond à Marie : Rien n’est impossible à Dieu…

Le second texte, qui porte sur l’écologie intégrale, nous invite à lutter contre le « paradigme techno-économique » et à réinventer des petites communautés de labeur et de louange, qui, en retrouvant la proximité avec l’autre et le contact avec la terre, peuvent à nouveau nous ouvrir au Ciel.

Pourquoi les catholiques ne sont-ils pas bien plus présents et actifs auprès de ces jeunes que ne le sont les musulmans et les évangéliques, depuis beaucoup plus longtemps ?

Les catholiques de France ont trop été sur la défensive, et ils ont beaucoup pratiqué l’autocensure. Ce permanent profil bas vient, me semble-t-il, d’un côté, de la mystique du levain dans la pâte, qui aurait oublié la lampe qu’on ne doit pas mettre sous le boisseau ; de l’autre, d’une sorte de honte à l’égard d’un passé marqué par des échecs et des compromissions – ce qui ne nous fait que mieux entrer dans la compromission présente.

Je crois qu’il faut retrouver une certaine virilité dans l’annonce de l’Évangile. Le Christ est l’Agneau immolé, mais il est aussi le Lion de Juda. Le chrétien est le frère universel, mais il est aussi le bon soldat de Jésus (2 Tm 2, 3).

Et saint Thomas d’Aquin rappelle que l’humilité doit nous conduire à la magnanimité, cette grandeur d’âme qui nous fait tendre vers les choses grandes et ardues, parce que c’est cela qui est digne d’un fils de Dieu.

 

publié sur Famille Chrétienne (VOIR ICI)

http://www.seraphim-marc-elie.fr/

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