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5 avril 2019 5 05 /04 /avril /2019 22:55
Mon potage à navets

Ce soir, après une journée de maladie et de fatigue marquée par des irritations que certaines personnes exigeantes ont provoquées – sûrement de bonne volonté – une perception s’est soudainement imposée avec douceur à mon esprit.

 

Au cours de la journée je me suis préparé un potage, de carême quant à ses ingrédients, mais cosmique quant à son sens profond, comme un mandala de terre.

 

Ce pauvre navet, cette carotte et cette pomme de terre, ils se sont présentés à moi comme des personnes historiques qui lieraient entre elles des éléments du monde entier.

 

Avant d’être transportés au marché par le soin des chauffeurs de camion, et placés par des employés du marché à la disposition des clients qui vont payer leurs achats à la dame de la caisse, ce navet, cette pomme de terre, a été planté par un cultivateur qui a bêché sa terre, l’a amendée puis a pris la précieuse semence entre ses mains, et l’a plantée.

 

Cette terre, à travers combien de siècles a-t-elle été travaillée pour être cultivable ? Ce paysan, quelle longue lignée humaine l’a-t-il préparée à cet humble emploi si intimement lié à notre mère la terre ? Cette pluie, ce soleil qui ont nourri mon humble navet, quels événements cosmiques l’ont-ils transformé en nourriture pour le pauvre humain que je suis ?

 

Par mon potage, donc, je communique avec tous les éléments de la création, avec tous les hommes et femmes qui, à travers les siècles, ont fait naître ces ouvriers qui m’ont permis de me préparer un potage que je peux maintenant partager avec mes amis, mes parents, mes frères les pauvres.

 

C’est donc que je ne suis pas seulement ce petit ‘je’ qui cuisine, car par mes liens avec l’humanité, avec la terre, avec tout le créé, je rejoins la main du Créateur qui m’aime et me transforme petit à petit en Lui, comme moi, je transforme mon potage en communion avec tout l’univers.

 

Dorénavant, mes potages, les mets sur ma table, seront toujours pour moi un sacrement, une eucharistie, où le Christ me donne tout son corps à manger, tout son sang à boire, et tout son esprit pour me christifier.

 

Merci pour cette terre bénie, Seigneur, Alléluia !

 

Paul de Jésus

 

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4 avril 2019 4 04 /04 /avril /2019 22:55
Saint GuénoléSaint Guénolé

3/16 mars : Saint Guénolé, abbé de Landevennec en Bretagne (+ 529).

Le père de saint Guénolé s’appelait Fragan. Né au Pays-de-Galles, il était de noble extraction puisqu'il était parent de Conan Mériadec, que beaucoup regardent comme ayant été le premier roi de Bretagne-Armorique.

Au début du Ve siècle, il émigra en Armorique lorque les Romains, et avec eux un bon nombre de Bretons, quittèrent la Bretagne insulaire, et, abordant d'abord sur l'île de Bréhat, s’arrêta enfin sur les rives du Gouët aux environs de Saint-Brieuc en un lieu appelé aujourd’hui Ploufragan.

Il était accompagné de ses deux jeunes fils, les futurs saint Jacut et saint Guéthenoc et de leur mère, sainte Gwenn, que l’on représente souvent avec trois mamelles, selon le nombre de ses fils.

A peine arrivée, Gwenn donne naissance à son troisième fils, le futur abbé de Landévennec, en 418 ou 419. Fragan et Gwenn eurent encore une fille, plus tard, Creirvie.

Fragan et Gwenn avait fait voeu d'offrir saint Guénolé au Seigneur. Eduqué selon son rang, l’enfant manifesta très tôt des dispositions brillantes, et surtout une aptitude supérieure à la louange du Seigneur. Tout petit, il demanda à son père de le confier à quelque ancien, qui l’instruirait des choses de Dieu.

Las, Fragan refusa, méprisant par-là son ancien voeu. Un jour où il visitait ses terres, il fut pris dans un orage épouvantable. Ses gens le virent dans une espèce d'extase pendant laquelle ils l'entendirent s'exprimer ainsi :
" Seigneur, Ils sont tous à vous, non seulement Guénolé, mais aussi Guethenoc et Jacut, mais aussi Creirvie, mais aussi leur père et leur mère !"

Quelques temps plus tard, Fragan emmena saint Guénolé au saint et vieux moine Budoc, sur l’île des Lauriers, entre l'embouchure de la rivière du Trieu et l'île de Bréhat, et appelée aujourd'hui l'île Verte. En chemin, les voyageurs furent pris par une brutale tempête, notre petit saint Guénolé s’empressa de la calmer par le signe de la croix.

