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25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 19:30
Dans de très nombreuses cultures, le sang des règles et de l’accouchement est considéré avec méfiance. La plupart des religions ont repris à leur compte cette angoisse profonde à l’égard de la fécondité féminine, et tenté de l’encadrer par des interdits et rites de purification. 

Quand elle a ses règles et jusqu’à sept jours après leur fin, une femme juive observante s’abstient de tout contact avec son époux. Le soir suivant, après le coucher du soleil, elle se rend au mikvé, le bain rituel qui jouxte la synagogue, pour un rituel précisément décrit par les lois dites de niddah ou « de pureté familiale ». Après s’être longuement lavée, elle descend les marches qui conduisent au bassin : doigts écartés, yeux clos, elle s’immerge entièrement et à plusieurs reprises en prononçant des bénédictions.

« Pourquoi cette universalité de la terreur provoquée par cette hémorragie périodique ? », s’interroge l’historien Albert Samuel, qui liste ces civilisations - des Grecs aux Tsiganes, des Yorubas aux Falachas - dans lesquelles les femmes ne peuvent allaiter, avoir des relations sexuelles ou cuisiner sous peine de « contaminer » leur maisonnée (1). Tout aussi étonnant est d’observer le nombre et la diversité des religions qui « ont consacré et sacralisé ces préjugés et ces coutumes ». Ce fut le cas autour des autels grecs ou chez les mazdéens. Aujourd’hui encore, une tradition hindoue bannit les femmes de leur foyer le temps de leurs règles.

Le tabou des règles

À travers les prescriptions du Lévitique, la Bible elle aussi intègre le tabou des règles et le ritualise : « Quand une femme est atteinte d’un écoulement, que du sang s’écoule de ses organes, elle est pour sept jours dans son indisposition, et quiconque la touche est impur jusqu’au soir. » Dans l’islam, un fameux hadith - propos prêté au prophète Mohammed ou à ses compagnons - témoigne de cette même aversion et de l’inégalité qu’elle induit généralement : « La femme est en religion inférieure à l’homme du fait qu’elle ne prie ni ne jeûne durant ses règles ».

Plusieurs interprétations sont proposées par les chercheurs en sciences humaines. S’approcher de la divinité suppose généralement une forme de pureté, pour les hommes comme pour les femmes : se livrer à des ablutions, quitter ses vêtements quotidiens et en endosser d’autres neufs (souvent blancs), parfois raser ses cheveux ou sa barbe, se couper les ongles, et presque toujours s’éloigner de la mort et de la maladie.

Des rites plus exigeants pour les femmes

Mais partout, les rites de purification sont plus répandus et plus exigeants pour les femmes, en particulier lorsqu’elles se présentent « lors de leurs menstrues et de leurs couches, comme un être blessé et sanglant (...) dont le simple contact entraîne souillure », constate la philosophe Arlette Fontan, qui cherche les origines de cette « assimilation sang/souillure » dans les grands mythes fondateurs, ou alors « dans un rapport analogique entre sang, blessure, violence et mort » (2).

Anthropologue des religions, Anne-Laure Zwilling se réfère volontiers aux travaux de l’ethnologue Françoise Héritier pour tenter d’expliquer la fascination pour ce sang qui affaiblit mais sans provoquer la mort et suggère finalement « l’extrême puissance » des femmes (3).

« Avant de comprendre la fécondité, on pensait qu’elles en étaient les seules maîtresses », rappelle cette spécialiste, pour qui l’« inquiétude fondamentale » des hommes explique la prégnance de ces structures sociales censées « leur enlever » ou au moins « encadrer » leur puissance. Le statut différent donné aux femmes ménopausées et l’absence de rites les concernant sont bien la preuve, pour Agnès Fine, anthropologue elle aussi, que « la capacité procréatrice des femmes est bien en cause ».

Le christianisme un peu à part

Le christianisme tient une place un peu à part dans ce paysage... mais pas complètement. Alors que Jésus, dans les Évangiles, prend explicitement ses distances avec les règles juives, se laissant toucher par la femme hémorroïsse, et affirmant que la pureté ne vient pas du corps mais de ce qui sort du cœur de l’homme, celles-ci ont continué à imprégner les mentalités, et même à faire leur retour dans le rituel romain.

« Une femme qui venait d’accoucher ne pouvait pas réintégrer la communauté avant d’avoir ’fait ses relevailles’ », rappelle Agnès Fine qui a consacré sa thèse au parrainage et travaillé sur le baptême chez les catholiques.

« Quarante jours après l’accouchement, elle allait à l’église : le prêtre venait la chercher à l’extérieur et l’emmenait vers le chœur la bénir », poursuit l’anthropologue, qui a également entendu le témoignage de marraines ayant fait « repousser la date du baptême en raison de leurs règles ».

