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29 février 2024 4 29 /02 /février /2024 20:30
Que cache la nuit ?

Je me suis demandé quelle est cette force indécelable à l’œil et qui tient ensemble notre vie qui, d’une multitude atomisée d’instants, parvient à faire une unité.

De quelle nature est-il cet invisible mortier ?

Je crois le savoir désormais… c’est la nuit, la face cachée aux regards.

Tout ce qui a constitué nos vies et continue de le faire, les formes et les contours du monde mani­festé, les espérances, les attentes, les séparations et les jubilations, tout trouve sa consistance ultime dans le formidable alambic de la  nuit....

Les choses que nos contemporains semblent juger importantes déterminent l’exact périmètre de l’insignifiance : les actualités, les prix, les cours en Bourse, les modes, le bruit de la fureur, les vanités individuelles.

Je ne veux savoir des êtres que je rencontre ni l’âge, ni le métier, ni la situa­tion familiale : j’ose prétendre que tout cela m’est clair à la seule manière dont ils ont ôté leur manteau.

Ce que je veux savoir, c’est de quelle façon ils ont survécu au désespoir d’être séparés de l’Un par leur naissance, de quelle façon ils comblent le vide entre les grands rendez-vous de l’enfance, de la vieillesse et de la mort, et comment ils supportent de n’être pas tout sur cette terre.

Je ne veux pas les entendre parler de cette part convenue de la réalité, toujours la même, le petit monde interlope et maffieux : ce qu’une époque fait miroiter du ciel dans la flaque graisseuse de ses conventions!

Je veux savoir ce qu’ils perçoivent de l’immensité qui bruit autour d’eux.

Et j’ai souvent peur du refus féroce qui règne aujour­d’hui, à sortir du périmètre assigné, à honorer l’immensité du monde créé.

Mais ce dont j’ai plus peur encore, c’est de ne pas assez aimer, de ne pas assez contaminer de ma passion de vivre ceux que je rencontre.

Vous le savez tout comme moi : ce qui reste d’une existence, ce sont ces moments absents de tout curriculum vitae et qui vivent de leur vie propre ; ces percées de présence sous l’enveloppe factice des biographies

Une odeur

Un appel

Un regard 

Je vous envoie le récit de sept nuits (sans omettre la nébuleuse des jours qu'elles éclairent).

Pourquoi sept nuits ?

Parce que Dieu a créé le monde en sept jours et l'a confié aux hommes, Il a donné aux femmes la garde des nuits.

Il faut en comprendre la raison.

Les nuits sont trop immenses, trop redoutables pour les hommes.

Non, bien sûr, que les femmes soient plus courageuses ; elles sont seulement plus à même de bercer sans se poser de questions ce que la nuit leur donne à bercer : l'inconnaissable.

Nos longues conversations ont porté fruit.

Les sept nuits de la reine de Christiane Singer 

 

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28 février 2024 3 28 /02 /février /2024 20:30
Mandala de la terre

 

 

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27 février 2024 2 27 /02 /février /2024 20:30
Peut-on vivre sans croire ? Une compréhension juive de la foi.

Participation de Delphine Horvilleur, rabbin, à l'émission "Peut-on vivre sans croire ? Delphine Horvilleur et Kamel Daoud", organisée par Le Monde des Religions et diffusée sur le site You Tube de Regards protestants (voir le lien en bas de page)

La croyance, la foi, c'est un sujet dont je déteste parler.

Ça peut vous sembler paradoxal comme rabbin.

Lorsque je participe à des dialogues interreligieux, j'ai parfois l'impression d'entendre des mots et de n'avoir aucune idée de ce qu'ils veulent dire.

Pour moi, croyance et foi font partie de ces mots-là.

Des interlocuteurs, souvent chrétiens, me disent : "Vous qui êtes une femme de foi".

J'ai alors envie de me retourner pour voir s'ils s'adressent à moi ou à quelqu'un assis derrière moi, parce que je ne comprends pas exactement ce qu'on veut dire par là.

J'évolue dans une tradition religieuse où cette notion est rarement utilisée, rarement véhiculée ; on ne sait pas exactement comment, dans le judaïsme, traduire le mot Foi ni le mot Croyance, parce qu'en réalité, ce n'est pas ça le cœur du problème.

Dieu n'est pas le cœur du problème, dans le judaïsme.

Une blague juive est l'histoire de rabbins qui débattent pendant une nuit tout entière de la question : "Est-ce que Dieu existe ?", et, au petit matin, après des heures et des heures de discussion, ils arrivent à la conclusion que non, Dieu n'existe pas.

Alors, ils vont se reposer quelques heures. Au bout de ce temps, un habitant de la ville croise ce groupe de rabbins en chemin et leur dit : "Où allez-vous ?", et les rabbins de répondre : "On va à la synagogue. C'est l'heure de la prière".

L'autre leur dit : "Je ne comprends pas ; vous avez débattu toute la nuit et vous avez conclu que Dieu n'existait pas. Pourquoi allez-vous à la synagogue ?". Et les rabbins répondent : "Qu'est-ce que cela a à voir ?".

Dans la théologie juive, on considère que la question de la foi, de la croyance, n'est pas centrale. Ce qui compte, c'est plutôt : " De quelle manière l'homme va agir ?".

De quelle manière on va s'inscrire dans un lien avec du transcendant, même si on n'est pas capable de dire comment s'appelle ce transcendant, quelle forme il va pouvoir avoir.

Une illustration de cela, c'est peut-être le fait que, dans le judaïsme, on ne sait pas comment appeler Dieu.