Sous l’égide de saint Budoc, Guénolé apprend bien vite les lettres, et en quelques années devient " un éminent connaisseur accompli des Saintes Ecritures ".

Sa sainteté se révèle dès la jeunesse, lorsque Guénolé guérit un camarade tombé en l’absence de l’abbé. Guénolé se distinguait par son humilité et son amour des pauvres qu’il secourt, guérit, console, nourrit, à l’insu de tous, leur enseignant l’Evangile.

A un frère qui lui faisait des reproches sur ses enseignements aux pauvres, Guénolé répond tout joyeux :
" Béni sois-tu, frère très aimé, car tu as vraiment proféré contre moi le témoignage qu’il fallait. Alors que tous ont les yeux aveuglés, toi seul as les yeux assez ouverts pour me juger avec tant de vérité !"

La réputation de ses miracles se répandit bientôt et saint Budoc dut recommander à son disciple de ne pas, par sa modestie et son souçi compréhensible de se retirer des regards du monde, " éteindre la lampe que Dieu Lui-même a allumée, d’être condamné comme détenteur d’un unique denier, et de tenir pour superflus les dons de Dieu qu’Il a voulu que tu aies gratuitement ".

Parmi les miracles de Guénolé, on compte la guérison de l’oeil de sa sœur, arraché par une oie, le miracle des serpents chassés de la contrée, la résurrection d’un enfant tué par un cheval et celle de la mère d’un de ses moines et celle d'un écuyer de son père, et bien d’autres encore.

Après quelques années auprès de saint Budoc, Guénolé fut pris du désir de s’en aller visiter saint Patrick en Hibernie (Irlande).

Une nuit, il eut la vision du saint irlandais resplendissant, qui le dissuada de mettre son projet à exécution, mais le prévint qu’il devrait bientôt quitter l'île des Lauriers.

Le lendemain, saint Guénolé s’ouvrit de cet événement à saint Budoc, qui, avertit lui même de la pertinence de la vision qu'avait eu saint Guénolé, lui recommanda d'obéir à saint Patrick, et, ayant choisit onze des plus saints religieux et ayant fait saint Guénolé leur supérieur, quoiqu'il n'eût que 21 ans, donna sa bénédiction à tous pour partir fonder un monastère.

Le petit groupe, guidé par la Providence, s’en alla vers la Cornouaille, et s’installa sur une île inhospitalière à l'embouchure de la rivière d'Aven, nommée Ti-Bidi (maison des prières).

De l’île, se découvrait au loin le panorama de ce qui allait devenir plus tard Landévennec et les moines conçurent le désir de s’installer en ces lieux. Ils étaient cependant inaccessibles à pied, et c’est par la prière de saint Guénolé, qui tel Moïse ouvrit les eaux, que le petit groupe gagna ce qui allait être leur nouvelle retraire.

Guénolé y fit jaillir une source, et la vie monastique s’organisa, les moines se multiplièrent.

La règle monastique, sur le modèle irlandais était sévère. Homme de prière, pétri de la lecture des psaumes, saint Guénolé fut aussi tourmenté par les démons, qui d’après les témoignages de ses voisins de cellule le visitèrent certaines nuits et reçevaient de lui semonces et belles réponses.

Guénolé se distinguait par la sévérité de sa vie ascétique : il ne s’asseyait jamais à l’église, usait pour son vêtement uniquement du poil de chèvre, dormait à même le sol, une pierre sous la tête, prenait pour nourriture le strict nécessaire, mêlant de la cendre à son pain quotidien, ne mangeant que deux fois par semaines au cours du Grand Carême.

Il guérissait les malades et on venait à lui de toute la contrée, recevoir réconfort et demander guérison. Les moines furent un jour témoin de la visite de Notre Seigneur Jésus-Christ, sous la forme d’un lépreux venu demander secours.

Devant Guénolé, qui n’avait pas hésité à s’humilier pour guérir le malade, le pauvre devint resplendissant disant :
" Vous n’avez pas rougi de moi dans mes détresses, je ne rougirai pas de vous devant mon père." 

On doit aussi à Guénolé la conversion de trois voleurs, venus cambrioler le monastère à l’heure de Prime. Arrêtés par Dieu dans leurs larcins, ils remirent leur vie entre les mains du saint moine, en demandant à être reçu dans la communauté.