« L’obsession du corps des femmes »

Aujourd’hui encore, certains interdits prévalent au sein des Églises orthodoxes, comme dans la plupart des systèmes de pensée et des religions. Petit à petit, les travaux menés par les chercheurs en sciences humaines poussent théologiens et théologiennes à reprendre la question. Le rabbin libéral Delphine Horvilleur, qui explore les notions de pudeur et « l’obsession du corps des femmes », en est un exemple parmi d’autres.

Pour la théologienne protestante Élisabeth Parmentier, « le vecteur principal de ce changement est la lecture biblique dans une perspective historico-critique qui met l’accent sur le contexte d’origine et les intentions premières des récits bibliques » (2).

« Tout le monde n’a pas lu Françoise Héritier mais nous avons un peu plus de distance critique sur des discours qui écartent les femmes de certains lieux », appuie l’anthropologue Anne-Laure Zwilling. « Nous réalisons que des modes de pensée qui ont eu une utilité sociale pour régler une angoisse profonde ne l’ont plus aujourd’hui ». Et qu’il nous faut lui trouver d’autres réponses aujourd’hui.

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Quand des Pères de l’Église parlaient des règles


• Saint Denis d’Alexandrie (IIIe siècle) :« La femme qui a ses règles ne doit pas s’approcher de la Sainte Table, ni toucher le Saint des Saints, ni aller dans une église, mais doit prier ailleurs ».

• Saint Jérôme (IVe-Vème siècles) :« Quand un homme a des rapports avec sa femme pendant cette période, il lui naît des enfants lépreux ou hydrocéphales ; souillés par ce sang impur, les corps des deux sexes deviennent soit trop gros soit trop petits » (Commentaires sur Ézéchiel, 18, 6).

•Albert le Grand (1200-1280) :« La femme est moins qualifiée que l’homme pour la morale. Car la femme contient plus de liquide, et c’est une caractéristique des liquides d’absorber facilement, mais de mal retenir. (…) La femme est un homme raté, par rapport à l’homme, elle ne possède qu’une nature défectueuse et imparfaite » (Quaestiones super de animalibus XV).

•Huguccio, évêque de Ferrare (1140-1210) : « Quoique la femme ne commette, en effet, pas de faute dans le fait d’avoir ses règles, elle doit cependant reconnaître qu’elle souffre de ceci à cause du péché originel et elle peut donc, par humilité, s’abstenir quelque temps des sacrements ». (Summa Decretorum).

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Sexe faible ?


« Les discours culpabilisants viennent parfois des femmes elles-mêmes ! »

Yamina Amzal, 46 ans, enseignante à l’université (Seine-Saint-Denis)

« Née en Algérie, je suis venue en France en 2002, en quête de liberté. Mais quand je vois, aujourd’hui en Seine-Saint-Denis, des fillettes voilées à moins de 10 ans, je me dis qu’elles ont dû entendre ici le même discours que moi là-bas…

Un épisode de ma jeunesse m’a marquée. C’était en 1991, au début de la décennie noire algérienne. J’étais au lycée quand la nouvelle prof de sciences a demandé aux filles d’aller s’asseoir derrière les garçons dans la classe : d’après elle, notre présence les « excitait » ! Cela a été un choc et nous avons tous, garçons et filles, refusé d’être séparés, allant jusqu’à faire grève.

Ce qui m’attriste le plus, encore aujourd’hui, c’est que ces discours culpabilisants puissent venir des femmes. Cela dit, nous avons été nombreuses à résister, comme quand j’étais étudiante à Alger et que des salafistes nous menaçaient à la sortie des cours, nous demandant de nous voiler. La solution viendra des femmes, et la révolte actuelle des Tunisiennes et de la jeunesse algérienne me donne beaucoup d’espoir.

Anne-Bénédicte Hoffner

(1) Les femmes et les religions, Éditions de L’Atelier, 1995

(2) La femme  : ce qu’en disent les religions, Éditions de L’Atelier, 2002.

(3) Corps, religion et diversité  : investigations d'anthropologie prospective, L’Harmattan, 2019, 276 p., 29 €

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24 septembre 2021 5 24 /09 /septembre /2021 19:37
En ce 24 septembre, l’Église fête saint Silouane l’Athonite, une figure exceptionnelle de l'Église orthodoxe, dont le témoignage et l’expérience spirituelle restent d’actualité pour tous les chrétiens.

