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18 janvier 2025 6 18 /01 /janvier /2025 20:30
Instructions et Lettres de saint Colomban: réflexions sur des textes médiévaux incontournables

Les Sermons (Instructiones) de saint Colomban (543-614), un des plus grands hommes nés en Irlande, étaient destinés à ses moines. Par eux fut refondé le monachisme occidental, et tout ce qu’on connaît comme relevant des principes catholiques régissant les abbayes s’y trouve. En ce sens, cela fait de ces textes courts des classiques absolus.

Quand on a oublié ce qu’est le catholicisme fondamental, et qu’on commence à disserter à partir des traditions politique et philosophique modernes, il est bon de lire ou relire ces Instructions, bien plus authentiques que les spéculations de partis relativement intéressés.

On n’y trouve guère de merveilleux, mais des idées fondatrices: qu’il est vain, d’abord, de disputer des mystères de la foi à partir de concepts abstraits, de paroles que meut l’intellect. Il est impossible, pour saint Colomban, de comprendre la Trinité à partir de la raison.

On ne peut que s’appuyer sur la foi, le sentiment d’amour qui rayonne de cette Trinité, et qui flambe, au-delà des étoiles, du feu cosmique de la charité! Il y a quand même quelques images, et Dieu y est une personne.

On y parle parfois des anges. Colomban dit notamment qu’on ne peut, sur les mystères, établir d’idées claires qu’en partant de l’Écriture sainte, ce qui est la doctrine fondamentale de la religion catholique que saint Augustin déjà énonçait.

Mais Colomban ajoute que le Saint-Esprit, ou l’ange, peut aussi délivrer des communications divines – comme il l’a fait, en principe, lors des rédactions de la Bible. Les prophètes nous rappellent, cependant, que les anges s’expriment par figures mystérieuses.

Colomban emploie volontiers des comparaisons avec la vie ordinaire: les efforts fournis par les paysans pour leurs moissons se projettent dans l’avenir; de même, les moines doivent vivre une vie douloureuse sur Terre en prévision des grâces du Ciel.

Il faut mourir au monde d’en bas, périssable, pour vivre de la vie éternelle qui attend l’être humain, rappelle-t-il. Cette perspective donne de la grandeur et de la beauté à ces Sermons. Il fait de l’au-delà des étoiles, de l’au-delà de l’univers sensible, la fontaine de la vie, l’éternelle source de l’âme, de l’esprit, de tout. À elle il faut se vouer!

Les comparaisons avec l’art militaire reviennent souvent aussi. Par elles, Colomban rappelle qu’il faut longtemps s’entraîner, avant d’être à même de ne pas tourner ses armes contre soi, et de les utiliser efficacement contre les sept peuples persécuteurs de l’âme: ce sont les sept souffles intérieurs – les sept péchés, si on veut, mais il ne s’agit pas de les anéantir, seulement de les dompter, d’en faire des vertus.

Derrière les sermons apparemment lisses, il faut, sans doute, conjecturer des connaissances ésotériques. Colomban n’y fait que des allusions: par écrit, on demeurait dans la clarté de la remontrance.

Ces Sermons rappellent les écrits de François de Sales. Les mêmes principes fondamentaux s’y trouvent, mais l’évêque de Genève est plus explicite quant à ce qu’on réservait, paraît-il, aux religieux: les vrais moyens de pénétrer les mystères, et de les méditer, et ainsi de se purifier.

La Trinité, disait-il, pouvait s’appréhender dans sa vérité par l’amour de Dieu, sans véritable science; et le premier seuil de l’initiation à Dieu passait par l’imagination, la représentation intérieure des anges et autres figures bibliques – la Colombe du Saint-Esprit, le Jugement dernier, et ainsi de suite.

On a reproché à François de Sales de révéler ces indications réservées aux prêtres. Cela rabaissait, peut-être: il en est sorti l’art baroque. L’art médiéval irlandais est, certes, plus hiératique. Plus allusif. Plus grand, peut-être. Mais moins adapté à l’homme moderne, aussi.