Le roi Grallon, ayant eu connaissance de Guénolé, voulut le rencontrer. Ce roi n’était pas sans reproche et avait un caractère dur et violent. Il se mit à fréquenter les moines, et, après plusieurs entretiens particuliers avec saint Guénolé, fut touché et réforma heureusement son caractère impérieux mais dont le fond était bon et porté à la justice. 

Saint Guénolé commanda au roi d’abandonner aux flots sa fille, coupable de nombreux vices et ayant corrompu la ville d'Ys.

La légende comporte sans doute une part de vérité, celle de rappeler en particulier un cataclysme historique, qui sous la forme d’un gigantesque raz-de-marée, dévasta et ravagea les côtes de l’Armorique et probablement des îles sur lesquelles il ne faut pas exclure qu'y furent bâties.

Rappelons à ce sujet, et pour étayer notre propos, que la baie du Mont-Saint-Michel fut inondée et envahie par les flots quelques siècles plus tard dans des conditions similaires et que les hauts-fonds en conservent encore les traces sous la forme d'anciens villages et monastères aujourd'hui immergés. 

Dès lors, Grallon se retira à Landévennec, où il vécut jusqu’à sa mort. La vieille église romane conservait un tombeau que l’on disait celui du roi. 

Parvenu à un âge vénérable, saint Guénolé reçut l’annonce de sa mort, et commanda à ses frères de se préparer. Selon la tradition codifiée au XIe siècle, il désigna pour lui succéder saint Gwenhaël.

Ayant lui-même célébré la Liturgie et communié, chantant des psaumes et des cantiques debout devant l'autel et porté par deux de ses religieux, il rendit l’âme le mercredi de la première semaine de Carême, qui était le trois mars, et qui, selon le cyles Victorin, convient à l'an 504, où Pâque fut le 11 avril.

Les reliques de saint Guénolé reposèrent en son abbaye jusqu’aux invasions normandes qui dévastèrent l’abbaye dans les années 913. Les moines fuyèrent alors la Bretagne, et la toponymie permet de suivre leur périple : on trouve quelques paroisses dédiées à saint Guénolé sur les rives de la Manche.

Les moines furent invités à rester à Montreuil-sur-Mer, où ils fondent une abbaye portant le nom de saint Walloy, déformation flamande de Guénolé. Une partie des reliques fut disséminée dans diverses paroisses de Bretagne et du Nord.

Une partie a été perdue à la Révolution, certaines sont revenues à Landevennec, à la réouverture de la nouvelle abbaye.

Tropaire ton 1

Breton fils de saint Fragan et de sainte Blanche,*
Frère de saint Guétenoc et de saint Jagut,*
Tu fus élevé craignant Dieu, par saint Budoc*
Créant le monastère de Landévénec,*
Tu menas tes moines aux frontières du Ciel.*
Saint Guénolé, prie le Seigneur de nous sauver

(Le Synaxaire, vie des Saints de l'Eglise Orthodoxe par le hiéromoine Macaire de Simonos Pétra)

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3 avril 2019 3 03 /04 /avril /2019 22:55
L’antidote de l’orgueil

« L’antidote de l’orgueil, c’est l’abandon confiant »

Parler des péchés capitaux est déjà un exercice difficile… Peut-on parler de l’orgueil sans orgueil ?

Père Olivier Turbat : Il y a quelques années, si on m’avait proposé de faire une double page dans La Croix avec en gros titre « L’orgueil » et ma photo en dessous, j’aurais hésité. Mais maintenant, je m’en fiche complètement (rires) !

Pourquoi ?

Père O. T. : Maintenant, c’est spécial. Je ne peux plus lire ni écrire. J’ai du mal à parler. Auparavant, j’avais des paroles fortes. Aujourd’hui, rien du tout. Je peux encore voyager, c’est bien. Et je continue principalement l’accompagnement spirituel. Je n’ai pas perdu le discernement. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens en moi ce qu’il faut dire, comment guider les personnes… Il y a Dieu et moi, ensemble ; je n’aurais pas cru une telle proximité possible.

Vous avez été victime d’un accident vasculaire cérébral en 2011. Une rupture de taille dans votre parcours jusque-là promis à un bel avenir. Pouvez-vous nous raconter ce que vous avez traversé ?

Père O. T. : Je suis entré assez vite dans la communauté du Chemin-Neuf, à 22 ans, après un an au séminaire de Paris. Très vite, la communauté m’a confié des responsabilités. J’ai participé à la fondation du Festival des jeunes à Hautecombe en 1993, puis j’ai été responsable de l’abbaye et de la formation des novices pendant dix ans. Je voyageais beaucoup, j’avais part à toutes les réunions et décisions importantes. En 2009, j’ai été élu assistant du berger. Mais en février 2011, tout d’un coup, j’ai été victime de cet AVC et j’ai frôlé la mort.