C'est un problème pour parler de foi et de croyance quand on n'a même pas de mot pour parler de Dieu."

Il n'y a pas de mot pour parler de Dieu

Il y a quatre lettres dans la Torah qui sont le nom de Dieu ; ce que l'on appelle, dans un langage un peu complexe, le tétragramme, et, ce tétragramme, on n'a aucune idée de comment il se prononce.

[Le Tétragramme (« mot de quatre lettres ») est composé des lettres yōḏ, hē, wāw, hē ; il est retranscrit YHWH en français. NDLR]

Ce qui est surprenant, car on dit souvent que les Juifs ont une mémoire incroyable, ce sont des champions du souvenir. Ils se souviennent de plein de moments de leur histoire, de détails incroyables.

Il se souviennent par exemple de ce qui se passait au Temple de Jérusalem avant sa destruction.

On se souvient de la manière dont le grand prêtre s'habillait, dans quel ordre il enfilait ses vêtements, combien de marches il montait et comment il procédait aux sacrifices et avec quel doigt il aspergeait l'autel et combien de fois.

Donc une multitude de détails.

Mais le nom de Dieu, on a oublié.

On ne sait plus du tout comment il se prononce. En fait, cet oubli est volontaire, car, en aucune manière on ne veut finir de le définir.

À partir du moment où vous nommez le divin, vous le définissez, et si vous définissez quelque chose, vous êtes en train de le finir, d'en déterminer les contours, de l'incarner d'une façon qui est précisément contraire à la théologie juive.

On est dans un monde de Dieu non incarné et presque dans un monde d'où Dieu s'est retiré.

Cela semble profane de dire cela et même un blasphème, mais le judaïsme évolue dans un monde où on vit avec une forme d'absence du divin - ce que les mystiques appellent le "Tsimtsoum", le retrait du divin.

Dieu se retire et les hommes entrent dans l'histoire

Dieu n'est pas dans la pleine présence, et c'est parce qu'il est ressenti comme une présence et comme une absence à la fois, comme un indicible, un indéfinissable, quelque chose dont on ne sait pas parler, que les hommes vont rentrer dans l'histoire.

Si Dieu prenait toute la place, on n'aurait pas de place pour agir.

La religiosité, c'est la façon dont les hommes entrent dans l'histoire en se racontant des histoires sacrées. C'est comme ça que je définirais le Croire.

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Croire, à la limite, c'est ne plus croire, se mettre en chemin.

Résumé : [Abraham est un croyant dans la mesure où il cesse de croire. Il cesse de croire dans les traditions de son lieu de naissance et il est appelé à partir, il quitte la foi de ses pères. Il est nomade, il traverse des pays, il devient hébreu, 

C'est le sens propre du mot Hébreu : celui qui passe, qui traverse. Dans ce sens, croire c'est se mettre en mouvement, c'est ne plus croire [en ce en quoi on croyait[, c'est s'arracher. 

Les institutions religieuses ont trop souvent oublié cela en prônant une sorte de sédentarisation de la foi.]

Abraham a volontairement perdu son identité, il n'est plus identique.

Et cela se rejoue par la suite, car l'Égypte est un lieu que l'on a quitté et vers lequel on ne retournera pas.

Jésus incarne le départ d'une famille biologique pour aller vers un destin spirituel.

Et l'islam commence à compter le temps à partir du moment où Mahomet se met en route.

On s'est choisi des héros qui disent : "Je ne crois plus à ce qu'on croyait avant moi".

Dès lors, la question que tout croyant devrait se poser, c'est : "Qu'est-ce que ça veut dire d'être leurs héritiers ?".

Être leurs héritiers, en principe, n'est pas obéir de façon aveugle à ce qu'ils ont commandé, mais c'est être capable de reproduire leur geste.

Être un enfant d'Abraham, c'est être capable de lui faire, un peu, ce qu'il a fait à son père, c'est-à-dire de se mettre en chemin."

Tous les fondamentalismes partagent une obsession de la sédentarité de l'âge d'or.

Ce qui est troublant, c'est que les intermédiaires - l'establishment religieux - sont les champions de la reproduction à l'identique.

Ce sont des gens qui disent : "Surtout, sédentarisez-vous dans vos croyances, ne bougez pas du monde et des fictions qui ont été fixées, figées et codifiées avant vous."

La fiction par excellence de tous les fondamentalismes, c'est celle qui consiste à dire : "C'était vachement mieux avant ! Revenons à l'âge d'or d'un bon vieux temps qui a été perturbé ou altéré par notre rencontre avec l'Occident, avec les autres, avec les femmes, etc.

C'est troublant de voir comment tous les fondamentalismes partagent une obsession de la sédentarité de l'âge d'or.", DH.

[D'autres idées intéressantes sont à écouter dans la vidéo ci-dessous, qui dure une heure et quart]

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[NDLR - Dans le judaïsme, la notion d'Émouna, par exemple, serait souvent traduite, à tort, comme foi en Dieu, croyance, fidélité. L'auteur propose : "force de vie"]

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Delphine Horvilleur, rabbin.

Après des études de médecine interrompues à l’Université hébraïque de Jérusalem, Delphine Horvilleur a étudié le journalisme à Paris, et, plus tard, a entrepris des études rabbiniques à New York. 

Delphine Horvilleur a été mannequin, puis a travaillé comme journaliste, entre autres, à la rédaction de France 2, et comme correspondante d'une radio communautaire à New York.

Ayant fini, pendant son séjour à New York, ses études rabbiniques au Hebrew Union College, appartenant au mouvement réformé, elle est nommée rabbin à 34 ans, en 2008, au Mouvement juif libéral de France.

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