Du temps de François de Sales, on n’était plus soumis aux prêtres comme on l’avait été auparavant, on réclamait une liberté de choix, et d’agir par soi-même. Cette laïcisation de la vie intérieure prépare sans doute Joseph de Maistre puis le Romantisme.

Chez saint Colomban, on demeure dans les règles du monachisme: ses écrits ne sont adressés qu’à d’autres religieux. Il leur réclamait l’excellence. C’était un autre temps, glorieux en soi.

Il nous reste, aussi, de saint Colomban, un certain nombre de lettres. Elles sont généralement adressées au pape. Or, sous une apparente soumission, elles sont pleines de reproches.

Il accuse principalement l’évêque de Rome de rester inactif face aux hérétiques et aux fauteurs de troubles, parmi lesquels il place particulièrement les Francs et leurs évêques. Il était, en effet, en conflit avec eux, à l’époque où il vivait avec ses moines dans leur empire, parce qu’il ne fêtait pas Pâques selon les mêmes règles et aux mêmes dates qu’eux.

Le vénérable Bède a évoqué en détail ce débat: nous y reviendrons. Il s’est, en effet, poursuivi un siècle plus tard en Angleterre. D’un côté étaient les tenants de Colomban, Bretons et Irlandais, de l’autre ceux de Rome et des Français.

Car le christianisme anglais avait à l’origine pour parrains à la fois les Irlandais et les Français, dont les influences se croisaient – et, souvent, se heurtaient.

Colomban laisse entendre que si le pape suit l’avis des Francs, ou du moins ne les empêche pas de persécuter les moines irlandais installés en Gaule, c’est par faiblesse, et parce qu’il a besoin d’eux pour ses intérêts, par politique. Il affirme avoir raison, tenant, dit-il, sa tradition de saint Pierre et de saint Paul, tandis que les Francs ne tiennent leurs principes que d’un penseur de bas étage dont la seule motivation est de s’écarter des Juifs et de leur pâque propre: préoccupation que lui ne partage nullement!

L’accusation lancée contre le pape de se mêler trop de politique et de soutenir pour cette raison les rois francs sera reprise, curieusement, par Dante, qui à cet égard ne mâchait pas ses mots.

Il ne blâmait pas, comme le sage irlandais, les rois mérovingiens, mais les capétiens, qu’il voua collectivement aux gémonies – en particulier Philippe-le-Bel, persécuteur des Templiers, auxquels Dante se rattachait. Toutefois il plaça les carolingiens au paradis, conformément à la tradition médiévale: on trouve sur Mars le héros Roland!

Il faut savoir que, lassés des persécutions des Francs, Colomban et ses moines se sont réfugiés en Italie. Cela peut expliquer une influence finale sur Dante.

Le sage d’Irlande se réclame souvent de l’Église de l’Ouest, c’est à dire celtique, qu’il dit pure parce que liée seulement à la Rome des apôtres, non mêlée à la politique romaine, puisque l’Irlande n’a jamais fait partie de l’Empire romain.

C’est lourd de sous-entendus. Dante, à nouveau, allait dans le même sens, reprochant au pape sa politisation, et regrettant la main mise de l’empereur Constantin sur l’Église.

À vrai dire le style de Colomban, difficile, est très allusif, plein de circonvolutions et de phrases longues. Il n’en manifeste pas moins une forte personnalité saisie dans une époque passionnante.

Quoi qu’on entende parfois dire, Colomban ne se réclame pas particulièrement des théologiens orientaux, même si les principes qu’il suit pour les fêtes de Pâques ont pour autorités des Grecs. Il s’en prend classiquement aux hérétiques, comme saint Augustin, et il cite les Pères de l’Église libéralement, leur donnant une autorité supérieure à la sienne propre.

Il s’étonne même que le pape ne fulmine pas davantage contre les sectateurs d’Arius, qui alors infestaient l’Italie (à travers les Lombards). Il ne faut pas s’imaginer que son origine irlandaise le rende particulièrement proche de la gnose, ou des néoplatoniciens, ce genre de choses: dans ses lettres, cela n’apparaît pas.