Au réveil, je ne pouvais plus parler. J’étais sûr que tout allait bien se passer, qu’en deux ans je redeviendrais normal. J’y ai beaucoup travaillé. C’était très dur. Et puis j’ai réalisé que mon état n’allait plus beaucoup évoluer. Cela a été un choc. Tout d’un coup, j’ai vu que c’était fini. J’ai traversé des périodes de déprime, je me renfermais et me repliais sur moi. Je n’osais pas trop parler, je n’y arrivais pas, j’avais honte. Je me demandais tout le temps : pourquoi moi ? Avec un grand sentiment d’inutilité.

Lentement, au bout de trois ans ou quatre ans, j’ai compris que c’était ainsi, j’ai accepté. Et voilà, c’est autre chose… C’est autre chose mais c’est beau.

À Pâques 2016, on m’a demandé, avec un autre prêtre, un ami, de témoigner de l’appel de Dieu dans nos vies. C’était la première fois que je reprenais la parole en public. Je pouvais être moi, avec mes pauvres mots. Auparavant, je faisais assez attention à mon image. Maintenant, cela m’est un peu égal.

L’AVC vous a-t-il amené à relire différemment votre vie d’avant ?

Père O. T. : J’avais déjà conscience de certaines choses : je comprenais à quel point mon travail et ma mission pouvaient être en concurrence avec l’amour pour Dieu. J’étais happé par mes occupations, pris par une sorte de griserie d’être débordé. Une question revenait souvent : « Est-ce que tu m’aimes plus que ton travail ? » Je comprends différemment cette parole aujourd’hui. Les responsabilités que j’avais me suffisaient en quelque sorte. Je comptais sur mes propres forces, mon propre discernement. J’existais à travers cela.

C’est cela, l’orgueil ?

Père O. T. : Oui, l’orgueil, c’est se chercher soi-même. Suivre sa volonté personnelle comme s’il n’y avait qu’elle. Et poser soi-même les critères de perfection. (Il montre la page 281 de son journal spirituel :)« Dépenser toute l’énergie qu’on a à essayer de correspondre à une image parfaite, idéalisée de nous-même… » J’étais habité par un désir de perfection, mais ce désir peut devenir un obstacle à l’œuvre de Dieu. C’est un désir de pouvoir mal dissimulé.

Avant l’AVC, j’étais déjà très lucide sur cela. Dans mes prières, au cours de mes retraites, j’avais à affronter cette réalité en moi. Un désir de toute-puissance. Avec l’inquiétude, au fil des années, que le Christ ne puisse m’en dégager.

Dans votre journal, à de nombreuses reprises vous avez prié pour être capable de cet abandon. Et de fait, vous avez été « saisi » mais pas comme vous l’attendiez…

Père O. T. : Ça, c’est sûr (rires) ! Avant, je faisais tout pour faire bien. Le jour de mon ordination au diaconat, en 1993, j’avais demandé cette grâce : « Que j’aille jusqu’au bout de l’amour et du don, (…) que je ne résiste pas au Christ, mais qu’il me donne de capituler et de le suivre à Gethsémani lorsque le moment sera venu. Je crois qu’il a entendu ma prière et qu’il m’exaucera. » J’ai un souvenir très précis de ce moment-là. Mais ce désir d’un « oui » sans réserve s’est éclairé bien plus tard, après l’accident. Une chose est de prêcher, une autre de le vivre.

Vous écriviez, en février 1998 : « Mon sentiment est que dans la communauté du Chemin-Neuf (et dans l’Église en général), la soif de pouvoir et de reconnaissance n’est peut-être pas assez formulée, reconnue et gérée au niveau personnel ». Est-il nécessaire de nommer sa soif de pouvoir ?

Père O. T. : Oui, je crois. C’est important car sinon l’adversaire reste caché et on ne peut pas mener le combat. La stratégie de l’orgueil, c’est de se cacher, on a honte de parler franchement de sa soif de pouvoir. Nommer l’orgueil, c’est commencer à laisser la grâce le détruire.

Faut-il un accident pour en guérir ?

Père O. T. : Non, ça ne marche pas ! Alors que je ne peux plus lire, écrire, on pourrait croire que l’orgueil a disparu. Mais il reste encore un combat quotidien. J’ai encore du mal à renoncer à ma volonté propre… Même si je perçois tout de suite, aujourd’hui, ces mouvements faux en moi dès qu’ils surgissent.