Saint Silouane est un authentique témoin de ce que veut dire entretenir une relation avec Dieu. Un saint reconnu au-delà des frontières de l’Église orthodoxe, universellement, en particulier dans l’Église catholique où il est vénéré comme « un saint sans frontières », pour reprendre l’expression du père Enzo Bianchi, prieur de la communauté de Bose en Italie.

Pourtant, dès l’âge de 26 ans, Syméon Ivanovitch Antonov (son nom à cette époque-là) n’a jamais quitté le monastère Saint-Panteleimon du mont Athos, où il a vécu de 1892 à sa mort, le 24 septembre 1938.

Et rien avant d’y entrer ne laissait présager qu’il serait un jour proclamé « docteur apostolique et prophétique de l’Église et du peuple chrétien » – selon les termes de l’acte de sa canonisation, le 26 novembre 1987 – et vénéré comme « le moine le plus authentique » du XXe siècle.

Violent et querelleur

Syméon Ivanovitch Antonov était un robuste charpentier d’un village de Russie centrale. D’une force physique peu commune, il était affligé d’un caractère violent et querelleur.

Au point de se valoir des ennuis en frappant un jour un individu lors d’une altercation, malgré un tempérament plutôt doux et paisible. D’autant plus grand s’est fait alors son désir d’aller à la recherche de Dieu, comme il se le promettait depuis l’âge de 4 ans, et de vaincre ses « démons ».

À 19 ans, il part faire son service militaire puis, convaincu qu’il n’y a pas lieu de parcourir le monde pour trouver Dieu, se rend au mont Athos, haut lieu du monachisme orthodoxe – où le monastère Saint-Panteleimon, avec ses quelque 2.000 moines, lui ouvre ses portes.

Celui qui est devenu frère Silouane y connaît tout d’abord une grande joie : celle de qui a trouvé sa place sur terre. Mais cette euphorie des premiers jours ne dure pas.

Silouane va connaître, au monastère, des tentations mêlées d’orgueil et de désespoir : désespoir de constater que l’orgueil lui colle à la peau et qu’il ne peut s’en défaire.

L’épreuve est si longue et si dure qu’il en arrive à se croire condamné, damné même. C’est alors que le Christ lui apparaît et lui dit : « Tiens ton âme en enfer et ne désespère pas ». Silouane a compris : si bas qu’il puisse descendre, Jésus est là !

Il vivra désormais dans la douceur et la prière continuelle, priant pour le monde entier et semant la paix autour de lui, jusqu’à sa mort.

« Si la prière cessait, le monde périrait »

« Grâce aux moines, la prière ne cesse jamais sur la terre, et là est leur utilité pour le monde. Le monde tient grâce à la prière. Si la prière cessait, le monde périrait », disait saint Silouane. Le langage de l’Athonite est simple et puissant.

Il sait de quoi il parle. Ce qu’il dit, il l’a vu et vécu dans son corps et son âme, à travers sa relation vivante avec Dieu. Il a fait l’expérience du doute, de l’orgueil et de la détresse morale ; du combat contre l’Ennemi et contre lui-même.

Au mont Athos, il luttait contre ses mauvaises pensées, se repentant et priant sans relâche… Et à chaque fois qu’il priait, le Christ vivant lui apparaissait, rayonnant de lumière, de beauté et de joie.

Mais cet état ne durait pas et la lutte contre les démons reprenait, impitoyable, jusqu’au jour où il est arrivé à une telle maturité spirituelle que son esprit a enfin trouvé le repos.

Silouane priait pour tous les humains. Il priait ardemment, longuement, chaque jour, avec des larmes:

Je te prie, Seigneur, miséricordieux afin que tous les peuples de la terre te connaissent par ton Saint-Esprit.

Impact exceptionnel

Jusqu’à la fin de sa vie et malgré la maladie, l’Athonite avait l’habitude d’interrompre son sommeil pour prier aussi la nuit.

La prière pour le monde entier et l’appel à ne jamais désespérer, en entretenant un dialogue intérieur avec Dieu, constituent deux points essentiels de son expérience et de son enseignement.

Ses écrits, de grande actualité, sont lus autant par les catholiques, les protestants et les anglicans que par les orthodoxes.

C’est à son très proche disciple et témoin, le père Sophrony, qui les a pieusement recueillis et en a montré toute la valeur théologique et spirituelle, que nous devons de connaître sa vie.

Que d’âmes sauvées à leur lecture, comme celle de ce détenu allemand condamné à perpétuité pour homicide, qui a découvert les écrits de saint Silouane en prison et qui, touché par la grâce et la miséricorde de Dieu, s’est agenouillé sur le béton de sa cellule et, pour la première fois de son existence, a adressé une prière à Dieu.