Les Irlandais sont plus latins qu’on ne croit, sans doute. D’ailleurs saint Patrice était un Breton ayant presque tout appris des Gaulois (en particulier saint Germain d’Auxerre). Ils faisaient bien partie de l’Occident.

Rémi Mogenet (12 février 2024).

Instructions et Lettres de saint Colomban: réflexions sur des textes médiévaux incontournables. Lettres du mont-Blanc. Consulté le 29 décembre 2024 à l’adresse https://doi.org/10.58079/vtp5

Instructions et Lettres de saint Colomban: réflexions sur des textes médiévaux incontournables

Extraits des lettres de Saint Colomban

(…) N’espérez pas que les hommes vous persécutent d’eux-mêmes, ce sont les démons qui mettent dans leur cœur l’envie de vos biens, et c’est contre eux qu’il vous faut revêtir l’armure dont parle l’apôtre (Paul, Eph, 6, 13-1 ?).(…) 

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17 janvier 2025 5 17 /01 /janvier /2025 20:30
La vivifiante croix

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16 janvier 2025 4 16 /01 /janvier /2025 20:30
Jacques Gauthier, écrivain et prêtre chrétien

Poète et écrivain québécois, Jacques Gauthier est l’auteur de nombreux ouvrages sur la vie de "fous admirables" comme Thérèse de l’Enfant Jésus ou Charles de Foucauld. Dans sa récente autobiographie, “En sa présence”, il revient sur son itinéraire de chrétien, avec ses obstacles, ses écueils et ses grâces. Rencontre.

Jacques" signifie "celui que Dieu favorise" en hébreu. Si ce n’est favorisé, Jacques Gauthier a certainement été placé sous le regard bienveillant de la Providence au cours de sa vie de chrétien, aussi tourmentée que passionnée. 

Jacques Gauthier n’est sûrement pas inconnu des lecteurs d’Aleteia, qui ont le plaisir de le lire régulièrement. Conférencier, poète et essayiste prolifique, ancien professeur d’université à Ottawa, romancier, chroniqueur radio ou encore animateur télé. Polyvalent, il ne manque pas de cordes à son arc. Mais ce qu’est surtout Jacques Gauthier, c’est un amoureux transi de Dieu.

J’ai toujours eu besoin de cette expérience presque charnelle de la présence de Dieu

Né le 4 décembre 1951 à Grand-Mère, ville du Québec située à l’embouchure de la rivière Saint-Maurice, il grandit dans une famille catholique aimante. "C’est une grande grâce d’avoir été autant aimé de mes parents. Ils m’ont révélé le visage de Dieu comme Dieu Amour", confie-t-il à Aleteia "Cette base, on ne peut plus solide, m’a donné l’équilibre dont j’ai eu besoin dans ma vie d’adulte. C’est ce fond qui m’a empêché de sombrer."

Sa mère lui transmet son amour inconditionnel pour la sainte Vierge, "celle de l’Évangile, incroyablement proche de nous". Le petit Jacques est baptisé un 8 décembre, jour de l’Immaculée Conception. De quoi démarrer la vie du bon pied et sous les meilleurs auspices. 

Idéal et quête d’absolu

Mais passée l’enfance, voici venir l’adolescence et ses écueils. Jacques Gauthier trébuche, s’empêtre dans les méandres de cette période ingrate où s’entremêlent immaturité et soif d’absolu.

 

"J’ai rompu avec l’Église, mais je n’ai jamais douté de l’existence de Dieu", se rappelle-t-il. "Il a toujours été là, à l’intérieur de moi. Mais aux alentours de mes 16 ans, j’étais très influencé par des amis qui ne croyaient pas.

C’était la mode des religions plus “cool”, et j’étais dans une quête de sens, sens que je ne trouvais plus dans l’Église que je connaissais. Alors, je me suis éloigné." Pourtant, Jacques brûle de l’intérieur, il cherche quelque chose d’inconditionnel, de profond. "Je voulais désespérément aimer et être aimé", dit-il en riant. 