Comment, alors, guérir de l’orgueil ?

Père O. T. :On s’en fout de guérir ou pas de l’orgueil ! Le but c’est de laisser la place à la relation. Savoir dépendre des autres. Ce sont les autres, mes frères et sœurs de communauté à Hautecombe, qui sont venus vers moi, qui ont pris de mes nouvelles, m’ont encouragé. On m’a proposé une secrétaire pour continuer à travailler, à écrire, c’était une idée géniale car il y a plein de choses que je ne pouvais plus faire.

Aujourd’hui, je dépends de l’autre. La dépendance que je prêchais est devenue bien concrète. (Il pointe la page 346 :) « Je ne croyais plus les frères quand ils me disaient que ma présence était importante, qu’il fallait que je sois avec eux.

Or, le Christ me l’a dit. C’est vraiment ma place. Il faut que je reste avec eux, même si ce n’est pas comme avant. » Finalement, être fidèle à la parole des frères plutôt qu’à mon propre ressenti. L’orgueil surgit quand les choses ne vont pas comme on veut. L’antidote de l’orgueil, c’est l’abandon confiant.

Comment regardez-vous l’avenir ?

Père O. T. : Il ne faut surtout pas regarder en avant. Surtout pas. Sinon… Que vais-je faire ? Que sera ma vie ?

Avant, comme responsable, je savais plus ou moins ce que Dieu était en train de faire de moi. Je voyais ce que j’avais à convertir en moi, j’avais une sorte de maîtrise sur ma progression spirituelle. Maintenant je ne comprends pas grand-chose, je suis dépossédé. Je ne sais plus ma vocation, ni la valeur de ma vie, mais « laissez à Jésus les mains libres et permettez-lui de vous utiliser sans vous consulter », dit Mère Teresa. En fait je ne sais pas comment Dieu m’utilise mais je sais qu’il le fait.

Le manque d’estime ou d’amour de soi est souvent un orgueil caché. Comment s’aimer sans orgueil ?

Père O. T. : Au début, on cherche à être parfait. Ensuite, on fait l’expérience de la miséricorde. Ultimement, on ne se pose plus la question. Je sais que l’orgueil est toujours là, mais j’ai choisi de ne pas m’en préoccuper. J’apprends à me détacher même de mon propre péché. C’est tout l’enseignement de sainte Thérèse de Lisieux.

S’aimer sans orgueil, c’est ne plus trop se soucier de soi. Même guérir de l’orgueil n’est plus trop le problème. Le but, c’est de se laisser aimer complètement par Dieu. (Il pointe les pages 279-280 :) « Se déposséder de la manière dont Dieu va s’y prendre pour nous purifier, c’est son problème et plus le nôtre. » Il n’y a pas de réponse face au mal, face à l’orgueil mais il y a une présence discrète à mes côtés, celle de Jésus.

repères
 

L’épreuve de la fragilité
Il arrive avec sa valise à roulettes, de retour des Philippines où il accompagnait une retraite des célibataires consacrés du Chemin-Neuf. Depuis l’AVC dont il a été victime en février 2011, ce prêtre de 55 ans, promis à de hautes responsabilités dans sa communauté, prédicateur apprécié, accompagnateur spirituel recherché, ne peut aujourd’hui plus lire ni écrire. Et s’il peut encore s’exprimer, c’est toutefois avec un vocabulaire réduit à quelques mots et expressions usuelles.

Pour développer sa pensée au cours de notre entretien, le père Olivier Turbat, qui n’a perdu ni son jugement sûr ni son humour, se fait aider d’une sœur du Chemin-Neuf qui le connaît depuis des années, Blandine Lagrut. Parfois, quand les mots lui échappent, il indique du doigt une page de son journal spirituel, où figure ce qu’il veut dire.

Publiés chez Ad Solem sous le titre de La Fragilité et la Grâce (389 p., 20 €), la plupart de ces textes, d’une profondeur spirituelle saisissante, ont été rédigés avant l’AVC, à partir de 1998. Conscient de ses limites, de l’orgueil qui le guette, il est déjà traversé par la question de la souffrance, du don radical de soi, de la tension entre volonté propre et volonté de Dieu, du mystère de la Croix, de l’abandon.


Père Olivier Turbat Ad Solem
Prêtre de la communauté du Chemin-Neuf
Recueilli par Céline Hoyeau

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