Comme il le dit dans un livre publié en 1994, Gott hinter Gittern, qui signifie « Dieu derrières les barreaux », « derrière les barreaux et les murs de la prison, je suis devenu un homme libre ».

« D’un grand réalisme, l’enseignement de Silouane insiste sur la grâce et la miséricorde toujours à l’œuvre ; les épreuves quotidiennes, ressaisies dans la prière, deviennent un tremplin vers l’humilité et conduisent à l’Amour », estime Mgr Bernard-Nicolas Aubertin, archevêque métropolitain de Tours.

Mgr Aubertin a découvert Silouane à l’abbaye de Lérins où, comme aux abbayes de Saint-Wandrille et de Tamié, ses enseignements touchent les cœurs à tel point que de nombreux moines se sont placés sous sa paternité spirituelle en adoptant son nom.

sabelle Cousturié - Publié le 23/09/18 - Mis à jour le 22/09/21

Lire aussi :
Dix sagesses pour prier avec les moines du Mont Athos

« Les moines ne servent à rien mais ils servent Dieu »
Les starets, ces figures fascinantes de la spiritualité orthodoxe

 

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22 septembre 2021 3 22 /09 /septembre /2021 19:30

Jamais dans l’histoire de l’humanité, notre temps de cerveau disponible n’a été aussi important. On entend par là le temps qui n’est pas consacré au travail, aux transports, aux tâches domestiques et aux besoins physiologiques.

En effet, au fur et à mesure des siècles, les progrès des sciences et des techniques ont permis à l’homme de réduire le temps qu’il voue à sa survie.

Ainsi, notre disponibilité mentale a été multipliée par huit depuis le début du XIXe siècle et par cinq depuis le début du XXe siècle.

Et avec le développement de l’intelligence artificielle, cette trajectoire a toutes les chances de s’accentuer. Parallèlement à cette augmentation du temps mental libre, la disponibilité de l’information a progressé comme jamais.

Et nous en sommes littéralement bombardés via les écrans. En 2010 en France, la moitié de notre temps de cerveau disponible était captée par ces fenêtres numériques pour regarder des émissions, faire des jeux, être dans les réseaux (anti) sociaux, lire et adresser des mails ou consulter des sites Internet.

Pourquoi les écrans exercent-ils un tel attrait ? Le sociologue Gérald Bronner, dans son livre Apocalypse cognitive que je vous recommande vivement, explique que notre cerveau s’est constitué au cours de l’évolution pour traiter massivement les informations visuelles.

Et le point de rencontre entre le cerveau et les écrans, c’est l’attention. C’est pourquoi cette faculté est devenue l’objet de toutes les convoitises de ce que l’on appelle le marché de l’attention cognitive.

Les neurosciences ont démontré que pour capturer notre attention, rien de plus efficace que de nous parler de sexualité, de caractéristiques d’identité (de genre, de couleur de peau, d’âge, d’origine…), de dangers et d’affrontements. Les géants du Web, les spécialistes du marketing et les influenceurs sont des maîtres dans l’art de l’usage de ces attracteurs irrésistibles et universels. 

Il est démontré que l’hypersollicitation de l’attention active les réseaux neuronaux dopaminergiques du noyau accumbens, impliqués dans le désir, le plaisir et l’envie. Sollicités à l’excès, ils conduisent à la compulsion puis à l’addiction. Les Gafam (2) utilisent délibérément ces circuits neuronaux.

Nous sommes des victimes consentantes d’un détournement, d’un véritable hold-up de nos capacités attentionnelles. Pourtant, l’attention est une faculté spirituelle de premier ordre.

Dans la tradition chrétienne, les Pères du désert considèrent l’attention à soi, plus importante que la connaissance de soi. Ainsi « un frère demanda à un vieillard : qu’est-ce qui fait porter du bon fruit à l’âme ? » 

Le vieillard lui dit : « À mon avis, c’est le recueillement dans l’attention. » Basile de Césarée, un des grands spécialistes de l’attention, affirmait bien avant les découvertes des neurosciences que « l’attention est aux êtres raisonnables ce que l’instinct est aux animaux ». Il signifiait par là que, bien employée, elle contribue à notre survie.

Qui sait ce que l’humanité a perdu dans les milliards d’heures de disponibilité mentale capturées par les pièges attentionnels numériques ?

À mon petit niveau, je me demande quels usages je vais faire de l’attention que j’aurai su préserver de l’emprise numérique, pour créer, imaginer, innover, inventer, espérer, aimer…

Par Jean-Guilhem XerriPsychanalyste et essayiste (1)

(1) Auteur de (Re)vivez de l’intérieur, Cerf, 224 p., 16 €. (2) Gafam est l’acronyme désignant les géants d’Internet : Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft.

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