J’ai vécu ce que Jean de la Croix appelait les nuits de l’âme

Dans les années 1970, fameuse époque du "Peace and Love" et du "Flower Power", Jacques Gauthier se dirige sur ce qu’il appelle lui-même "des chemins de mort". La drogue prend une place grandissante et, sous ses airs de divinité libératrice, enferme, étouffe le jeune homme.

"J’ai aidé plusieurs personnes à sortir de “bad trips” à l’époque", confie-t-il, "j’ai même certains amis qui y sont passés". Le voilà qui demande instamment à Dieu de le ramener à la vie : "J’ai demandé à Dieu de se révéler à moi, il me fallait un acte absolu de sa part. J’ai toujours eu besoin de cette expérience presque charnelle de la présence de Dieu."

À force de crier vers Lui, il est entendu. Le 2 juin 1972, le voilà qui débarque par hasard dans une communauté du renouveau charismatique au Québec, "les apôtres de Jésus par Marie". C’est le point de bascule de sa conversion. Trois "Je vous salue Marie" et le voilà saisi d’une émotion indescriptible.

"Au premier, je ris un peu pour cacher ma gêne, au deuxième, je sens ma gorge se nouer, au troisième, je m’effondre, en larmes", se souvient Jacques Gauthier.

"J’ai basculé dans la joie, j’ai retrouvé le Dieu de mon enfance, une personne à part entière, qui entretenait avec moi une relation intime. Pas un concept. Je n’ai pas dormi de la nuit à cause de ce sentiment d’amour fou qui m’a pris si soudainement."

Trouver sa vocation

 

En 1973, le jeune Jacques ressent un appel à la vie monastique. Il entre au noviciat des trappistes d’Oka et y reste quatre ans, jusqu’en 1977. Il s’acharne mais finit par se rendre à l’évidence : ce n’est pas là que le Seigneur l’attend.

"C’était plutôt une vocation temporaire que le Seigneur me réservait pour passer à autre chose, une sorte de temps de discernement." Il se marie finalement avec Anne-Marie, rencontrée à la sortie de son noviciat. Fervente croyante, source d’inspiration pour ses poèmes : Anne-Marie était faite pour lui. Avec elle, il construit son nouveau monde. Jusqu’à la prochaine tempête.

Sauvé par la petite Thérèse

À 40 ans, une nouvelle "crise de foi" le saisit. "J’ai vécu ce que Jean de la Croix appelait les nuits de l’âme. Cette fois-ci, je n’ai lâché ni la pratique ni l’Église, je continuais à aller à la messe, à prier", explique Jacques Gauthier. "Mais tout était si aride, que cela en devint douloureux."

Alors qu’il est atteint d’une double pneumonie le faisant extrêmement souffrir, Jacques pense mourir. Une nuit, il prie sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Le lendemain, "j’étais comme guéri", assure-t-il. "J’ai toujours senti que c’était Thérèse qui m’avait sauvé, pour moi ça ne fait aucun doute.

Elle m’a non seulement guéri de ma maladie mais m’a aussi purifié dans ma foi." C’est le début d’une aventure, d’une étonnante amitié qui n’a pas trouvé de fin. "Elle est très agissante, quand on est avec elle, on ne peut pas se perdre. Je reviens toujours à elle", affirme Jacques Gauthier avec une tendresse non dissimulée.

Cette sortie de crise offerte par Thérèse lui donne un nouveau souffle pour les 30 prochaines années de sa vie. Il se lance, l’âme gonflée à bloc, dans de nouvelles missions.

Après la fin de son contrat d’enseignement en théologie à l’université d’Ottawa, il devient prédicateur de retraites spirituelles, anime entre autres l’émission "Le Jour du Seigneur" sur Radio Canada, et laisse libre cours à sa vocation d’auteur et de poète.

 

Songez qu’il a écrit plus de 80 livres, dont 15 sur la "petite Thérèse", qui l'accompagne toujours. "On travaille bien ensemble", sourit le poète. "C’est une femme d’absolu, qui veut tout et qui prend tout. Avec elle, il nous est possible de dire à Dieu : “Détache-moi de moi, fais que je renonce à moi-même, pour que j'aime un peu plus comme toi.”" N’est-ce pas, finalement, le but de la vie chrétienne ?"

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