Ils n’en sont sans doute pas conscients, puisque leur seule référence est la réalité physique et empirique qui se présente à leur sens et à leur raison, mais eux-mêmes, qui s’instaurent gardiens de la prison, se trouvent enchaînés. Comme l’écrit Henry Corbin, penseur considérable et inspiré, en décryptant un récit initiatique d’Avicenne (médecin et philosophe iranien du Xème siècle), il s’agit de « sortir d’une prison dont les geôliers ne savent qu’ils sont eux-mêmes captifs. »
Méfions-nous des faux guides qui égarent la population, sous couleur de « prendre soin » d’elle, sous prétexte de la protéger et rassurer. La lumineuse philosophe Simone Weil rappelle dans la personne et le sacré, un essai rédigé la dernière année de sa courte vie, que « la justice consiste à veiller à ce qu’il ne soit pas fait de mal aux hommes. » Et elle développe : « On peut transmettre du mal à un être humain en le flattant, en lui fournissant du bien-être, des plaisirs ; mais le plus souvent les hommes transmettent du mal aux hommes en leur faisant du mal. »
Souvenons-nous des flatteries du Grand Inquisiteur dans l’apologie imaginée par Dostoïevski. On s’aperçoit alors que, avec l’étau qui se resserre et rend la vie irrespirable et les gens malheureux, c’est le confinement de l’âme qui est en jeu. L’issue vers le monde spirituel devient difficile, bientôt empêchée. Les chemins de l’aventure intérieure sont barrés ou effacés afin que chaque mortel soit projeté dans la seule extériorité. Telle est la mort véritable, affreuse. Ecoutons encore Henry Corbin, dans Face de Dieu, face de l’homme, qui date de 1964.
« L’homme mort, c’est-à-dire spirituellement mort, ne reconnaît comme vrai et bon que ce qui appartient au corps matériel et à ce monde-ci. Les fins qui l’influencent ne concernent que la vie de ce il ne peut y croire. ( …) Il est esclave des servitudes extérieures : craintes de la loi, de la perte de la vie, de la richesse, de la réputation – toute chose qu’il valorise pour elles-mêmes. »
Le grand risque, de nos jours comme de tout temps, ce n’est pas de mourir du covid, de la peste ou du choléra, c’est d’oublier et de trahir, tout autant que notre patrie terrestre, la France, la patrie céleste de notre âme, ainsi que notre véritable destination. C’est s’adapter au monde de la finitude, consentir à la condition mortelle, à l’absurde, au néant.
Elle est intéressante aussi, cette expression de « pass sanitaire ». On ne remerciera jamais assez les zélateurs de la novlangue, inventeurs de la très altruiste GPA et des festifs vaccinodromes. Il s’agit en l’occurrence d’un certificat de conformité et de docilité qui ouvre les portes d’un paradis mirifique, fait de cafés et de restaurants, cinémas, discothèques, piscines et parcs d’attractions, etc. Bref, tout ce qui se consomme et fait plaisir immédiatement, tout ce qui « divertit » au sens pascalien, rapporte de gros sous au système et fait tourner la machine sans âme.
Or, le pèlerin spirituel (osons un adjectif qui bientôt sera banni de la novlangue : le pèlerin mystique) cherche, lui, des passages, des trouées vers le Ciel, une issue vers le Haut vers les mondes supérieurs et invisibles par qui il se sait convoqué et auxquels il se sent mystérieusement apparenté. Les plus grandes civilisations de la planète se préoccupaient des choses de l’éternité et du voyage de l’au-delà, ce dont témoignent entre autres le livre des morts de l’Egypte pharaonique et le Bardo Thödol du Tibet.
Ce que visent le pèlerin, l’homme de désir, le chevalier au « cœur d’amour épris », c’est l’Absolu, qui se révèle absolument libre, délié de tout. Ainsi, au IVéme siécle, le grand mystique cappadocien Grégoire de Nysse affirme sans ambages « C’est par sa liberté que l’homme est égal à Dieu. » Cela veut dire que l’homme accompli, l’être de lumière, reflète l’infinie liberté divine et en témoigne en ce monde.
On l’a compris, la liberté véritable est le signe même de l’Esprit. Comme l’énonce la parole célèbre et vivifiante de l’apôtre Paul, dans le deuxième Epître qu’il adresse aux Corinthiens : « Le Seigneur, c’est l’Esprit, et où et l’Esprit du Seigneur, là est la liberté. »
Insistons encore une fois, afin de ne pas diviser les Français. Ceux qui manifestent et luttent pour de meilleures conditions de vie, pour la justice sociale, un travail et un logement décents, pour davantage de dignité et de fraternité, ne sauraient être opposés à ceux qui combattent pour la vie de l’âme au nom de la liberté de l’Esprit. C’est une œuvre commune de transformation et d’élévation qui témoigne de « la force et de l’honneur d’être homme » - selon les termes de Malraux
Ne succombons pas au désespoir ni à la résignation devant ce grand malheur qui s’abat sur la France. Dans les justes combats se manifestent des soutiens, visibles et invisibles. Parmi eux, l’Archange St Michel, patron de la France et vainqueur des ténèbres. Assurément, la situation est très grave, mais la désespérance peut réveiller chez certains une immense nostalgie, une mémoire venant de très loin, la « mémoire de l’immémorial » dont parle Gaston Bachelard. Elle peut aussi chasser les illusions et les fausses promesses dont jusqu’ici beaucoup se contentaient pour continuer à vivre, à survivre.
Peut-être (et assurément à leur insu), ces politiciens et scientistes susciteront un éveil, un élan, chez beaucoup : un rappel de la dimension verticale de l’être humain et de sa mission spirituelle sur terre.